L’époque

Qu’avons-nous en commun avec nos contemporains ? 

Plus j’étais jeune, plus j’étais inactuelle. Enfant, j’appartenais à un autre millénaire où ne régnait que le rêve, adolescente à un autre siècle aux exigences démesurées d’absolu et de pureté, à vingt ans j’atteignais le vingtième siècle. Avec le temps, je rejoins presque l’année en cours, que j’oublie cependant aussi fréquemment que mon âge.

Le décalage vient sans doute de ce que notre époque répond si peu à mes aspirations, mais aussi de ma timidité et de mon introspection qui me tiennent à l’écart de gens, si ce n’est ceux aussi étrangers que moi aux coutumes du temps, et il s’explique encore par mon éducation.

Une mère historienne (« hommes de l’avenir, souvenez-vous de moi ») qui me donna des noms désuets, des vêtements d’autrefois et m’avertit dès que je commençai à lire : rien ne vaut la peine au-delà de Proust et Céline – je ne dépassai pas avant longtemps la limite prescrite ; un père nostalgique qui préférait l’éclairage à la bougie, les robinets sans mélangeur d’eau, les doubles fenêtres aux doubles vitrages et condamnait tout objet ou produit industriel, sans la marque de la main de l’homme. Des parents pour qui tout était mieux avant, par le passé, chez les morts. Après les années 1950 ne venait que la décadence – peut-être même commençait-elle avant. Une amie en visite commenta notre appartement : « on dirait un musée, il ne manque que la cordelette » ; et l’on m’a souvent comparée aux portraits anciens.

L’ancien temps a son charme. Mon enfance a quelque chose de hanté, d’enchanté qui doit venir de tous ces spectres que je bousculais rien qu’en respirant, au risque d’en avaler un ou deux. Du passé, j’ai oublié le poids, cette poussière imputrescible qui éteint le regard, et retenu l’épaisseur, la mémoire de tous les souffles qui se perpétuent dans le mien.

Mais j’aime notre époque parce que c’est celle des vivants. Aussi décevants qu’ils soient, ils méritent plus d’attention que les morts. Nous avons un devoir envers la vie, celle de la préserver de sa propre violence, par un amour synonyme de patience.

J’aime notre époque parce que je l’ai célébrée par ma naissance, elle signifie le monde tel qu’il m’a accueillie et j’en ai assez de la voir méprisée pour sa médiocrité par ceux qui n’ont pas la curiosité de découvrir ses trésors cachés – cachés mais pas si rares.

J’aime notre époque, enfin, parce que c’est une aventure, notre aventure. Elle est la seule dont j’ignore l’issue. Il faut de l’humilité pour se mêler à son temps, de l’endurance pour se mesurer à lui. Surtout quand notre fraternité va aux morts, quand ce sont eux qui par leurs œuvres et leurs découvertes nous donnent le plus de vie.

La critique de ses contemporains ne mène jamais loin. Souvent elle fustige la sottise, mais fait-elle preuve d’intelligence ? Si la bêtise blesse, la pensée devrait soigner. Le désenchantement, auquel je n’échappe pas, me donne une impression de lâcheté. Il ne faudrait dénoncer un mal que dans l’idée d’apporter un mieux, sinon nous encourageons le nihilisme, la destruction de tout pour rien.

En même temps, notre époque rend l’indulgence difficile, elle nous informe de toutes les sottises en cours en un rien de temps et les multiplie d’autant. On ne peut, comme autrefois, constituer des cercles clos où croître à la lumière de rencontres choisies : nous voici entrecroisés avec tous les autres cercles ; et la relativité des valeurs abolit toute valeur. Bref, le souci de notre époque, c’est qu’elle nous tient trop au courant d’elle-même. On manque d’inactualité.

À quelle génération appartient-elle ? Qui la façonne, jeunes ou vieux ? Chacun en fait reproche à l’autre. Les savants nous préviennent qu’elle risque d’être la dernière. L’histoire humaine va bientôt s’achever dans les bouleversements irréversibles qu’elle a infligés. Une époque sans avenir peut-elle encore se vivre ? L’espérance se fait rare.

Viens, Péguy, toi qui tiens par la main la plus petite, la plus précieuse des vertus.

Ce qui m’étonne, dit Dieu, c’est l’espérance.
Et je n’en reviens pas.
Cette petite espérance qui n’a l’air de rien du tout.
Cette petite fille espérance.

