Elle s’appelle Grise

Je veux bien te la présenter, mais je la connais mal… Elle s’appelle Grise… Mais non, je n’invente pas ! Ce genre de choses, crois-moi, ça ne s’invente pas… Viens, je vais te la montrer… Elle dort… Elle rêve aux étoiles binaires… Lorsque deux étoiles orbitent autour d’un centre de gravité commun… Les siennes suivent une trajectoire singulière, dessinent un 8 constellé sur le tableau noir de l’univers, équation impossible… Ne t’approche pas, tu vas la réveiller !… Oui, elle est floue, c’est un personnage secondaire, la mise au point ne peut pas se faire… J’ai toujours préféré les personnages secondaires. Ils ont un je ne sais quoi… La cohérence ne les a pas gauchis, l’analyse ne les a pas affadis… Tout leur être condensé en un geste, une réplique, une place… Ils sont la marge où se délient les enluminures, la note de bas de page où se rêve un savoir, l’entre-ligne où gronde l’arrière-pensée, bouillonne l’image matrice, résiste le tuf du désir. Et de là, ils t’appellent… Toi aussi, tu es un personnage secondaire. Les lecteurs sont des personnages secondaires… Quoi ? Je ne l’oublie pas… Elle dort, j’en profite pour théoriser, ensuite il faudra raconter… L’hématome ? Elle s’est pris un coin de table en dansant… Le baiser d’une étoile, a-t-elle pensé… Elle est bizarre. Certains disent bête. Sauf qu’elle est brillante… Elle tombe, tombe de Neptune à la Terre, la chute sera fatale, un réveil en sursaut et je sursauterai avec elle… Voilà ! Tu vois, je ne peux pas m’en empêcher… Pourtant ça arrive tous les jours qu’elle tombe du ciel dans son lit… Pourquoi elle t’intéresse au fait ?… Ah, vraiment ?… Je comprends… Je ne sais pas comment te parler d’elle… Déjà, quel pronom personnel ?… « Je », « tu », trop passionnel… « Elle » ? « Il » lui irait mieux, mais ça créerait trop de confusion… « On » coupe la respiration… Et si j’élidais, passais directement au verbe troisième personne ? … Pour le temps, je sais : c’est une femme à l’imparfait… Si elle est belle ?… Je ne la vois pas plus nette que toi… Le flou est-il beau ? … Et qu’est-ce que la beauté ? … Il faudrait commencer par là ; et pour arriver de la beauté en général à celle précise de Grise, ce sera un autre livre qui s’écrira… Elle va passer à côté de la vie … Elle passe déjà à côté de la vie… Ça te touche parce que toi aussi, parce que nous tous… On se croit au centre, au moins de soi, mais on est toujours l’autre de l’autre, jamais soi-même, comme les étoiles binaires : objets orbitant l’un et l’autre, l’un par l’autre autour d’un centre vide. Je peux te le dire maintenant : le personnage principal n’existe pas, nous sommes tous secondaires… Je t’emmerde, hein ? Pas très théoricien… Bon, regarde là, dans le coin, roulé, c’est son tapis de gym. Simple, non ? Enfin, simple… Décris-moi ça, voir si c’est simple… Tu sais, je ne la connais pas mieux que toi, je la regarde et j’attends de voir ce qu’elle fera… Ses cheveux, courts et frisés… Son cœur, spongieux… Son anniversaire, le 6 mars… Son mot de passe, giboulée… Sa plus grande joie, la géométrie… Son seul regret, l’astronomie… Son désespoir, la mort… Son espoir, la mort… Sa douleur, dans le dos… Son amour, aux trois quarts imaginaire, et d’autant plus fougueux et fantasque … Sa fierté, ses idées… Épiphanies, qu’elle les appelle… Les auteurs qu’elle relit : Pessoa, Borges et Poincaré… Équilibrés comme des équations, rien en trop, rien en moins … Les livres qu’elle ne réussit pas à finir : Belle du Seigneur, La Montagne magique, les trois Critiques… Insupportablement bavards, trouve-t-elle… Sa peur, qu’on découvre l’étendue de son ignorance et, à égalité, qu’on ne reconnaisse pas l’exceptionnalité de son intelligence… Trois amies, Mélodie, Miette et Paola, qui ne la connaissent pas… Sa parole, brusque, aux beautés embusquées… Elle n’aime pas parler… À part quand elle est seule… Avec un peu de chance, tu l’entendras… Assieds-toi donc… Là, à côté d’elle… Bah, elle nous voit pas, ce que t’es cruche des fois… On te croirait amoureux… Regarde-la boire son café… Ce qui se dit dans un geste… Ce qu’elle pense ? Elle pense à sa sœur… Ce n’est pas bien joli, ce qu’elle pense… Tu ne comprendrais pas, dit comme ça, noir sur blanc… Il manquerait de la nuance… du gris… C’est une courbe… Il y en a plein son carnet… Petite, lorsque le professeur donnait une équation et demandait d’en tracer la courbe, elle inversait la consigne : traçait d’abord une courbe puis cherchait son équation… Le matin, elle joue à ça, ou à autre chose… C’est un temps à elle… Les mathématiques sont sa langue maternelle… Notre langue maternelle, pense-t-elle, mais les gens ne veulent plus s’en souvenir… Attention, ne la touche pas… Sa joie brûle dans ces moments-là… Son chagrin est tombé… À ses pieds… N’aie pas peur, il est mort… Elle ne mange pas dès le levé… Enfin, parfois si… Elle n’a pas d’habitudes… Non, on ne se ressemble pas ; mais à force de te parler d’elle, ça finira par arriver… Tu veux entendre sa musique, sa petite musique… Je déteste la musique, c’est une torture pour tout esprit sain… Évidemment que tu n’es pas d’accord, le monde entier n’est pas d’accord, tous pressés de s’aliéner aux petites musiques… Donc, pour elle, ce sera du bruit… Pour elle, ce sera la pluie…………………………………………………………………….. Tu sens ?… L’odeur de la pluie… Inutile, elle ne t’entend pas… Si tu l’appelles, une autre Grise répondra… Celle que tu imagines ; et c’est celle que j’imagine que tu aimes…


