Goodbye Berlin

Décousue et démesurée, une ville qui dépayse. Elle n’était pas faite pour moi, je l’ai su tout de suite et j’ai même pensé : elle n’est faite pour personne. C’est ce que j’ai fini par aimer : qu’elle me désoriente et me dépersonnalise. Je ne sais par quel bout la prendre ni dans quel sens, quoi penser, que conclure. Rien ne réjouit mon œil, ni ne guide mon pas. J’y avance envoûtée par un autre charme : tout est discontinu, contraire, étranger à moi, mais surtout à soi-même, par une mystérieuse altération qui le rend plus réel, de la surréalité des errances de rêve. Le centre est périphérie, la nature culture, la mémoire amnésie, l’alternatif une routine, la fête une famille ou la famille une fête, les chantiers une ruine, l’ordre un laisser-aller, dans le gris d’une pluie qui, lorsqu’elle s’arrête, reste suspendue dans l’air, spectrale. Certains lieux sont spécifiquement réservés pour n’être destinés à rien, laissés au hasard de ce que nous en ferons ; mais tous semblent avoir pour fin et fond l’abandon, la désertion. Comme une ville submergée ou irradiée, reconquise par les eaux ou les forêts, une ville d’après la catastrophe, et il y en a eu tant ici, vide même lorsqu’elle se remplit de nouveau, portant encore autour d’elle, écho ou aura, sa disparition.

11 commentaires sur “Goodbye Berlin

  1. Bon jour,
    Un réquisitoire sans concession (et le mot concession me fait penser à cimetière).
    En tout cas une écriture superbes de style, de ciselures, d’effets, d’émotions, de peintures, … bref je suis … séduit 🙂
    Max-Louis

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    1. Un trou à rêver, exactement ! Je pense que cela te plaira et parler allemand te permettra de vraiment découvrir la ville – les Allemands parlent bien moins souvent anglais qu’on ne le dit, surtout au-dessus de 40-50 ans. Je redescends vers la Sardaigne, où l’été dure encore, ce qui n’est pas pour me déplaire. 😉 Même si l’automne est beau ici, les feuilles mortes ensevelissent la ville.

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      1. oh la Sardaigne! Tu vas en avoir, des soleils à nous raconter! J’irai un jour à Berlin, peut-être avec mes filles quand elles seront plus grandes et que voyager ne ressemblera pas à chaque fois à un déménagement. Mais mon allemand est déjà un vieux souvenir. Pas sûr que cela soit si simple…

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  2. Je n’y suis jamais allé. Ton portrait dépité et amoureux de ville vibrante de contradictions renforce le désir que j’en ai.

    La disharmonie donne parfois des ailes même si elle fatigue.

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    1. Merci Aldor, une ville d’inversions et d’ambivalences comme tu les affectionnes et où tu y verras sûrement plus clair que moi. 😉 En effet, l’harmonie est un ravissement ou une accoutumance : les choses s’arrangent et se passent comme elles devraient et ça ne nous fait plus trop d’effet.

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  3. Bel instantané d’émotions. Très belle prose. Merci pour ce partage.
    Allez, je ne peux m’empêcher de te livrer mes propres impressions :
    « Pourquoi est-ce que ce matin j’ai pensé à Berlin ? Un instant, c’est là-bas que j’aurais voulu être. Comment expliquer pourquoi j’aime cette ville, alors qu’elle est si loin de la mer et du ciel bleu méditerranéens ? Elle est peut-être la seule ville au monde dont la grisaille ne me gênerait pas si je devais y vivre. Comme si dans une vie antérieure j’y avais déjà vécu. Peut-être est-ce le cas ? Il y a tant de choses qui ne trouvent pas d’explication rationnelle. Il y a Nous, puis il y a le Monde, immense et mystérieux…  » (Extrait d’Intimes, écrits sur les vagues du temps)

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