Immortelle.
(…)

L’Espérance est une petite fille de rien du tout.
Qui est venue au monde le jour de Noël de l’année dernière.
Qui joue encore avec le bonhomme Janvier.
Avec ses petits sapins en bois d’Allemagne couverts de givre peint.
Et avec son bœuf et son âne en bois d’Allemagne.
Peints.
Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne
mangent pas.
Puisqu’elles sont en bois.
C’est cette petite fille pourtant qui traversera les
mondes.
Cette petite fille de rien du tout.
Elle seule, portant les autres, qui traversera les
mondes révolus. 
(…)

C’est elle, cette petite, qui entraîne tout.
Car la Foi ne voit que ce qui est.
Et elle elle voit ce qui sera.
La Charité n’aime que ce qui est.
Et elle elle aime ce qui sera.

34 commentaires sur “L’époque

  1. « Mais j’aime notre époque parce que c’est celle des vivants. Aussi décevants qu’ils soient, ils méritent plus d’attention que les morts. Nous avons un devoir envers la vie, celle de la préserver de sa propre violence, par un amour synonyme de patience. » – Comme tu as raison ! Entièrement raison. Je le dis d’autant plus que je n’ai pas la force de me maintenir sur ce chemin juste, de garder le coeur ouvert comme il le faudrait. Péguy est le compagnon parfait de ta réflexion – la petite Espérance est la plus inaccessible des trois Vertus, et la plus précieuse. Te lire ce soir, et me dire : ah, j’ai bien de la chance d’avoir des amies plus nobles que moi. Gratitude.

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    1. Échange de gratitude, puisque tu m’as fait découvrir Péguy et que tu m’aides tout autant à garder le coeur ouvert et poursuivre le chemin juste.
      Mais les lecteurs de passage vont se dire : ah celles-là à s’envoyer des fleurs à chaque article 😂

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      1. Ce n’est tout de même pas de ma faute si tu n’écris pas de choses auxquelles je sois en mesure de m’opposer ! Il y avait bien l’article sur Graciano, mais tu as changé d’avis, alors… 😀

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  2. Je crois qu’ il n’y a plus guère que la petite vertu qui se puisse encore réconforter moralement une époque aussi peu morale que la nôtre. C’est là seulement qu’un peu de bonté, d’humanité et de sensibilité semblent encore possibles. Le doute et la défiance sont à la portée du premier coquin venu ; l’époque la plus bavarde et la plus revêche peut aisément vous l’infliger. En revanche, l’indulgence, la confiance, l’espérance ont quelque chose à la fois de plus enfantin et de plus précieux – qu’il est donc plus difficile d’accorder: c’est pourquoi il d’autant plus urgent que les hommes (et femmes) de bien consentent à en faire don.

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    1. Comme vous avez raison ! La moralité n’est pas dans la dénonciation, comme on le croit si souvent aujourd’hui, mais dans l’attention – bien plus difficile à atteindre et à soutenir. Et comme vous le dites, cela tient du don, de l’abandon, d’une générosité qui nous expose aussi à une certaine vulnérabilité. Il s’agit ici d’aimer (la vie, le réel, les humains, etc.) et qui aime souffre, mais reçoit aussi en retour.

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  3. Notre époque a sans doute autant de défauts et de qualités que les époques précédentes. Disons que c’est un phénomène du vieillissement de trouver toujours les époques précédentes plus belles et plus intéressantes ! C’est le regret de la jeunesse passée.

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  4. Mais la foi soutient le regard que nous portons sur les vivants, sur l’existant,

    quand l’espérance nous fige dans un horizon d’attente —

    ce pour quoi, ici, je ne suis pas d’accord avec la distinction foi/espérance de Peguy.

    Et bien que je la trouve belle quand même. Tout comme ton texte. Et ce cheminement que tu dévoiles. Qui pour le coup me fait penser à celui de Proust. Du nom au pays.

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    1. Je crois comprendre ta réserve : l’espérance nous détournerait de l’action, encouragerait l’acceptation de son sort et donc une sorte de passivité, notamment politique. Le communisme étant souvent décrit comme un christianisme sans espérance : le salut à accomplir sur terre et non à attendre dans les cieux. (Dis-moi si je t’ai mal compris.)