Participation à l’atelier de François Bon Ah vous ne connaissez pas Bréhier ? : le narrateur s’adresse au lecteur pour lui présenter son personnage par strates, nappes, flottantes, nuageuses d’éléments matériels reliés par des points de suspension

9 commentaires sur “Elle s’appelle Grise

  1. Presque les mêmes, laisse-moi deviner : tu ne relis pas Poincaré ? 😉
    Et pourtant, moi je les ai achevés (c’est le cas de le dire), sauf la montagne magique, mais je sens que je vais me faire des ennemis alors je remets tout sur le dos de Grise – c’est elle qui pense ça, pas moi. 🙃

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  2. Poincaré, ni relu ni lu 😦
    Belle du seigneur, fini mais quel ennui rageur ! et puis cette prétention a être aimé (même, surtout laid, mais laid d’un nez de fête foraine…) et pourquoi alors, pour son âme et sa finesse ? et pour victime de ce défi, choisir – avec quelle précaution pécanilleuse – la plus belle du canton (suisse, le canton) ! Non mais qui m’a fichu un tel bellâtre calamiteux et calamistré ? Même Casanova est plus délicat…
    promis (promis à Grise) j’essaie Poincaré.

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  3. A mon avis Belle du Seigneur n’est pas une histoire d’amour. C’est ironique et désespéré. Et je l’ai trouvé aussi drôle qu’agaçant. Affligeant au sens propre. Vaniteux, oui, mais désolé de cette vanité.

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  4. Jeanne Moreau fait une apparition dans « Nikita ». Un personnage secondaire, comme je les aime, moi aussi.
    Depuis des années, Belle du Seigneur fait partie de mes livres à lire. J’attends qu’elle veuille bien m’accueillir.
    Ce texte est une merveille ! Merci.
    (c’est très étrange… mon prochain article baigne également dans les étoiles… mais chut !).

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  5. Pas une histoire d’amour, mais les gens parlent de ce livre comme tel, ce qui m’inquiète d’ailleurs sur leur manière d’aimer… Désolé de cette vanité, je ne sais pas, plus, je l’ai lu il y a plus de dix ans mais il me semblait généraliser sa vanité personnelle au genre humain et surtout à la gente féminine 😉 Et oui, la parodie est la meilleure part du livre.

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