Éloge de la clarté

Partons du constat que le réel est complexe. L’écriture, qui en rend compte, peut se faire à son image : obscure, insaisissable, chaotique. Tout aussi inintelligible que lui. Il s’agit parfois d’imposture (passer pour plus intelligent qu’on ne l’est en se rendant incompréhensible au commun des mortels), souvent de maladresse (l’impossibilité de mettre en forme la matière brute qu’est le réel) et tout aussi souvent d’un choix artistique (le désir de rendre le réel dans son morcellement et sa multidirectionnalité).

À l’inverse, la clarté semble ignorer allègrement la complexité du réel, et peut être taxée en cela de facilité et de superficialité. Cependant, elle m’enchante. Il y a en elle une grâce, une courtoisie, une modestie natives. L’auteur se soucie de son lecteur et de ce qu’ils ont en partage : la langue. Celle-ci est un médium entre eux, un pont entre leurs psychés. Elle ne doit pas tomber en ruines, ni s’encombrer d’obstacles, mais élever aussi sûrement que possible l’arc d’un passage.

S’il existe bien une clarté bêtifiante, tissée de tautologies et de banalités, il y en a une autre, de second degré, consciente de la complexité du réel, mais qui s’attache justement à l’articuler. Elle ne consiste pas à dire l’évidence, mais à dire avec évidence ce qui ne l’est pas. Aperçu bref et vertigineux dans les profondeurs. L’effet exact d’un éclair. Clairvoyance qui court sans cesse le danger de l’aveuglement : à trop voir, on ne voit plus. Il faut laisser sa part à l’ombre. Le réel ne saurait être entièrement pris dans les rets du langage… Loin de se détourner du chaos, cette clarté-là y compose une harmonie.

Clarté du classicisme, de La Fontaine ou Racine. Fluidité de la langue. Comme si rien ne leur résistait dans les mots, comme s’ils leur étaient aussi naturels et transparents que l’eau. Style aussi limpide que mystérieux, intense que mesuré, logique qu’incarné et clément qu’incisif, que je retrouve dans les Nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar :

« Le vieux peintre Wang-Fô et son disciple Ling erraient le long des routes du royaume de Han. Ils avançaient lentement, car Wang-Fô s’arrêtait la nuit pour contempler les astres, le jour pour regarder les libellules. Ils étaient peu chargés, car Wang-Fô aimait l’image des choses, et non les choses elles-mêmes, et nul objet au monde ne lui semblait digne d’être acquis, sauf des pinceaux, des pots de laque et d’encres de Chine, des rouleaux de soie et de papier de riz. Ils étaient pauvres, car Wang-Fô troquait ses peintures contre une ration de bouillie de millet et dédaignait les pièces d’argent. Son disciple Ling, pliant sous le poids d’un sac plein d’esquisses, courbait respectueusement le dos comme s’il portait la voûte céleste, car ce sac, aux yeux de Ling, était rempli de montagnes sous la neige, de fleuves au printemps, et du visage de la lune d’été. »

10 commentaires sur “Éloge de la clarté

  1. Et voici que je découvre ton nouvel article alors que je me suis replongée dans les Nouvelles Orientales ! J’ai relu Wang Fo, qui est de mes textes préférés, à voix haute, sous le grand magnolia de Saint-Aubin, et je suis au pied de la montagne avec le moine Thérapion qui chasse les nymphes (dans Notre-Dame-des-Hirondelles)… Certaines de ces nouvelles n’ont pas laissé de trace consciente dans ma mémoire, d’autres sont restées comme assises au sommet de mes poumons, comme Le Dernier Amour du prince Genghi. Je ne me lasse pas de ce recueil, et de sa clarté qui, loin de l’ignorer, souligne l’épaisseur de l’expérience. Et te lire me fait du bien.

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  2. Il me semble aussi que pour atteindre à ce genre de clarté il faut avoir beaucoup pensé, appris, lu. Elle est l’eau purifiée passée par le filtre d’une généreuse couche d’alluvions à qui on a laissé le temps de reposer. Rien à voir avec la simplification née de l’ignorance.

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  3. Voilà encore un billet jumeau (jumeau de celui de Frog, bien sûr), et qui plus est un billet qui est lui-même l’illustration de son propos, rai de lumière sur la clarté ; j’admire, incapable d’écrire aussi clairement des choses aussi réfléchies et justes.
    Et puis je vais lire les Nouvelles Orientales

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