Le privilège des histoires vraies

Je n’ai plus de voix. Ou si elle parvient à traverser le champ de mines de l’angine et les attaques de toux, c’est en miettes atones ou stridentes. Je vous écris depuis ce silence embrasé pour me révolter contre un privilège : celui des histoires vraies.
J’ai entendu, il y a quelques jours, un écrivain dire qu’entre la littérature et la sincérité, il choisissait la sincérité. Idée commune : qu’entre littérature et sincérité comme entre fiction et vérité, il y ait un choix à faire, autant esthétique que moral.
Commençons par la fiction.
La vérité d’une voix est précieuse et même inappréciable, mais elle ne tient pas à la vérité de l’histoire, seulement à la vérité entre soi et soi, la lucidité. Elle peut tout autant exister dans une histoire inventée, et je dirais même plus. On y est à l’abri du regard des autres et surtout de son propre regard, de sa surveillance. Tout est permis. Le rêve révèle plus d’une vie que la veille. Le mensonge dit plus du menteur que la confession. Le masque démasque, le voile dévoile, etc. Les entretiens avec les écrivains tournent souvent autour de la part de vécu dans leurs histoires. Pourquoi ne pas demander plutôt la part d’inventé ? Qui sait si ce n’est la plus vraie ?
Et puis, soyons honnêtes, les histoires vraies n’existent pas. C’est presque un oxymore. Dès qu’il y a histoire, il y a mise en histoire : la vérité n’est qu’une de ses versions. Certes, il y a l’expérience réelle au départ. Dans les histoires inventées aussi.
Venons-en au deuxième choix : littérature ou sincérité. Le plus cruel, car le plus absurde : la littérature, c’est ne pas, ne plus prendre les mots des autres pour dire sa peine, sa joie, son amour, que sais-je, mais aller chercher les siens, prendre entre ses mains la boue informe de l’émotion pour en forger syllabes et scansions. Comment pourrait-elle manquer de sincérité ? C’est un travail, oui, mais en rien artificiel. Il ne vient pas se plaquer sur l’émotion, au contraire il l’extraie et la forme. La beauté des mots, alors, n’est pas ornementale, ni le bien écrit académique, ni le jamais écrit expérimental, mais bouleversante, un pan qui s’écroule de soi, sur soi.
C’est pourquoi la littérature est potentiellement à tout le monde et à tout vent. Elle est autant dans les livres qu’aux lèvres.

40 commentaires sur “Le privilège des histoires vraies

  1. Joséphine et ses questions impossibles – dont on la remercie de les avoir posées…

    Mais y répondre demande un peu de temps, et une relecture attentive pour ne pas croire trop vite avoir compris.

    Merci.

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  2. Ah comme je suis d’accord avec toi ! Cette question : est-ce vrai ? L’avez-vous vécu ? Quelle part de votre récit est-elle « réelle » ? Et les personnages ? On en reste coi tellement c’est bête. Cette foutaise d’une littérature qui serait à opposer à « la sincérité »… Ce qui me vient à la bouche aussitôt : t’es sérieux, là ?
    Je n’ai jamais réussi à comprendre cette primauté que beaucoup accordent au vrai et aux histoires prétendument « vécues ». Le vrai n’est qu’arbitraire. Et qu’on me montre un bon livre de fiction qui n’ait pas été « vécu »! Une création de valeur qui n’aurait aucune part à la vérité ! Vérité d’une voix, comme tu le dis, d’une intention, d’une perception, d’une vision, nécessité d’un chant.
    Je te parlais l’autre jour de Trois Femmes puissantes de Marie Ndiaye. Il y a dans le livre trois histoires. En lisant la première, j’ai failli abandonner. Mais la deuxième et la dernière étaient d’une puissance… Après, je me suis demandé comment la première histoire avait pu se retrouver avec les deux autres. Et puis j’ai lu – mais je l’avais senti – qu’elle reposait plus que les autres sur des éléments « vrais », biographiques. Et je me suis dit que c’était justement là la source de sa faiblesse (ce n’est que mon opinion, bien sûr). Un des écueils : ce qui « s’est passé », on est tenté de le retranscrire sans avoir à le faire advenir, avec moins d’intensité que ce qu’il faut faire naître (et dont il faut justifier l’existence puisque la « vérité » ne l’étaie pas). Et c’est là où le bât blesse.
    Ca me fait penser à cette chose que je répète faute de savoir mieux la dire : que quand j’écris, je n’imagine pas, je retranscris. Pourtant je n’écris que de la fiction.
    Bien sûr, il faudrait en définitive s’entendre sur ce qu’est la vérité, s’il y en a une, sur qu’est la fiction, etc, et entrer dans un débat mimi tout plein et ô combien ressassé mais sans issue. Mais l’idée souvent véhiculée qu’un texte – littéraire – est justifié et mérite d’être lu car il est « vrai » est ridicule.

