Qu’avez-vous contre l’espérance ?

La transcendance, de nouveau. L’outre-monde. Le christianisme. L’espérance compte parmi les trois vertus théologales, avec la foi et la charité. Vous lui reprochez sa spiritualité, son supplément d’âme, son ajournement de la vie. Pourtant, elle concerne la poursuite du temps et non l’avènement d’un autre temps ; et qu’y a-t-il de plus immanent que le cours irréversible du temps ?

Reprenons la définition : « disposition de l’âme qui porte l’homme à considérer dans l’avenir un bien important qu’il désire et qu’il croit pouvoir se réaliser. » Rien de plus ancré dans l’ici-bas, il me semble. L’espérance est désir pur. Désir que l’avenir soit, de ce qu’il nous réserve, de ce qu’on y sera. Elle décrit la croissance naturelle de l’âme, dont le passé fournit les gourmandes racines et l’avenir la lumière qui l’anime.

Dans le désespoir, au contraire, plus aucun avenir n’est possible. Le désir est pulvérisé, ses éclats lacèrent l’âme. C’est un écartèlement, une suffocation, une vraie percée de la mort dans la vie. La définition, car il ne s’agit pas de mon interprétation : « grave état d’accablement, de douleur profonde dans lequel tombe une personne à la suite d’un excès de difficultés et d’afflictions extrêmes ».

Aujourd’hui, le désespoir est décrit par des termes cliniques : dépression, stress post-traumatique, psychose mélancolique, etc. Ils ont l’avantage d’être assez neufs pour ne pas être galvaudés et semblent désormais les seuls autorisés à exprimer la souffrance psychique. Mais ils pathologisent l’existence. Gardons « désespoir », ce mot grave et noble, cette notion d’antique origine, habitée d’humanité, pour donner sens à nos vies lorsqu’elles le perdent.

Pourquoi dit-on « j’étais en dépression à telle époque » et non « j’ai traversé des mois, des années de désespoir » ? Le mot est à la fois trop fort et trop faible. Pour certains, à force d’usage, il a perdu son acuité et ne signifie plus que le découragement. Pour d’autres, au contraire, il présente trop crument la tragédie et nous expose en son centre, sous le regard de tous.

Les romantiques n’avaient pas nos pudeurs. Vigny : « Le désespoir n’est pas une idée ; c’est une chose, une chose qui torture, qui serre et qui broie le cœur d’un homme comme une tenaille, jusqu’à ce qu’il soit fou et se jette dans la mort comme dans les bras d’une mère. »

Tiens, j’y pense, pour faire entendre l’espérance, il existe aussi un terme clinique : la résilience.

Sachant cela, comment critiquer l’espérance ? Par ignorance, n’ayant pas vécu sans, par désaccord sur le sens des mots, en appelant désespoir la désillusion (ce qui revient à faire de l’espérance une illusion), enfin par conviction matérialiste, souvent marxiste. L’espérance amènerait à attendre au lieu d’agir, elle nous détournerait du combat, encouragerait l’acceptation de son sort et donc une sorte de passivité, notamment politique. Le communisme étant parfois décrit comme un christianisme sans espérance : le salut à accomplir sur terre et non à attendre dans les cieux.

Contresens complet. En tant que désir, l’espérance est la semence du geste, la veine de l’action. Elle aime ce qui sera jusqu’à ce que cela soit. Elle fait advenir l’avenir. Le meilleur de l’avenir, car elle ne croit qu’à cela. L’espérance, c’est aujourd’hui, chaque jour, le renouveau au matin, croire au lendemain, désirer encore et ensuite, l’enfance qui ne saurait mourir, celle d’aimer et de croître par amour. Un bourgeonnement, un éternel printemps. Ce n’est pas attendre la délivrance dans et par l’avenir, mais la vie la plus vivante parce qu’elle croit en l’avenir, qu’elle a confiance en lui – alors qu’elle ne rencontre que des preuves pour ne pas croire, pour craindre – et c’est pourquoi, comme dit Péguy, l’espérance est invraisemblable, Dieu même doute de ses yeux.

On découvre l’espérance lorsqu’on la perd. Qui la dénigre ne connaît pas le désespoir. La seule action possible dans le désespoir, c’est le suicide (ou la destruction progressive, de soi ou des autres, qui s’y substitue).

Alors, comment me réconcilier avec ceux qui font du désespoir le principe de leur action, leur art de vivre ? Ce n’est pas compliqué, il suffit de changer le mot. En vérité, ils parlent de désillusion, de réalisme ou de pessimisme, qui ne sont pas privés d’espérance. Sans doute ont-ils un degré très bas d’espérance, mais dans les ténèbres les lumières d’être rares sont d’autant plus vives.