      Mais l’espérance, c’est aujourd’hui, c’est chaque jour, le renouveau au matin, croire au lendemain, désirer encore et ensuite, c’est l’enfance qui ne saurait mourir, celle d’aimer et de croître par amour. Un bourgeonnement, un éternel printemps.

      L’espérance, ce n’est pas attendre la délivrance dans et par l’avenir, c’est la vie la plus vivante parce qu’elle croit en la vie, parce qu’elle a confiance en elle, – alors qu’elle ne rencontre que des preuves pour ne pas croire, pour se méfier – et c’est pourquoi, comme dit Péguy, l’espérance est invraisemblable, Dieu même doute de ses yeux.

      J’ai découvert l’espérance quand je l’ai perdue. Je sais que l’on ne peut pas vivre sans. Elle est la vie même. Et je parle ici sans référence chrétienne, mais Péguy l’exprime à merveille – il faut dire qu’il s’y connaît en merveilles : « Une flamme impossible à atteindre, impossible à éteindre au souffle de la mort. »

      J’ai souvent entendu des critiques intellectuelles de l’espérance, je dirais (durement sans doute) : ces gens ne connaissent pas le désespoir. La seule action possible dans le désespoir, c’est le suicide (ou la destruction progressive, de soi ou des autres, qui s’y substitue). Cioran est pour moi un bouffon – voilà, c’est dit 😀 Mais le plus souvent mon désaccord avec ces intellectuels n’est pas profond, il renvoie à une question de définition : ils ne sont pas sans espérance, ils sont simplement pessimistes. Le pessimisme n’est pas privé d’espérance. Gramsci par exemple a toute mon admiration.

      Au sujet de la théologie, Frog saura mieux te répondre que moi. Péguy reprend ici les trois vertus théologales – foi, charité et espérance. La distinction n’est pas de lui et il n’oppose pas l’action à l’espérance. Au contraire, elle est le moteur de l’action. Elle ne renvoie pas à la grâce seule, je pense. En tant que catholique, Péguy se rattacherait plutôt à la nécessité des oeuvres qui mènent au salut. Même si cette opposition entre grâce et oeuvres n’est pas si simple.

      Je te réponds toujours en écrivant presque un autre article ! Il faut dire que l’espérance me tient à coeur.

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      1. Je comprends qu’elle te tienne à coeur : « c’est la vie la plus vivante parce qu’elle croit en la vie, parce qu’elle a confiance en elle, – alors qu’elle ne rencontre que des preuves pour ne pas croire » —

        c’est précisément ainsi que je définis la foi.

        Et je ne me satisfais pas du tout de la prédestination protestante qui postule un salut par la grâce exclusivement divine — et bien qu’elle ait le mérite de pulvériser l’oeil du grand gendarme des catholiques, qui juge, condamne ou délivre.

        Cioran me fatigue ou me fait rire, selon les saisons, mais je n’y ai jamais rien trouvé de profond.

        Je pense pourtant qu’il existe un desespoir qui ne mène pas au suicide mais à l’amour, soutenu d’une foi nous permettant de supporter notre finitude et se déployant sur un plan de pure immanence —

        un désespoir qui serait source de vie authentique, d’action éthique et de joie —

        mais c’est une réflexion qu’il me faut mener avec patience et méthode,

        pour l’instant je m’accomode assez des théologies profanes de Bloch et Benjamin,

        Bloch qui est peut-être le seul à pouvoir me réconcilier avec l’espérance…

        Ps : Oui, c’est un nouveau coup de Donia ! Un petit bouquin désespéré et postmoderne 🙂sur le suicide de Maïakovski. Il y a de l’amour et des drôleries aussi.

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        1. Notre désaccord ne vient en effet que de questions de définition.

          Je n’ai aucune foi, en aucun dogme, religieux ou non. Les croyants vivent quelque chose que je ne connais pas et je le respecte assez pour ne pas profaner le terme, si ce n’est l’emprunter au figuré, par métaphore. Respect et intérêt : je préfère les écouter me dire ce qu’est la foi.

          Même malentendu, je pense, pour le désespoir. Pour comprendre ce que je veux dire, tu devrais remplacer le désespoir par les horribles termes cliniques dont on l’affuble aujourd’hui : une dépression, ou un stress post-traumatique, ou une psychose mélancolique « qui serait source de vie authentique, d’action éthique et de joie », ça n’existe pas. On peut vivre ces états et trouver tout cela à terme, mais ce n’est pas la source même.

