Icare

Scène entre Icare et son père Dédale. Extrait d’une pièce de théâtre intitulée Adolescences, que je ne sais si publier, ici ou ailleurs.

En vol.

Dédale. Attends-moi. Tu ne sais pas où tu vas, tu n’as pas la moindre notion de géographie.
Icare. Pour une fois que je vous dépasse.
Dédale. Comment arrives-tu à cette vitesse stupéfiante ? D’où te vient cette aisance confondante ?
Icare. Arrêtez de battre des bras, les vents vous porteront. C’est une question de souffle, non de muscle. Les ailes prolongent nos désirs, elles ponctuent le vide, soulignent le vertige. Laissez-les vous guider, au lieu de les contrôler.
Dédale. Tu te trompes de route. 
Icare. Voler, pour vous, c’est le plus court chemin d’un point à un autre. Pour moi, c’est la voltige, enrouler, dérouler tous les chemins de l’air.
Dédale. Tu recrées le labyrinthe dans le ciel.
Icare. Je trouve enfin l’espace qui me convient, où ne m’entravent plus la timidité ni la maladresse, un lieu qui n’oppose aucun obstacle à mes aspirations, où ne comptent que la sincérité, l’intensité.
Dédale. D’où tiens-tu ce talent ? Tous les miens, je les ai acquis par l’étude, honnêtement. Toi, où l’as-tu volé ?
Icare. Justement, vous avez passé trop de temps à apprendre. Ici, il s’agit d’oublier. Perdez votre mémoire, perdez jusqu’à la trace de la perte en votre esprit.
Dédale. Tu as très peu à perdre. Moi, j’ai beaucoup vécu.
Icare, dans l’élan d’un salto. Que je ne regagne jamais la terre qui m’est si étrangère. Je veux vivre ici. Camper dans la couleur.
Dédale. Et te nourrir des oiseaux de passage ? boire aux nuages ? Arrête tes sottises. Reviens… Icare !

Icare, seul.

Il est temps d’aller en solitude.
Une solitude démesurée, où débrider ma joie.

Et je vire et je volte
d’une danse sans tracé.
Et je fonce et je freine
d’une audace sans filet.

Au-delà du jour, je pressens une nuit
qui ignore le bleu du ciel.
Une nuit sans issue ni réponse,
exactement celle que notre corps renferme.

En bas, la mer,
les quelques îles que sa respiration relâche à la surface.
Pris de tendresse pour ce monde perdu,
je plonge à me couper le souffle,
traversant une à une les strates de l’éther,
mais quand le sel craquèle mes jointures,
aussitôt je remonte, d’une inversion soudaine,
pour aller flotter,
là-haut,
face à la lumière sans figure,
sur les courants de pure froidure.

Comme le vide est plein.
Les plumes, ébouriffées, caressent mon oreille.
Mon ombre sautille de nuage en nuage,
comme au gué d’une rivière.
Un de mes poumons fleurit, brusquement,
et il me vient aux lèvres une saveur de sang.

Bleu sans recours, dernier recours.
Tu as si souvent désaltéré ma soif illettrée d’absolu.
Maintenant je nage dans ce qui ne m’était accordé qu’à gorgées.

Pieds et mains superfétatoires,
seul compte le dédoublement symétrique de mon être,
sa configuration stellaire,
son axe solaire.

La bourrasque me hérisse d’une fourrure de gel.
Mon œil se réduit, pierre aiguë, aiguisée à l’appel.
Je deviens l’oiseau âpre des confins,
abrupt musicien,
chasseur de fulgurance,
aventurier sans refuge,
qui veille sur l’azur et renaît dans la foudre.

D’Atlas, qui porte le ciel sur ses épaules,
je perce les oreilles assourdies par l’effort.
Voici Icare, fils de rien ni personne,
anonymé par l’espace, ressuscité par la distance.
Reconnais ce nouvel oiseau dans ton royaume,
il n’a pour chant que le sifflement de la vitesse,
pour robe que la nudité de l’homme.

Venez, amis les vents, enfants de la belle aurore,
jouez avec moi comme avec une balle d’or.
Zéphyr espiègle, où es-tu ?
Borée, ne ménage pas ta force,
Notos, déflagre-moi dans tes tourmentes de sable, 
et toi, Euros, déverse à brassées l’embrasement des feuillées.

Apportez-moi les divines sensations que vous amassez dans vos ventres voraces,
les saisons chaudes et froides, humides et sèches, diurnes et nocturnes,
lueurs, senteurs, mordant, douceur,
nostalgie d’avenir.
Que je tourbillonne dans l’éternel retour.

Vents, je veux me découvrir vigoureux par votre violence.
Dépecez mon corps et du cœur seul,
faites l’oiseau juste de la douleur,
qui file droit au centre de ma vie,
la mort.

Je ne viserai que l’extrême et la pointe,
Je m’effilerai au tranchant de la chute,
Je n’aurai pour passion que l’air qui défigure.

Mes larmes se dispersent, ne reste que l’ivresse.
Je ne suis plus, je suis au-delà.
J’étais triste, follement, et follement, je suis heureux.

Ariane, Minotaure,
Si j’avais pu vous emporter sur mon dos ailé,
cette sainte lumière vous aurait sauvés.
C’est ici qu’aurait surgi notre île,
à la crête du ciel, et non au sein de la mer,
loin de la bassesse commune et des multiples turpitudes.

Père, excusez, je ne reviendrai pas,
de tant de splendeur pas de retour possible.

La lune brille, et je vous aime,
et tout ce que j’ai souffert,
je le pardonne au nom du soleil.
Même toi, Thésée, qui m’a soustrait au ciel,
tu es béni d’être né sous les astres,
et je vous souhaite, à toi et à Ariane,
un palais résonnant des rires de vos enfants,
l’oubli du frère à tête de taureau,
de l’ami aux ailes d’oiseau,
le calme éminent nommé bonheur.

Je pleure à nouveau.
Brûle-moi plus fort, soleil,
consume mes larmes,
rends-moi aussi immatériel que tes rayons !
Un rayon connaît-il la peine ?
L’obscur en moi, réduis-le en cendres.
Je ne veux être que clarté,
qu’infinie et indifférente clarté.

Mon visage calciné se durcit,
il devient le masque d’un dieu inconnu.
Mes ailes faiblissent, défaites par la vitesse.
Le bois cède, les plumes se détachent.
Le miel se répand dans la cire qui fond,
et la Crète me revient dans l’odeur de ses fleurs.
Mes yeux aveuglés ne savent plus distinguer le ciel de la mer.
Je m’abandonne au bleu, ultime délice,
Mon nom, qu’il se perde dans un cri.

Calligramme d’Andrea Couturet.
Je la remercie encore d’avoir incarné Icare par mes mots.

2 commentaires sur “Icare

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