La perfection ou la vie ?

C’est quelque chose qui bat au vent. Une peau, un drap ? un volet, un loquet ? ou une branche, un poing ? Ça danse et se déglingue, rythme soutenu qui pourtant cloche. Voilà comment j’entends la prose de Pierre Michon, une splendeur en haillons, une magnificence mitée, le visage d’or délicat d’une jeune fille fuyant son père incestueux sous la tête ensanglantée d’un âne. Une voix fragile et gonflée, émouvante, envoûtante par ce décalage même, désuètement raffinée et emphatique pour crier crument la détresse et le dénuement.
Cette rage impuissante dans Vies minuscules de ne pouvoir écrire, ou plutôt de ne pouvoir écrire comme il le voudrait, comme ses modèles, à la perfection. Mais c’est justement ça, sa force : qu’à la perfection, il ait préféré la vie. La vie gauche, bancale, lacérée, déchirante.
Cela me rappelle une manière qu’on avait avec une amie de classer les goûts littéraires : il y a le camp Voltaire et le camp Rousseau, ceux qui préfèrent Flaubert et ceux qui aiment Hugo, pour dire d’un côté la prouesse, la virtuosité, la beauté à ne pas toucher, de l’autre la vie, le sujet qui se risque, trébuche, ridicule parfois, mais au final plus grand, car plus vrai. Aux derniers, évidemment, allait notre préférence. Leurs pleurs nous donnaient plus de légèreté que les rires des autres.

Dans Vies minuscules, lorsqu’il se rend au cimetière enfant avec sa famille, à la tombe de sa soeur aînée, morte peu après la naissance :

« Je m’occupais ; j’allais chercher de l’eau pour les fleurs, emplissais de terre bonne à la main les pots, enfouissais sournoisement mon visage dans la poudre d’éternité des chrysanthèmes ; c’était souvent l’hiver ; l’église était haute sur la colline haute du cimetière, le clocher et le ciel dans un même gris s’élançaient dans mon cœur, et comme riches à l’œil étaient les vallées, combien vive ma course imaginée vers elles, et puissants le cri net d’une branche piétinée, l’éclat de rire du visible multiplié dans les flaques ; j’aurais bien voulu vivre. Le vécu, l’évanoui, m’accueillaient quand je revenais portant mon broc d’eau à bout de bras pour ne pas éclabousser ma culotte du dimanche, et me rappelaient à l’ordre l’arpent de gravier que des mains lentes fleurissaient, le sel à poignées jeté comme sur une ville morte, et dans la huée d’un corbeau l’appel navrant là-dessous, plus bas que le sel et les fleurs dont ténébreusement elle se nourrissait, de la petite muette, l’obscure, l’ensevelie, ma sœur. Mais quoi, c’était un ange aussi ? Oui, la vie de l’ange était ce malheur. Le miracle, c’était le malheur. »

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