          Le désespoir n’est pas, pour moi, la perte de la foi ni le découragement : c’est la pulvérisation de l’âme. Vigny le dit mieux que moi : « Le désespoir n’est pas une idée ; c’est une chose, une chose qui torture, qui serre et qui broie le cœur d’un homme comme une tenaille, jusqu’à ce qu’il soit fou et se jette dans la mort comme dans les bras d’une mère. »

          Mais tu as peut-être raison, dans le sens où le sens des mots se perd, s’édulcore. Comme la mélancolie qui de presque folie est devenue une coquetterie d’esthète.

          Quoi qu’il en soit, félicitations pour ton livre ! Le triptyque s’achève en beauté 🙂

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          1. Oui, c’est une question complexe, qui mobilise des affects et des enjeux existentiels : comment nous nous démènons chacun avec la vie, la mort, autrui…

            L’espérance me paraît nécessairement fondée sur l’attente, quoi qu’en dise Peguy.

            Selon moi l’espérance vise immédiatement un au-delà de l’existant, quand la foi est geste d’abandon au miracle des choses.

            Je ne considère pas le dé-s-espoir d’un point de vue clinique. Mais comme une condition fondamentale, dont l’acceptation (pour préciser mon propos précédent) peut être source de…

            Je dirai même, pour reprendre les termes de Freud, que c’est l’espérance qui m’apparaît toujours comme une pulsion d’immortalité du moi : espérance d’un amour-fusion éternel, d’une vie après la mort, d’une éternelle jeunesse, d’une persistance de ce que nous sommes à travers les âges…

            C’est quand j’ai renoncé à attendre de Dieu, du savoir, de la révolution ou d’un amour qu’ils me sauvent, que j’ai appris à considérer la vie dans sa nudité et sa fugacité (« une fois, chaque chose… » dit Rilke que nous aimons tous les deux)

            Pareil pour la mélancolie. Quid de la « mélancolie de gauche » d’Enzo Traverso ? Entre autres. La réduire à son acception clinique (de Freud au Dsm), me paraît limitant. Elle peut être une façon d’honorer les vaincus, un être cher, la perte du sujet révolutionnaire.

            Mais j’entends tes réserves. Et je ne fais que balbutier. Je ne sais pas, je cherche. Et ce n’est pas une posture, c’est sincère, c’est très libérateur pour l’obsessionnel que je suis de renoncer à savoir — sous la forme d’un savoir totalisant et achevé.

            Pour ce qui est du plan d’immanence, il n’interdit pas de rêver, de se projeter vers un au-delà de l’existant, vers un possible : c’est l’utopie concrète de Bloch. La dialectique de la terre et du ciel, en somme. Mais toujours depuis la terre. C’est ici, à partir de conditions matérielles dont nous héritons sans les avoir choisies, que nous devons essayer de transformer le monde.

            Bref, nous nous dépatouillons avec tout ça. Et sans doute que nos reflexions rêvetent un caractère d’urgence dans la mesure où tout ceci affecte la manière dont nous essayons de vivre en supportant non seulement notre finitude, mais également ce monde abîmé dont nous nous sentons sans doute un peu responsables.

            Je te souhaite une belle journée, inspirante. Ici, l’hiver est revenu. Nous attendons encore le printemps.

            Amitié.

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            1. Sans doute partons-nous d’expériences trop différentes pour nous entendre, pourtant je pense qu’on est d’accord sur bien des choses fondamentales et en tout cas je ne laisserai pas des idées nous brouiller. Les idées sont toujours plus bêtes que les coeurs.

              Je n’entends pas le désespoir de manière clinique. J’aimerais qu’on garde ce mot d’antique origine, habité d’humanité pour dire ce que nous vivons. J’empruntais les termes psychiatriques pour te faire entendre de quel phénomène je parlais. Ces termes ont l’avantage d’être assez neufs pour ne pas être galvaudés et dans notre modernité ils semblent les seuls capables de faire entendre la souffrance psychique.

              La phrase de Vigny décrit sans détour ce que je désigne par ce mot. Dans cette acception, qui est la mienne par ce que j’ai vécu et ce que j’ai vu vivre autour de moi, le désespoir n’est pas le découragement ni le deuil ni le chagrin, tout comme la mélancolie n’est pas la nostalgie, l’amertume ou le regret. Même si, bien sûr, ils ont à voir avec tout ça, mais c’est un autre degré de gravité, d’écartèlement, de suffocation, une vraie percée de la mort dans la vie : plus aucun avenir n’est possible – c’est le sens du dés-espoir. Autre exemple : Melancholia de Lars van Trier.

