Crise d’identité

La Mémoire, Magritte, 1948

L’identité désigne le même : ce qui est commun à plusieurs personnes ou ce qui perdure au sein d’une même personne. Par définition, elle est à la fois singulière et grégaire, abritant une sorte de contradiction : elle signe en même temps notre appartenance au groupe et notre exception parmi le groupe. L’identité repose sur la comparaison : elle juge similaires deux termes d’une relation, de soi à soi ou entre soi et l’autre. Elle constate qu’on se ressemble, à soi-même ou entre nous, elle consiste en cette ressemblance et extrapole d’autres ressemblances à partir de celle-ci dans l’identification.

Des revendications d’identité s’entendent aujourd’hui de toutes parts. Il y a l’identification à un peuple, une terre, un pays, une religion, ou l’identification à un parti politique, une classe sociale, un sexe et un genre, une population au sens biologique, ce que certains appellent race, ou le refus de toute identification, la fluidité du sujet postmoderne qui s’imagine qu’il ne ressemble qu’à son désir et qui ne représente en vérité qu’une minorité ultra favorisée qui peut faire de ses caprices une réalité. Entre l’une qui s’imagine en poulpe pourvu d’autant de genres que de tentacules et l’autre qui croit être la réincarnation de Napoléon, en passant par toutes les revendications intermédiaires, l’identité pose problème.

Et je ne veux pas minimiser ce problème. Autrefois, c’était plus simple, ce qui ne signifie pas que c’était mieux. Nous étions ce que nous faisions : une activité et son savoir-faire nous inscrivaient très tôt et presque définitivement dans la société. Nous étions qui nous aimions : notre famille ou notre clan, nos engagements et nos serments. Une certaine stabilité dans les rôles et les liens établissaient des loyautés qui nous constituaient de naissance, indissolublement. Nous étions enfin un lieu, un certain milieu vivant, fait de paysage et de langage, de saveurs et de valeurs, milieu qui nous transmettait son passé comme promesse d’avenir. Nous étions cette terre, plus ou moins étendue, le temps qui l’avait ensemencée, sa culture avec ses variations de village en village et même de champ à champ. Ceci n’empêchait pas de voyager, mais avec une identité qui ne risquait pas de s’égarer et s’enrichissait de la rencontre.

Dans notre monde aux liens plus lâches, où l’identité n’est pas donnée, il est normal de la chercher. Nous avons besoin des deux identités que j’ai décrites : l’appartenance et l’exception, d’être pareil et d’être unique, en nous formant à la frontière entre solitude et société. Ces besoins humains entrent en jeu dans chacune de nos relations. Cependant, les politiques identitaires de tout bord remplacent l’identité manquante par son simulacre. L’identité authentique est concrète, éprouvée, ressentie. On la touche, on la voit, on la flaire, elle nourrit, abrite, blesse aussi, contraint, exige. La fausse la remplace par des abstractions, des catégories où il faudrait entrer par identification avec des idées, que ce soit le genre ou la nation. On a beau en parler beaucoup, on ne sait jamais de quoi il s’agit vraiment. Chacun les définit sur le moment, selon sa convenance. Ces déclarations dramatiques et creuses ne rendent pas compte de ce que nous sommes. Seuls le peuvent les longs récits de la littérature, des légendes aux romans.

L’identité est incarnée et enracinée. Elle se forme de proche en proche, de l’attachement local au national, de l’appartenance à la famille à l’inscription dans la société, de l’amitié à la fraternité, de notre vie à celle de tout le vivant. Elle se fonde sur des paysages et des visages. Toute ressemblance commence par la proximité, puis élargit son cercle, ou plutôt ajoute de nouveaux cercles qui comprennent de plus en plus largement le premier, à la manière des ondes de choc d’un caillou à la surface de l’eau ou à l’inverse comme les cercles de croissance de l’arbre, le nouveau surgissant au centre et repoussant l’ancien vers l’extérieur. Ainsi, la diversité ne pose pas d’obstacle à l’universalité, elle y mène par un mouvement de croissance naturel, mais l’universalité ne peut effacer en retour tous ces cercles qui la précèdent et la constituent. À titre personnel, on choisit de mettre l’accent sur tel ou tel élément comme s’il était plus décisif dans la définition de soi. Mais notre préférence pour un aspect n’efface pas les autres, qui continuent de nous façonner.

On découvre en vivant longtemps à l’étranger (à moins de vivre dans le monde parallèle des expatriés) combien nous sommes de notre pays. On l’apprend en connaissant des familles immigrées, parfois immigrées plus d’une fois : nous sommes du pays où nous sommes nés, allons à l’école et avons nos premiers amis bien plus que celui de nos parents ou celui où nous irons vivre ensuite. « Même si tu vis vingt ans en Italie, tu seras toujours française », me disait un Italien et il avait raison, mais je ne le serai plus, je ne le suis déjà plus entièrement. Un nouveau noyau est né, repoussant les anciens cercles à la périphérie, ou bien un nouveau cercle plus élargi comprend les précédents, faisant reculer le centre dans les profondeurs.