Vous me rétorquerez que je généralise mon expérience personnelle. Regardons l’histoire, la condition humaine. Elle m’incite à toujours plus de révérence envers l’espérance et de réserve envers le désespoir.

Je pense aux situations désespérées. Vraiment désespérées. Guerres, famines, tortures, viols, massacres. Quand je dis : je pense, je veux dire : je me rappelle. J’entends les témoignages, je vois les visages.

Par exemple, Lusseyran à Buchenwald, regardant mourir ses amis d’adolescence, son meilleur ami d’enfance, tous frères de résistance, broyés par la torture ou le travail forcé, tandis que lui gît au pavillon des invalides, au milieu des cadavres que personne ne retire. Et il n’a pas les mots pour raconter, il dit le minimum et c’est déjà inimaginable.

Ce qui le soutient dans l’insoutenable, c’est la conviction que cela passera, que rien n’est éternel, c’est l’avenir qui vient et pour lequel il se relève, reprend la lutte, c’est l’attente du salut, c’est une folle espérance. L’enfer sur terre existe, mais ce qui le distingue de l’enfer, c’est qu’il y a encore l’espérance. Et nous ne vivons pas cet enfer. Là, maintenant. Soyons honnêtes. Alors, je propose de se taire et d’écouter ceux qui l’ont traversé.

C’est l’espérance qui sauve, disent-ils. Pas nécessairement religieuse. La croyance qu’il reste la moindre chance. C’est pourquoi, par devoir, par décence, je n’affirme pas qu’on peut s’en passer. Je ne dirais jamais à quelqu’un de désespéré ou qui se trouve dans une situation désespérée : abandonne toute espérance. Cela reviendrait à le tuer. Du moins à en esquisser le geste. Connaissant Lusseyran, il m’aurait ri au nez. Comme il l’a fait à Buchenwald, après des semaines de fièvre, face au camarade qui lui annonçait sa mort prochaine.

Autrefois, lorsque vous me reprochiez mon espérance, j’étais blessée par votre brutalité. Cette manière de cracher sur la lumière, ce qui pourrait l’éteindre chez les plus faibles ou les plus infortunés d’entre nous. Maintenant, le rire de Lusseyran résonne dans ma tête. Je suis plus indulgente. Je pense seulement, autant l’avouer, que vous n’avez rien compris. Peut-être comprendrez-vous un jour, j’espère que oui, que non. Ce qu’il faut vivre pour comprendre… Mais l’on peut aussi écouter. Savoir ne pas savoir.

Une complexité s’ajoute de ce qu’une situation désespérée ne donne pas forcément une personne désespérée. On peut ne pas perdre espoir en vivant le pire, comme on peut le perdre pour ce qui semble un rien. On peut aussi le perdre après coup, une fois sauvé. Certains espèrent comme ils respirent, d’autres manquent d’air à la moindre difficulté. L’espérance ne loge pas chez tous au même endroit, ce n’est pas le même coup qui l’achèvera.

La speranza è l’ultima a morire, dit-on en Italie. L’espérance est la dernière à mourir. Meurt-elle même après nous, dernière étincelle, ultime survivance ? Allez, je vous accorde que l’espérance porte vers l’au-delà. Plus précisément, elle poursuit l’ici-bas, coûte que coûte, jusqu’à l’au-delà. Notre amour de l’avenir ne s’arrête pas à notre mort. L’espérance considère celle-ci, assez drôlement, comme un fait négligeable : évidemment qu’il y a un après, affirme-t-elle, comment pourrait-il en être autrement ? Elle est complètement délirante, diront les savants, qui donneront, comme à leur habitude, les raisons de la déraison : égocentrisme, fantasme d’immortalité, de totalité.

Rien n’est plus faux. Regardez les grands espérants. Jacques Lusseyran, Etty Hillesum. Ceux qui espèrent, au plus pur de l’espoir, sans aucune illusion, au cœur du désespoir, ceux-là sont les plus humbles et courageux, lucides quant à leur finitude. L’espérance exige en effet l’humilité de reconnaître que tout ne dépend pas de nous, que l’avenir nous échappe et, en même temps, le courage de le prendre en charge malgré tout, de s’en tenir responsable, puisqu’il est en partie notre œuvre.