              Dans ce sens, le désespoir n’est pas la condition humaine. Tout le monde ne le connaît pas au cours de sa vie et personne ne parvient à le vivre pendant une longue durée. C’est une traversée des flammes dont on ressort rarement entier.

              Bien sûr, ce sens, tu as le droit de ne pas l’adopter. Et l’on peut avoir des mots un usage multiple, métaphorique, figuré, décalé. Heureusement ! Pour moi, c’est important de le maintenir dans ce sens étroit, littéral, parce que je ne voudrais pas que cette mort dans la vie n’ait que les termes techniques du DSM pour se dire. Je veux que les gens qui la vivent aient des mots pour l’exprimer qui ont un sens et une histoire.

              Aujourd’hui, je ne suis pas désespérée, je peux vivre des situations difficiles et ne pas croire en l’avenir : ça ne fait pas de ma tristesse, de mon angoisse ou de mon pessimisme du désespoir. Je distingue, par respect pour ceux qui vivent vraiment le désespoir. Est-ce que, ce faisant, j’établis des degrés de gravité dans la peine ? Oui. Cela me semble important. Et cela ne m’empêche de prendre en compte toutes les peines, grandes et petites, cela ne m’amène pas à dénigrer les petites. L’angoisse est grave aussi, mais ce n’est pas la même chose. Les mots servent aussi à ça : cerner l’irréductible singularité des choses.

              L’oeuvre de Freud a une pertinence très limitée de mon point de vue. Mais je suis d’accord, accepter sa finitude est certainement l’affaire d’une vie. Moi, c’est la finitude de l’espèce, des espèces plus que la mienne qui, selon ton usage du mot, me désespère. L’abolition de tout avenir pour la vie.

              À ce sujet, je ne vois pas le souci qu’il y a dans l’attente. C’est une part aussi essentielle de l’être humain que la mémoire. C’est impossible de vivre sans désirs comme de vivre sans souvenirs – à moins d’exceptions comme, je ne sais pas, la méditation bouddhique et Alzheimer 🙂

              Évidemment, il ne faut pas se réfugier dans le passé ni dans l’avenir, ne vivre qu’en eux. Mais le présent, c’est précisément vivre entre eux. Cela fait partie de l’immanence que tu loues, cette inscription dans le cours irréversible du temps, qui ne cesse de passer mais aussi d’avancer – et il faut bien penser à ce qui s’éloigne mais tout autant voire plus à ce qui approche.

              Tu parles de miracle, de foi, cela ne me dérange pas, mais si tu étais sans aspiration vers une transcendance, tu n’aurais pas besoin d’utiliser ces mots, non ? Ah, tu me diras que j’insiste trop sur les mots, mais nous sommes là pour ça !

              Cependant, je partage en grande partie ta position : ton renoncement au salut par une instance supérieure comme à toute exhaustivité du savoir et aussi ton attachement à la terre, à notre condition matérielle. Cela fait partie, comme tu le dis, de l’apprentissage de notre finitude et cela nous affranchit d’aspirations démesurées.

              Tu es dans les Cévennes, c’est bien ça ? Ici, la bora, comme toujours, mais le printemps est arrivé et j’ai passé la matinée à côté d’un cerisier en fleur. Une belle journée à toi aussi !

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            2. J’ajoute en repensant à notre échange – tout en montant des portes 🙂

              Je ne veux légiférer le discours de personne. Si je lis un texte de toi ou d’un autre auteur qui entend le désespoir à ta manière, comme une condition humaine voire un art de vivre, très bien, je l’écouterai en sachant que ce que vous appelez désespoir n’est pas ce que j’appelle ainsi et je recevrai votre parole sans la corriger, rien qu’en adaptant mon écoute – la lecture et même la vie quotidienne sont remplies de ces ajustements de l’oreille aux différents langages des gens dans le langage.

              Mais ici tu réponds à moi et à Péguy et il faut donc comprendre ce que, nous, on appelle désespoir. Qui n’est pas du tout ce que tu appelles ainsi. Pour nous répondre, il faut le reconnaître, partir de notre définition du terme, sinon tu ne nous réponds pas, c’est un autre débat.

