Quaternité

Récit de rêve

Dans une taverne médiévale, je suis assise à une table quand je me retourne, reconnaissant la voix de ma tante Juliette assise au comptoir, qui se retourne en même temps, elle aussi reconnaissant ma voix. Elle me félicite de réécrire les mythes, elle me dit que c’est très important et que ça l’aide beaucoup. Mes cousins, un groupe d’une dizaine de jeunes, se lèvent de table et sortent de la taverne, je laisse Juliette pour ne pas les perdre et les retrouve réunis sous les arches d’un palais renaissant. Au milieu, une piscine carrée. En son centre, une dalle carrée. La cour est à l’abandon : mousse et feuilles envahissent l’eau. Mes cousins s’enfoncent et je les suis. Des taons gravitent à la surface. Piquée sans trêve, je plonge pour les éviter, mais je bois la tasse et avale quelques moucherons qui me raclent la gorge. Lasse, je ressors, quand je croise une déesse qui s’approche, tandis que je m’éloigne. Je me retourne sur son passage. Cheveux d’algues. Femme de la même matière que l’eau. Lourde d’humidité, trouble de végétation. Elle s’arrête près des jeunes, assis, debout ou immergés au bord de la margelle et leur parle. Je reviens vers eux et je la vois jeter un gant dans la piscine, lui aussi rongé par la rouille verte d’un long automne. Il s’enfonce lentement dans l’eau pour y disparaître, comme si l’eau était encore plus lourde que lui, tandis que la déesse commente : « Le Roi du Nord rêve de vivre dans le Sud. » Je sais que ce gant appartient au Roi, et qu’il s’agit d’Hamlet, et qu’il s’agit de moi. Au réveil, bien qu’il fasse chaud, je tremble de froid.

Interprétation

À trente et un ans, je me trouve au mitan de ma vie, entre l’adolescence de mes cousins et l’âge mûr de ma tante. Comme les identités qui me précèdent, mes cousins sont nombreux, mes jeunesses sont multiples, tandis que ma tante, l’identité à venir et qui les subsume toutes, est unique. Par son âge, elle représente à la fois celle que je serai et mes ancêtres qui me précèdent sur ce chemin, d’où le sens de sa bénédiction : revivre les mythes, c’est aussi revenir aux anciens.
Cependant, ce n’est pas vers elle que je vais, je dois suivre la jeunesse, par crainte de manquer quelque chose, de passer à côté de l’essentiel, ou juste de la vie. Je me trouve alors dans une époque plus récente et éclairée : à la Renaissance après le Moyen-Âge, dans une cour ouverte sur la campagne et non plus dans la taverne obscure.
La piscine, organisée autour d’un centre qui la répète, représente une quaternité. Pour Jung, ce symbole synthétise la personnalité dans son ensemble, comprenant conscient et inconscient, biologique et psychique. La dalle figurerait alors le noyau de la personnalité, le moins personnalisé, ce qui n’est pas soi au plus profond de soi, la graine d’éternité, ce qui nous est commun à tous et ne nous singularise pas.
La quaternité se retrouve dans l’alternance des saisons ou l’orientation des points cardinaux et renvoie à la Nature, en soi comme hors de soi, dans ce qu’elle a d’indifférencié et de totalisant. Elle surgit dans le rêve lors d’une situation bouleversante, par compensation, pour aider à recouvrer l’équilibre et l’harmonie ; ou bien elle exprime une expérience numineuse, c’est-à-dire un contact avec le divin.
Dans mon cas, j’y vois l’eau troublée d’un baptême, le lieu d’une renaissance – le nom de l’époque étant à prendre ici au sens littéral. Comme si j’avais négligé d’entretenir mon intériorité et, devant son triste état, m’en détournais avec dégoût. J’ai tort et la déesse me retient. Elle me montre que l’abandon est aussi germination.
Le Roi renvoie à la raison raisonnable, à ses pouvoirs de gestion et de décision. Mais c’est ici un roi qui rêve, un Hamlet qui résout la question être ou ne pas être par une autre : vivre au Nord ou au Sud. Le gant jeté de sa part pourrait être un geste d’insulte ou d’engagement. Je ne le comprends pas vraiment. Mais le jour qui suit, mon éditeur me conseille une réécriture de Heiner Müller : Hamlet-machine. Exemple de synchronicité – nom que Jung donne à des correspondances signifiantes entre les réalités intérieure et extérieure.
Ce rêve compense donc un bouleversement : l’inquiétude et le nomadisme de ces derniers mois et mon enracinement définitif dans un autre pays. À cette fin, il établit une image totale de ma vie et de ma personne, comme une sorte de bilan et de point de départ. Mais il me conseille aussi de ne pas négliger l’intériorité, ce que j’ai tendance à faire ces jours-ci, prise que je suis par un travail sans intérêt et diverses démarches administratives, résignée à remettre l’écriture à l’automne. Il me rappelle de ne pas mettre de côté l’essentiel.

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