Notre identité nous est si naturelle qu’elle nous semble universelle et nous ne découvrons sa spécificité qu’en nous confrontant à une autre. Nous prenons alors conscience que nous ne sommes qu’une différence parmi d’autres, ce qui entraîne des réactions variées, selon notre capacité à intégrer la différence à notre conception du monde sans qu’elle se désintègre. Les politiques identitaires échouent dans cette entreprise. On me dira : la droite plus que la gauche. Mais j’en doute. La gauche prétend parler au nom du monde entier, elle ne parvient pas à comprendre que celui-ci ne pense pas en ses termes. La plupart des gens sur tous les continents se définissent par leur terre, leur pays, leur peuple, leur famille ou leur religion bien plus que par ses idéaux d’égalité ou par identification au genre humain ou à l’ensemble du vivant. Ils préfèrent le spécifique à l’universel, ou la grégarité à la singularité, et leur pays, leur peuple, leur famille, leur religion leur donnent des idéaux qui ne sont pas toujours les nôtres. La gauche essaye de prendre en compte cette divergence par le relativisme ou l’intersectionnalité, mais en réduisant l’identité aux trois groupes de la classe, de l’ethnicité et du sexe (quand celui-ci n’est pas remplacé par l’indéfinissable genre), elle caricature les entrecroisements qui nous caractérisent, confond discrimination et oppression, sabote les luttes qu’elle ridiculise et reste centrée sur l’Occident qui a établi ces catégories comme les plus décisives ; et en relativisant toutes les valeurs, elle perd les siennes sans reconnaître celles des autres.

L’identité de droite est rigide et réductrice. Elle en reste à un noyau qui refuse de croître, mais qui croît malgré lui et craint de disparaître ainsi. Elle ne souligne que l’irréconciliabilité de nos différences et souhaite les renforcer, rétrécissant de plus en plus le cercle central de l’identité, ne croyant qu’à l’identique le plus strict, comme si toute altération était une déperdition. À l’inverse, l’identité de gauche est sans limite ni contenu, elle oublie et nie le processus de croissance, ce qu’il a traversé et contient encore, pour ne garder que le résultat le plus éloigné et rarement atteint : nous serions tous pareils, non seulement entre humains, mais entre humains et non-humains, et le moindre rappel d’une différence porterait atteinte à notre dignité d’être ou de personne, à notre commune humanité ou sensibilité. D’un côté le centre, de l’autre la périphérie, et il manque l’entre-deux : le mouvement d’expansion qui donne l’épaisseur de ce que nous sommes, la respiration qui nous fait passer sans cesse du même au différent, de l’ensemble au particulier, du commun au propre, l’ouverture qui intègre sans se désintégrer parce qu’elle est progressive, la directionnalité du devenir, bref, la réalité complexe, parce qu’en son cœur contradictoire, de notre identité.

La crise des identités vient en grande partie d’un manque d’histoire et de mémoire. Nous cultivons l’oubli, nous préférons vivre dans l’ignorance de ce qui nous constitue, parce que le passé offre une identité en palimpseste, qu’aucun tag, meme ou slogan ne saurait résumer, et une identité ambivalente, partagée entre ombre et lumière, dans laquelle nous ne nous reconnaissons pas entièrement. Nous en portons la responsabilité où se mêlent gratitude et culpabilité et ressentons la nécessité de la critiquer, c’est-à-dire de trier : garder ceci et laisser cela, décidant de ce que nous deviendrons à partir de ce que nos ancêtres ont été. Les politiques identitaires simplifient ce problème pour nous faire croire qu’elles pourront le résoudre. Elles flattent notre paresse et exploitent notre mal-être, en proclamant que dans telle ou telle identité tout est à prendre ou tout est à laisser (regardons comment les uns traitent de l’islam et les autres de la masculinité). Elles pensent que d’une identité, il s’agit d’être fier ou honteux, alors que ce n’est pas la question, d’autant que les identités ne sont jamais définitives, elles vivent de devenir, et ce devenir n’a rien de la fluidité sans prise du postmodernisme : sa mutation reste accidentée parce qu’elle bute contre le réel, et il dépend de nous qu’elle aille vers une amélioration.

Aucune identité n’est préservée du mal. Celui-ci touche tous les groupes, concerne tous les individus, il se retrouve dans toutes les civilisations, les cultures et les classes et dans les deux sexes, bien qu’avec des différences de sorte et de degré. Le mal semblera trop moral à notre époque. Je dirai pour être entendue d’elle : la violence, la barbarie, la souffrance infligée, la faiblesse abusée, le rapport de force dont on tire profit. De ceci, aucune identité n’est épargnée, et pourtant chacun est attaché à la sienne et la défend au point parfois de la croire meilleure que les autres et quand elle se trouve menacée d’être prêt à mourir pour elle. Je le comprends : l’identité n’est pas ce qui nous appartient, mais ce à quoi nous appartenons. Sans ce lien entre soi et soi qui nous recentre, entre soi et l’autre qui nous donne une appartenance, sans cette permanence du moi à travers la vie et cette transmission du sens d’une vie à l’autre, nous sommes bien peu de choses et notre vie n’a pas grande portée. Mais rappelons-nous ce qu’est une identité véritable, ne nous sacrifions pas, ne sacrifions rien à ses simulacres.

3 commentaires sur “Crise d’identité

  1. Je lis enfin cet article et, si j’admire la dextérité avec laquelle tu exposes et articules une chose aussi complexe, aussi débattue et féconde en polémique, je suis plus encore touchée par la délicatesse de ton regard et de tes mots sur le coeur tendre de l’identité, son coeur charnel que cherche à chasser la main inconsciemment tragique d’une certaine pensée moderne.

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    1. Merci de ta lecture ! Elle m’est si précieuse ! Tes échos me manquent.
      La politique progressiste des identités nous arrache ce coeur charnel tout en nous accusant d’être violents. Je suis de plus en plus sensible à cette violence de la gauche envers notre nature. Sur ce point, l’extrême gauche rejoint une certaine extrême droite. Même volonté de réinventer la nature humaine, de créer des surhommes. Comme si nous ne savions pas déjà où ça mène.

      Aimé par 1 personne

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