              Je ne crois pas, vraiment, je n’ai jamais cru que tu prenais une posture, ta sincérité est rare et je la ressens dans tout ce que tu écris et elle lui donne son intensité. Mais souvent tu me sembles partir des livres et moi de la vie. Quand je dis désespoir, aucun livre ne me vient à l’esprit, mais des émotions des images des sons. Par exemple, une mère en déploration sur son enfant mort. C’est à ça que le discours sur l’espérance doit se mesurer. À aucune théorie chrétienne, marxiste ou je ne sais quoi. Mais à un cri.

              Et je suis heureuse que Péguy ait écrit. Car si ce cri me déchire nous déchire comme humanité, son texte sera une réponse à la hauteur. Pas la seule. Mais une au moins qui a entendu ce cri-là, qui a tenté d’y répondre, et qui savait que ce n’était pas le cri de tous, de tous les jours, à moins de banaliser la souffrance, de dire que tout se vaut, alors que rien ne se vaut. Que chacune vie est unique. Chaque souffrance irréductible.

              Bref, je retourne à ma porte. Voilà que j’ai tordu deux clous avec ma pensée ailleurs 🙂

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            3. Salut !

              J’entends ce que tu dis sur le désespoir, sur ce mot permettant de dire une expérience de suffocation, d’écartèlement… Et si je m’en remets trop souvent à l’histoire du mouvement ouvrier et aux livres, c’est par pudeur. Et aussi car j’identifie sincèrement la tragédie individuelle à celle de l’Histoire. Que cela m’aide à les supporter, à les comprendre, à les articuler. C’est une respiration. Et un remède au désespoir, précisément. (Qui suppose son acceptation comme condition entendue au même titre que l’angoisse dans l’existentialisme sartrien.)

              Concernant le rapport entre immanence et transcendance, j’ai hâte de lire attentivement ton dernier texte ; je suis actuellement plongé dans Simmel sur Kant & Goethe, et j’y trouve des échos de nos échanges contradictoires.

              J’ai longtemps complété mon marxisme d’un supplément d’âme (vitaliste, spiritualiste, existentialiste). Je n’y renonce pas. Mais je n’ai jamais trouvé une façon autre que « poétique » de dire cette dialectique de la terre et du ciel. C’est pourquoi je m’en remets beaucoup, actuellement, aux romantiques et aux philosophes pré-hégéliens (Hölderlin, Goethe)

              La pensée de Goethe, par exemple, pourrait passer pour de l’objectivisme aveugle ou du naturalisme naïf, mais ce n’est pas le cas : « Gardez toujours une chose à l’esprit : / Rien n’est dedans, rien dehors / Car ce qui est dedans est dehors » (Goethe).

              Oui, je suis en Cévennes. J’ai été un peu dur avec le printemps… Qui dans certaines vallées a éclaté précocement. Mais une vague de grand froid nous contraint à rallumer la cheminée…

              En espérant que la porte est construite, et ouvre sur des mondes (en fleurs!)

              A dopo !

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            4. J’ai lu ton texte ! Je trouve admirable le rythme ainsi que la tension dialectique de ton écriture. Et j’en partage grandement le contenu. Dans le fond, allais-je ajouter. Mais le fond, la forme : nous revendiquons leur articulation, n’est-ce pas ?

              Il est vrai que le virage-Marx nous a proposé de dépasser la philosophie en la réalisant.
              Mais les serviles intellectuels staliniens ont exploité cette proposition afin de disqualifier toute pensée, toute poésie et tout langage contradictoires.

              Cette radicalité, pourtant, j’y tiens ! Et malgré les récupérations et mésusages du pouvoir. Enfant déloyal de la modernité ? Au point d’abolir le concept, le récit… ? Non, mais de les réinventer. Donc nous sommes d’accord.

              D’accord sur un constat. Et nos aspirations sont communes. C’est sans doute concernant le chemin à emprunter que nous divergeons. Ce qui ne nous empêchera pas de nous retrouver au prochain carrefour !

              (Pourquoi ceux que nous amalgamons un peu vite à la soupe postmodernes, ne seraient-ils pas simplement des explorateurs ? Récupérés par un pouvoir et une pensée qui ont tout intérêt à déconstruire les grands récits d’émancipation féministes, ouvriers et décoloniaux ? — un peu de grain à moudre pour finir 😉 )

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            5. Nous nous rencontrerons sur les ronds-points, avec les fleurs et les flammes. 🙂 Quelque part, heureusement que nous ne prenons pas les mêmes routes, sinon nous aurions moins à échanger lors des retrouvailles !

