À l’Allemagne

Comme je t’ai rêvée… jusqu’à ce que tu deviennes le pays des rêves. Des forêts où frissonnerait mon inquiétude, où crisserait ma curiosité, où luirait, au loin, mon secret. Des rayons à ras de prairie où ma joie percerait en un piaillement vainqueur, des champs de fleurs à perte de vue dont l’odeur jaune vif injecteraient mes veines d’un sens frais. Des horizons lointains au point de révéler la courbe de notre planète ; et il suffirait d’un pas pour basculer dans l’immensité. Des ciels où dormiraient mes morts, blottis dans un bleu de velours retenu par des attaches d’argent, loin de la terre gelée, loin des pierres et des amours fracassées. Des falaises enfin à la hauteur du désespoir, qui porteraient là-haut, au plus près de Dieu, la question fatidique du mal et du malheur. Des lacs à la fois assez limpides et assez troubles pour refléter tous les visages qui doublent mon visage – toutes ces absences qui creusent ma présence. Une lune à la clarté en cascade pour désaltérer ceux qui traversent la nuit les yeux ouverts. Un monde qui serait l’expression exacte et exhaustive de l’âme. Voilà ce que tu m’avais promis à la lumière des tableaux. Oh, ne dis pas non. Si, tu m’avais promis, au temps de la mélancolie, où tout ce qui n’est pas vérité dépérit, où l’on vit dans le désert épineux et enflammé de la réalité jusqu’à halluciner, un pays qui me perdrait pour me sauver. Pas un pays sage, où la vie dessine un chemin paisible et aisé, mais un pays passion, à la mesure de ma démesure, exilant de soi jusqu’au souvenir, et où le chaos devient une harmonie seconde, plus haute et encore inintelligible. Et c’est tout autre que je te découvre. Tout autre, il faut que je t’apprenne. Oh je ne t’en veux pas. Mes rêves aussi ont changé et peut-être même ai-je arrêté de rêver… Je vais par ta ville capitale. Elle n’a pas de centre, que des périphéries. Son écartement ne me permet pas de l’habiter. J’y passe seulement. Ici n’adviendra pas cette aventure qu’est la beauté. Je ne trébucherai pas éblouie sur les pavés, ravie au détour d’une ruelle, prise de vertige au bas d’une église, saisie au cœur par une parole sœur. Je ne serai ni bousculée, ni bouleversée. Il y a de la place pour tout et tout est à sa place. Le rythme est lent et régulier. La vie décousue et détendue. Une lumière pâle et aveuglante, qui n’appartient ni au Nord ni au Sud, grise et égalise. Les quais ont la largeur et la verdeur de prairies, les parcs la hauteur et le foisonnement des forêts. Je préfère les quartiers où pas un adulte ne va sans un enfant. Dans leurs rues colorées et en ruines, les maisons ouvertes se répandent. Chacun vit dehors comme chez soi, et même pieds nus. Peut-être le Berlin d’autrefois. Flotte dans l’air une musique de fortune…

23 réflexions sur “À l’Allemagne

  1. Lorsque je te lis, d’habitude, je suis éblouie par l’éclat des images – voix virtuose qui rend enfin audibles des notes aiguës idéales et perçantes de justesse. Ici… L’émotion descend de la tête vers le cœur, vers le ventre. Elle est grave. Le décentrement est sensible entre tes mots autant qu’en eux. Cette retenue, cet étonnement et cette discrète déconvenue sont vraiment poignants… Je ne connais pas Berlin, mais j’ai beaucoup visité des régions d’Allemagne plus frontalières à la France. Mon Allemagne est celle de la Rhénanie et de la Forêt Noire – je suis allée jusqu’à Weimar, malgré tout. L’Allemagne que tu décris, je ne l’ai pas vue, et pourtant ton texte m’en fait percevoir l’étrangeté, comme un souffle venu de plaines orientales où il n’existe plus de centre, où tout est « lent et régulier », allant au rythme de la croissance des herbes. Les villes, les églises, l’humanité d’un monde à l’italienne, exubérant de signes destinés aux yeux des hommes, laissent place à quelque chose d’une indifférence sauvage, quelque chose qui nous ignore. Il est possible que je lise mal ton texte, mais c’est ce que je perçois dans cette lumière pâle qui vient engloutir. J’ai l’impression que l’Allemagne fait naître quelque chose de nouveau dans ton écriture…