Elle est enfin profondément altruiste. On attend des autres, on compte sur eux et on promet en retour : vous pouvez compter sur moi, vous n’êtes pas seuls. Son défaut vient sans doute de sa foi en l’humanité, qui sera déçue plus d’une fois, mais dans cette foi réside aussi sa force : quand on attend le meilleur de quelqu’un, on l’incite à être à la hauteur. Et puis, les grands espérants sont généreux de leur espérance : son miracle, c’est qu’en se partageant, elle se multiplie, comme une flamme à laquelle nous allumerions nos torches. Plus nous sommes nombreux à espérer, plus nous sommes puissants, capables de relever ceux qui tombent.

Il vous reste cependant une réticence, je le sais : l’attente qui caractérise l’espérance nous détournerait du présent. Lorsque nous ne vivons pas l’enfer, nous pourrions la mettre sur pause, en réserve, en cas de crise. Sinon, en ne jurant que par elle, nous risquons de passer à côté de la vie. Il y aurait beaucoup à dire sur cette étrange obsession de notre époque pour le présent. Comme s’il nous échappait ou qu’on pouvait le manquer. Rassurez-vous, on est toujours dans le présent, quoi qu’on fasse et même l’esprit ailleurs, pas besoin de s’inquiéter à ce sujet, la nature est bien faite.

Le présent est l’unique conjugaison de notre conscience. Le passé n’existe plus, seulement le présent du passé ou le passé au présent qui est remémoration, de même l’avenir n’existe pas encore, seulement le présent de l’avenir ou l’avenir au présent qui est projection. Le présent se prolonge ainsi dans d’autres temps sans s’altérer. Peut-on atteindre le présent en son centre, le présent au présent, la seule présence ? Sans désirs, craintes, ni souvenirs. En méditation, par exemple, dans un présent réduit au presque rien de l’instant. L’exercice sert à retrouver son équilibre, à ne pas trop pencher de l’un ou l’autre côté – passé ou avenir –, ce qui offre une paix durable, mais peut-on l’étendre à toute la vie ou toute la société ? Que serait un monde sans passé ni avenir ? Un monde sans mémoire est un monde barbare. Un monde sans désir est un monde mort.

Cependant, le plus souvent, le présentisme actuel est bien moins désintéressé qu’une méditation. Loin de contempler le présent sans y intervenir, il pousse à en profiter, littéralement, à en tirer profit, au maximum, et de quel profit s’agit-il ? Du plaisir, toujours plus de plaisir. Voracité éperdue de présent qui ne parvient pas à combler le vide laissé par le retrait du passé et de l’avenir. Plus notre présent se réduit, plus il nous aspire. Addiction à l’instant qui s’offre en substitut à la présence véritable.

Ce qui distingue notre civilisation des autres, celles qu’on dit traditionnelles, c’est bien cette atrophie du présent qui perd ses prolongements naturels. Nous amputons le temps, en estimant qu’il devrait comme ça marcher plus droit. Bien sûr, le temps perdu nous hante : d’où notre peur panique de la perte, notre angoisse de la disparation, ce besoin de garder les traces de tous nos actes. L’instant perpétuel rend terriblement inquiet. Lorsqu’on a la mémoire, on ne craint pas l’oubli. Lorsqu’on a l’espérance, on apprend à aimer même sa disparation. Le temps ne nous morcelle pas : il nous compose.

Notre civilisation se distingue par son matérialisme – capitalisme et communisme se rencontrent là-dessus. Elle ne croit qu’au présent parce qu’il a l’avantage de sa matérialité sur les autres temps. Il est considéré comme la seule réalité, dont toute fuite est une faute, une atteinte à l’utilité qu’exige de nous la communauté. Cependant, dans la conscience, le passé et l’avenir n’ont pas de moindre réalité que le présent : ils sont des sous-temps de son mode unique. S’ils sont en souffrance, il faut les soigner et s’ils fonctionnent, s’en féliciter. Ce sont des organes vitaux. Impossible de s’en priver. Le présent s’épanouit en se déployant en eux, ramification lente où grêle la rapidité des instants, durée qui n’est que d’avoir été et de désirer être.

Aujourd’hui, c’est l’avenir qui souffre. La vie sur terre risque de s’éteindre, du moins la majorité des espèces, dont la nôtre. Si je m’en remettais à la raison, je n’aurais déjà plus d’espérance. Mais, heureusement, l’espérance est déraisonnable. C’est elle qui fait rire Lusseyran à Buchenwald à 40 de fièvre en pleine famine. Une vraie folle, l’espérance. Pas de doute, c’est elle qui nous a menés jusqu’à aujourd’hui, avec sa lumière qui éblouit même le Dieu de Péguy.