              Je suis d’accord sur cette récupération, ou plutôt ce sabotage des luttes. Je ne sais pas s’il est conscient cependant. Je ne crois pas à une conspiration. La bêtise me semble souvent une explication plus probable que la méchanceté. Ou le chaos une force plus répandue que l’orchestration.

              Quelqu’un qui a lu l’ouvrage de Pluckrose et Lindsay à la suite de ma recension me disait ce matin : le postmodernisme n’est qu’une somme d’idées modérément utiles sous certaines conditions, mais notre hubris humaine leur a conféré toute-puissance en les appliquant à l’ensemble de la réalité, comme la seule manière d’en rendre compte. Cela est arrivé avec quantité d’idées en économie et en science, bonnes dans un certain cadre, avec mesure, et néfastes si appliquées entièrement à tout.

              C’est de nouveau le problème de la vérité qui se pose. Notre esprit a beaucoup de mal à considérer la vérité comme un outil, une simple adéquation aux choses, il veut en faire une entité, le coeur des choses : il ne supporte pas l’incertitude, il peine à concevoir les nuances, les mesures, les degrés, les différents champs et échelles d’application.

              Ce qui me dérange avec Foucault, et Agamben qui prend sa suite sur bien des points, c’est par exemple leur interprétation de l’histoire. L’histoire a pour eux un sens profond, caché et unique, que leurs lumières nous délivrent.

              L’histoire n’a pas de sens. Il aurait pu toujours en être autrement. Cette vision de l’histoire repose sur une conception complètement fausse du temps. Mais l’histoire n’est pas un non-sens non plus, elle a du sens, des sens, qu’on ne cesse de déterrer, une multidirectionalité qui est aussi celle du temps.

              Je n’écoute que d’une oreille distraite les philosophes qui prétendent révéler la signification profonde des mutations historiques ou préhistoriques (le soi-disant homme des origines). Il vaut mieux dans ce domaine demander l’avis toujours plus nuancé, étayé, riche et complexe des historiens, qui ne projettent pas nos concepts et nos valeurs sur le passé. Les philosophes, eux, inventent l’histoire pour justifier leurs théories.

              Et ce sens de Foucault et d’Agamben, quel est-il ? Une conspiration des Etats, une vision paranoïaque, qui donne maintenant le délire d’Agamben sur l’invention de l’épidémie.

              Ces philosophes ont des intuitions justes, mais ils en font un système totalisant qui devrait rendre compte de tout. Défaut par excellence des philosophes. Toujours à devoir faire système de quelques bonnes idées. C’est dommage. Et c’est pourquoi je suis souvent d’accord avec leurs prémisses et ensuite je les regarde dériver dans le grand n’importe quoi. 🙂

              Peut-être que j’ai tort, mais les gens du commun, les non-philosophes sont souvent de mon avis, et contrairement à bien des philosophes je ne méprise pas l’avis commun, je ne suis pas si éprise de ma distinction.

              Peut-être aussi que j’interprète mal Foucault et les autres. Mais les mauvaises interprétations sont souvent les plus créatrices, et il est vraiment temps qu’on passe à autre chose. La postmodernité est vieille en vérité et elle a mal vieilli.

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            6. C’est aussi l’histoire qui m’enseigne le désespoir. C’est elle qui m’incite à la réserve dans l’usage du mot.

              Je pense aux situations désespérées. Vraiment désespérées. Guerres, tortures, massacres, viols, génocides. Quand je dis je pense, je veux dire je me rappelle. J’entends les témoignages, je vois les visages.

              Par exemple, Lusseyran à Birkenau regardant mourir ses amis d’adolescence, son meilleur ami d’enfance, tous frères de résistance, assassinés sous la torture allemande ou dans les camps de travail, tandis que lui vit au pavillon des invalides, au milieu des cadavres que personne ne retire. Et il n’a pas les mots pour raconter, il dit le minimum et c’est déjà inimaginable.

              Il n’y a pas là de miracle des choses. Ce qui le soutient dans l’insoutenable, c’est la conviction que cela passera, que ça ne sera pas éternel, c’est l’avenir qui vient et pour lequel il continue de lutter, c’est l’attente du salut, c’est une folle espérance.