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  2. La première partie de ton texte, chatoyante et baroque, m’intrigue. Je te demanderais bien d’où te sont venus ces rêves de l’Allemagne, mais je ne veux pas diluer la puissance poétique de ton évocation…

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    • Merci ! Ton nom de fiction me fait aussi rêver – à une étagère où une rangée de carnets s’affaisserait… l’un d’eux glisse, tombe ouvert et le vent en tourne les pages pleines d’inachèvement… quoi de plus propice au rêve que la paresse. 🙂

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  3. Je lis l’Allemagne que tu as rêvée, et la Berlin décrite. J’aime beaucoup le fait que ton écriture change selon qu’elle dessine les rêves, ou la réalité. Tes rêves sont si foisonnants! Pour la petite fille que j’étais et qui apprenait sa langue de loin , l’Allemagne était un pays de la mesure, de l’ordre net et doux. Je n’ai connu Friedrich que bien après être allée en Allemagne…

    Ce qui est très joli, c’est que les mots que tu emploies pour décrire Berlin réelle viennent étoffer mon fantasme de cette ville que je n’ai jamais vue.

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    • « Un pays de la mesure, de l’ordre net et doux », c’est exactement ça ! Tu ne serais pas déçue en arrivant à Berlin 🙂 Je pense qu’ils ont fantasmé le romantisme pour compenser, et n’étant pas germaniste, je m’y suis laissée prendre… Mais j’ai trouvé ailleurs les paysages des rêves : en Islande, en Finlande, sûrement m’attendent-ils encore à d’autres bouts du monde. 🙂

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      • Je ne connais que la Ruhr, Munich ( plus profonde, plus animée – je veux dire, Avec une âme plus perceptible- un bout des alpes allemandes (si différentes des françaises, si léchées!). Pour les paysages romantiques de Friedrich… pour l’instant, ils ne sont que des rêves et des désirs de voyage!

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      • Perception en partie inverse chez moi : l’Allemagne est un pays de forêts enchantées, ensorcelées (roi des aulnes). Les poèmes de Heine que j’ai pu lire m’ont paru en complet accord avec les paysages traversés. Le Rhin est magnifique, et je ne peux le percevoir qu’à travers une brume de mythes. Qqc de « primal », de sauvage. Là-dessus, le contraste de ces rues trop propres, de ces maisons trop grandes, aux façades de décor de théâtre, de cette façon systématique de faire, de trier, d’organiser… Comme s’il fallait domestiquer ce monde sauvage.

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        • Ah zut, je dois être à moitié endormie ! Je veux dire que ce n’est pas un pays de la mesure etc, pour moi. Il y a une sorte de folie dans cette mesure, et de démesure dans la nature. Enfin je m’exprime mal. Je suis heureuse si je dis la même chose que toi ! 🙂

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        • En fait je ne sais pas moi-même ce que je pense de l’Allemagne. 😉 Je sens une mesure douce et nette dans une vie participative, paisible et réglée, qui ne fait pas un pli. Et de l’autre côté la démesure ds le paysage ou le sentiment ou même la politique un temps…. J’essaye d’accorder ces données sans pouvoir. Et je me demande si la démesure n’est pas un cliché ou une manière pour eux de se rêver autres qu’ils ne sont…. A moins comme tu dis que la mesure ne soit une démesure en soi, parce que trop extrême…

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        • Quand nous étions en Allemagne, logés dans les bâtiments de l’université de Cologne, il y avait « la police des poubelles » qui venait vérifier qu’on avait bien trié les déchets, etc. Le bail précisait qu’il fallait arroser les bruyères du balcon à telle fréquence. Il y avait des tas de choses à déclarer. Et les gens qui passaient dans la rue en pratiquant leur nordic walking sur leurs invisibles skis. Il y avait une telle poussée de l’esprit de sérieux, une sorte d’obsession. Les balades le long du Rhin, dont je t’ai déjà parlé, on en rentrait comme possédés (et notamment par la bronchite et / ou la migraine). 😉 Et les forêts allemandes, j’en avais vraiment peur étant petite. Quand on m’a fait lire le Roi des aulnes, j’y ai cru ! 🙂 Bien sûr, ce ne sont que des impressions partielles, des images, des souvenirs. Et ma vision un peu hallucinée est probablement liée au fait que l’allemand a été ma première langue étrangère (enfin, si on excepte le français…). A Noël, on chantait des cantiques allemands (alors que mes parents ne parlent pas allemand, mais j’étais tyrannique. Mon oncle et son partenaire alsacien, eux, étaient contents). Bref, pardon pour ce fourre-tout…

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