Et donc, je la suis. Qui suivre d’autre ? Vous avez mieux ? Ah, vous voulez réinventer la vie. Moi, je voudrais juste qu’elle existe encore, la vie, dans vingt, dans trente, dans cinquante ans. Et plus si possible. Ce serait déjà beaucoup. Donc, je me contente de l’espérance. Elle a fait ses preuves. Je lui demande mes armes, sa flamme. Elle n’est pas une petite fille comme chez Péguy. Non, c’est une vieille femme, une Baba Yaga, fripée, goguenarde, revenue de tout. Elle a vu les massacres, les servitudes, les abus. Elle conclut : la vie vaut le coup. Une folle, vous dis-je. Et elle a raison.

Je lui décris la détérioration inéluctable de la planète. Elle encaisse tout de même. Elle s’assied, la main sur mon épaule. C’est rare qu’elle s’arrête de tout nettoyer, renouveler, interpeler autour de moi. Mais ça ne dure qu’un instant. La revoici déjà sur pieds, les manches retroussées. Pour elle, il y a toujours à faire, et sinon à dire. Elle sourit : « ça sera pas facile, mais bon, je suis là pour ça, quand c’est pas facile, on m’a pas appelée pour les promenades de santé ». Et là, je comprends le rire de Lusseyran. Le rire de l’espérance éclate quand elle défie le désespoir en face à face. À qui le plus fort, lance-t-elle. Elle sait que ce sera elle. Jusqu’au dernier souffle sur terre.

Et je devrais la chasser, cette belle échevelée, qui se démène pour moi, pour nous ? Pourquoi ? Parce qu’elle n’est pas présentable selon les critères de l’époque ? Ah cette époque où l’on ne devrait croire qu’à ce qui tombe sous l’œil et résiste à la main, et puis surtout n’attendre rien de personne et avaler l’amertume comme l’élixir de la sagesse. Je dis non. Je crois en l’espérance, je compte sur l’amour et je bois à la joie. Je tente la dernière chance.


Article rédigé à partir de mes échanges avec Pier sur l’article L’époque. Mais je réponds ici à un dédain plus général envers l’espérance. Dès que je m’en réclame, on me le reproche. Avec Pier, notre désaccord porte davantage sur les termes, et je le remercie de m’avoir fait réfléchir.


Quyên Lavan poursuit ici ma réflexion sur l’espérance et je cite son magnifique final : « À ce propos, j’ai appartenu autrefois à l’école tragique, cru que le désespoir était émancipation, que l’espoir empêchait les gens de quitter leur habit de misère et de se redresser enfin. J’ai ri de l’Espérance car elle postule un sens qui ne saurait exister. Ayant un peu vécu, je ne vois plus d’intérêt à cet orgueil d’homme seul dressé nu dans un monde promis sans recours au néant dont il n’est qu’une figure aléatoire. Ce genre de douleur n’a de sens qu’enduré pour la vérité, et je ne reconnais pas de vérité dans cette peinture d’un monde où rien ne justifierait l’espérance, pas plus que dans cette vision très élitiste de la condition humaine où ne peuvent s’accomplir que des êtres d’exception, athlètes du désenchantement rompus au maniement du paradoxe, équilibristes du concept. Le jardinage m’empêche d’y croire : l’espérance est principe de croissance, et la vie l’exige. »

26 commentaires sur “Qu’avez-vous contre l’espérance ?

  1. Quoi que la famille des désespérés soit aussi large et diverse que le monde peut l’être, je crains, Joséphine, que ceux dont tu parles, et contre qui tu parles (d’une manière extrêmement touchante d’ailleurs) dans cette note ne se reconnaissent pas tellement au final dans ce portrait infiniment sombre et si j’ose dire « désespéré » du désespoir – une étiquette que nous sommes tentés, il est vrai, et moi le premier, de leur coller. Pour avoir discuté et discuter encore avec un représentant sincère et authentique de ce courant « tragique », je crois deviner que la joie n’y est ni pas totalement absente, ni indifférente à la souffrance des autres. Mais je dois avouer qu’il y a tout de même quelque chose, au final, que je digère mal dans toute cette nourriture philosophique, sans doute trop riche ou subtile pour mon propre estomac. A moins que ce désespéré-là (d’un genre philosophique) soit du type « malade imaginaire » …

    Il me semble que même le désespéré soit encore dans un coin plein d’espérance secrète dans la vie, et surtout plein de blessures intimes et de demandes inavouées qui restent, hélas, insatisfaites et dévorantes. Quelque part, j’ai le sentiment que le monde lui est dur et même particulièrement cruel ; seulement, il n’a peut-être pas la faculté de l’exprimer et d’y réagir différemment que de la manière – choquante ou provocante – dont il s’y prend.