              L’enfer sur terre existe, mais ce qui le distingue de l’enfer, c’est qu’il y a encore l’espérance.

              Et nous ne vivons pas cet enfer. Là, maintenant. Soyons honnêtes.

              Les autres témoignages le montrent aussi : c’est l’espérance qui sauve. Pas forcément religieuse. C’est pourquoi, par devoir, par décence, je n’affirme pas qu’on peut s’en passer. Je ne dirais jamais à quelqu’un de désespéré ou qui se trouve dans une situation désespérée : abandonne toute espérance. Cela reviendrait à le tuer.

              La complexité vient aussi de ce qu’une situation désespérée ne donne pas forcément une personne désespérée. On peut ne pas perdre espoir en vivant le pire, comme on peut le perdre pour ce qui semble un rien. On peut aussi le perdre après coup, une fois sauvé. Mais c’est sans doute un autre sujet.

              Cependant, je comprends bien ta manière existentialiste d’entendre le désespoir. J’aurais pu le comprendre ainsi à un autre âge, si j’avais pris un autre chemin.

              Je me sens une profonde fraternité avec Goethe. La phrase que tu me donnes est très belle, merci. Les premiers romantiques détiennent la clef de notre modernité.

              La porte est finie, il m’en reste sept autres. Heureusement que le monde nous attend en ce moment et que l’on n’a que ça à faire.

              Buona giornata 🙂

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  5. ce texte est beau et possède une vraie force poétique si tant est que la poésie est l’art de se tenir au centre instable de toutes les forces qui nous assaillent, celles qui vont vers le haut, la lumière, la beauté et celles qui nous entraînent vers un sombre enfer. Et j’aime cette phrase: « Bref, le souci de notre époque, c’est qu’elle nous tient trop au courant d’elle-même. On manque d’inactualité ». Si seulement nous avions le courage de nous maintenir parfois dans l’inactuel!

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    1. Merci Alain, j’ai rencontré des échos de mes préoccupations dans votre lecture de « La Montagne magique » – cette question du temps, de son passage, de son progrès ou regrès. Un livre que je n’ai jamais réussi à finir : trop de conversations. La question du progrès (ou non) de nos sociétés est en tout cas au coeur du débat actuel sur la validité de la raison et la science, comme si la mesure du progrès était leur épreuve de vérité, alors que progrès ou non il y ait, la science reste vraie, le seul défaut (qui vient des scientifiques et non de la science), c’est de lui faire dire plus qu’elle ne dit, de vouloir l’appliquer à tous les domaines de la vie (scientisme).

      Il faut ne pas trop se laisser absorber par l’époque, je suis d’accord, mais pas non plus se réfugier dans l’inactuel jusqu’à l’oublier. Difficile de trouver un équilibre ! On est toujours, qu’on le veuille ou non, de son époque, mais sans lui appartenir entièrement, en nous retrouvant parfois mieux dans d’autres – ce qui vaut aussi pour le pays de notre naissance.

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  6. oh, quels échanges éclairés et lumineux ; à moi le retour au terre-à-terre : j’ai grandi dans un mélange d’admiration du progrès (en l’an 2000, on vivrait sur la Lune et le monde vivrait en paix) et, de critique pessimiste du monde-tel-qu’il-est ; culturellement, il y avait des tas de livres à la maison et tout était à lire (rien d’interdit). Mais implicitement, rien ne dépassait Proust et Mme de Sévignée… il m’a fallu des années pour traverser, tout seul, le 19e siècle et ses géants officiels, découvrir ses petits maîtres, attendre l’orée du 20e siècle, puis franchir les années 20, 30, 50. Aujourd’hui, mon compteur est bloqué : les littéraires années 60 me sont indigestes…
    tant pis, j’en ai pris mon parti, et comme disait Brassens: je suis foutrement moyen-âgeux !

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    1. Ton récit ne m’étonne pas, je l’aurais deviné à nos goûts communs. J’ai l’impression qu’il y a une vraie différence entre ceux qui ont grandi dans cette littéraire ancienne et la contemporaine, souvent on n’attend pas la même chose de la littérature. On peut se retrouver bien sûr, dans les méandres de la bibliothèque universelle, mais la source de la passion littéraire n’est pas la même.
      Et moi, il me manque encore quantité de gens avant les années 50, petits et grands maîtres. J’ai encore du chemin avant de te rejoindre.

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