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    1. Oui, c’est exactement ça. Sans la fiction on risque la platitude, de ne pas faire advenir, comme tu dis. Il y a une telle sécheresse de l’histoire vraie. Elle devrait contenter par la seule vérité qu’elle annonce, se faire tout pardonner par le réel qu’elle porte. Bah en fait non. Cela est évident dans nombre d’autofictions creuses.
      Je pense que ces gens conçoivent la littérature comme un plaisir de salons ou de chambres d’enfants. Ils n’y voient que le brillant et le condamnent. Surtout pour le terrible où selon eux on ne peut que dire la vérité, rien inventer, raconter comme c’est. J’ai peut-être un problème de personnalité 😉 mais c’est justement ce que je raconterais et ne pourrais raconter que dans la fiction et comme sans le savoir, dans l’état d’inconscience de l’écriture.
      Pour le débat sur la définition de la vérité, oui j’essaye de l’éviter 😉

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        1. Ahaha. Moi non plus. Ou rarement.
          Magnifique livre sur la naissance des histoires, de la fiction : la naissance de l’Odyssée de Giono, l’as-tu lu ? Ulysse qui revient vieux la queue entre les jambes après avoir couru les jupons pendant vingt ans et invente cette merveilleuse histoire comme malgré lui, un peu las autour d’un feu. La présence de la Méditerranée te plairait.

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            1. Oh non, il y est beau d’une autre manière. Par la faiblesse et non la force. C’est un Ulysse pour un âge plus mûr. Cela renforcera ton amour chancelant 🙂 Cela a fait naître le mien, surtout qu’on y reconnaît Giono sans mal qui l’a écrit au retour de la première guerre mondiale.

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            1. Oh juste pour six mois à priori. Je ne pense pas avoir le temps. J’ai toujours le grec en vue. Je ne perds pas ma Méditerranée intérieure.
              Et puis déjà savoir le français me prendra toute une vie. Ou l’italien. Je le dis dans fausse modestie. Chaque langue est infinie ! N’as-tu pas cette impression en traduisant ?

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            2. Si, absolument. Et même tout simplement à chaque fois que je cherche mes mots, dans ma propre langue (c’est-à-dire tout le temps)… Parfois je me demande si c’est parce que dans la petite enfance je parlais une langue que j’ai en grande partie perdue. Je me sens exilée à tous les niveaux, ancrée à une Méditerranée d’où je ne suis pas « en vrai » (grrrrrrr). Mais je m’éloigne du sujet. Je suis sûre que tu nous écriras de merveilleux billets sur Berlin !
              Rien à voir : je lis tes nouvelles très lentement (je lis tout très lentement) et je les savoure. Je suis particulièrement frappée par les images, leur fraîcheur et leur adéquation. Je retrouve ce que j’avais tenté de décrire au sujet de tes textes de l’atelier de lecture – chatoyant et juste. Tu vois beaucoup de choses et c’est une qualité que j’admire d’autant plus que je ne la possède pas. Je me débats dans ce que je sens sans avoir la pénétration d’esprit nécessaire pour y mettre ce minimum d’ordre dont on a besoin si l’on veut dire avec exactitude.

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            3. J’adore quand tu parles de la Méditerranée, les passages en italique dans certains de tes billets à ce sujet sont merveilleux. Je me sens aussi exilée de la langue, mais je ne sais si je le suis plus qu’un autre ou si j’ai seulement plus de lucidité et nous en sommes tous exilés. Beaucoup pensent connaître leur langue, c’est quand on est forcé d’une manière ou d’une autre à ne plus la parler, du moins quotidiennement, qu’on comprend qu’elle ne nous a jamais appartenu. Elle nous habite ou on l’habite mais c’est juste une location (mon déménagement qui ressurgit !)
              Merci pour tes retours ! Je ne sais que dire. Je rougis de plaisir et d’embarras. Tout un art de savoir recevoir. Cependant tes poèmes ont cette justesse et cette fraîcheur du regard. Je ne crois pas qu’on soit si différentes, c’est d’ailleurs pour cela qu’on se comprend 🙂 , notre langue est proche.

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            4. Oui, je crois qu’on se comprend. Tu me rappelles aussi une amie très aimée et comme toi très douée. J’en reviens toujours à cette photo du Monte Incudine. La main qui a pris cette photo est pour moi une main soeur. Quelque chose en nous est en résonance, c’est sûr. Mais tu as un tour plus intellectuel que moi, c’est certain.

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            5. C’est peu de le dire ! Quand tu seras sortie des cartons et débarrassée des virus, je t’enverrai mon manuscrit. Mais c’est assez volumineux (ça non plus, ça ne plaît pas, pour un premier roman), alors si tu n’as pas le temps, ne te sens surtout pas obligée de le lire ! 🙂

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            6. Oh cela me ferait vraiment plaisir ! Je n’ai pas peur du volume. À partir de mai j’aurai tout le temps pour mes projets et lectures personnelles.
              Ils refusent aussi les nouvelles parce qu’elles ne se vendent pas ! Mais publient à tour de bras celles de anglophones. Que veux-tu…
              Fière d’être à contre-temps, mon esprit de contradiction peut-être 🙂

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            7. Haha, cela ne m’étonne pas ! 🙂 Les raisons avancées pour ne pas publier méritent une série de livres. Un éditeur a répondu à une amie que le thème de son roman (le deuil) était trop commun (!!!). Un autre n’aimait pas les phrases nominales. 🙂

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            8. Prétextes, peut-être, mais pourquoi ne pas dire la vérité ? Nous n’aimons pas votre style / votre histoire est mal ficelée pour telle ou telle raison / nous venons de publier une oeuvre trop similaire / que sais-je encore. Ou même la lettre type que j’ai reçue hier, qui au moins ne raconte pas n’importe quoi.

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            9. Certes ! Il est vrai que recevoir un tel commentaire quand on a imaginé, tremblant dans l’attente de la sentence, qu’allaient nous lire de grands esprits, nécessairement cultivés, sûrs de goût et de jugement, c’est un choc au système !

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            10. Oui 🙂 Je pense que le travail avec l’éditeur apporte beaucoup à l’écrivain, s’il rencontre le bon. Mais c’est une longue attente, beaucoup de refus pour un oui… Il faut une ténacité et surtout une confiance en soi que je n’ai pas. Et je n’en ai pas besoin pour me sentir légitime.

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            11. Oui. La ténacité n’est pas non plus mon fort, ni la confiance en soi. Mais je le prends un peu comme un défi, pour l’instant, comme une occasion d’en apprendre un peu sur moi-même. La question de la diffusion n’est pas centrale à l’écriture, bien sûr. Mais ça me ferait plaisir que mes personnages se fassent des amis…

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            12. Merci, amie ! Si les choses avaient un sens, ne t’ayant pas choisie, ils ne devraient pas me choisir non plus. Mais les choses n’ont pas de sens, alors on ne peut rien déduire de rien ! Tu le disais bien dans un autre de tes billets, le suffrage du nombre ne prouve absolument rien. C’est vraiment aléatoire et je tente ma chance au hasard. J’espère à l’issue de tout ceci apprendre ce que tu as appris, que mon écriture n’a pas besoin de cette légitimation.

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      1. Moi aussi je n’ai entendu que du bien de Berlin.
        Je suis partagée au sujet de notre retour en Angleterre… heureuse de revoir mon jardin et notre petite maison, soulagée aussi de retrouver la verdure et le calme, mais triste de quitter le centre du monde, et surtout ma soeur qui vit à Paris.

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