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    1. Je souris à ta remarque : « ce portrait infiniment sombre et si j’ose dire « désespéré » du désespoir ». C’est bien le coeur du problème. J’appelle désespoir le désespoir. Un désespoir qui espère, ce n’est pas du désespoir. Leur vision du désespoir est en effet toute différente. Ils appellent ainsi un bas degré d’espérance ou l’absence d’illusions. Cette espérance raréfiée peut être source de souffrance, je n’en doute pas, mais comme tu le relèves, elle n’empêche pas la joie. Et surtout, ce n’est pas du désespoir. Je voudrais qu’on laisse le mot à ceux qui le vivent. Ils en ont déjà si peu pour décrire ce qu’ils vivent. Bien sûr, on peut avoir des mots un usage décalé, multiple, métaphorique, mais pas au point d’effacer le sens premier, étroit, littéral.

      L’espérance n’escamote pas le tragique de l’existence. Au contraire, elle se révèle dans la tragédie. C’est pourquoi je donnais ces exemples extrêmes d’Hillesum et Lusseyran dans les camps. Il ne s’agit pas ici d’optimisme, de naïveté, de bonne volonté, comme voudraient le faire croire ses détracteurs. L’espérance est une tout autre puissance.

      Je ne sais pas si C. Rosset serait un défenseur du désespoir. Je me rappelle sa lecture de Nietzsche, le beau livre Le Réel et son double : philosophe du tragique, mais du désespoir, je ne crois pas. Pier aussi, avec lequel j’échangeais, se place, je pense, dans cette philosophie tragique, qui ne manque pas d’espérance, même si elle préfère d’autres mots, parce que celui-ci rappelle trop le christianisme. Le fragment de Nietzsche sur l’heureuse pensée de la non-mort rend l’idée.

      J’ai rencontré un ou deux philosophes qui adoptaient la posture du désespoir. Ils n’allaient pas bien, c’est clair. Mais ce n’était pas du désespoir. C’était que leurs espoirs ne se réalisaient pas. Cioran dans ce sens est l’anti Nietzsche, l’anti Rosset autant que l’anti Lusseyran : il est pétri de ressentiment (et non de désespoir), cela transpire dans son écriture très soignée. Sa condescendance envers l’espérance est révélatrice : il se croit très malin, il est très ignorant. Les vrais tragiques ne s’y trompent pas un instant.

      Ceux qui défendent le désespoir comme principe d’action ne sont en effet pas dépourvus de sensibilité à la souffrance d’autrui, c’est pourquoi je tente ici de les mettre face à leurs contradictions : dans une éthique, le principe de l’action devrait valoir pour les autres autant que pour soi, il n’est certes pas universel mais universalisable. Et que fait-on à autrui en lui intimant d’adopter comme maxime de son action « abandonne toute espérance » ? Clairement, ces philosophes n’ont pas eu affaire à des vrais désespérés, pas eu à les sauver du désespoir.

      Je suis d’accord avec ta conclusion : tout ceci se résume souvent à une construction philosophique qui tente de résoudre des problèmes existentiels, sans avoir l’ambition de rendre compte du réel, et je ne voudrais pas blesser quiconque, mais ils ne se rendent pas compte de combien ils blessent les autres. Ils ne sont pas les seuls à souffrir.

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    2. J’ajoute une autre figure parmi les postures du désespoir : les assassins de l’espérance. J’en connais un personnellement, philosophe, père d’une amie. Mais aussi certains écologistes qui se plaisent un peu trop dans la profession de prophète du chaos. On les voit sourire en cherchant tous les moyens d’écraser l’espérance de leur prochain. Le petit plaisir, ou la profonde jouissance, à meurtrir l’autre. Ceux-là sont-ils vraiment désespérés ? Je ne sais si leur flamme est éteinte, mais ils aiment éteindre celle des autres, faire la nuit autour d’eux. Nihilisme au fond.

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      1. « […] Et surtout, ce n’est pas du désespoir. Je voudrais qu’on laisse le mot à ceux qui le vivent. Ils en ont déjà si peu pour décrire ce qu’ils vivent. » Là, évidemment, je comprends parfaitement.

        Mais, alors, il y a sans doute un mot, plus commun et plus sobre, pour désigner ce dont tu veux parler: c’est celui, tout simplement, de « souffrance » – de souffrance extrême en l’occurence – qui porte, à mes yeux, nettement moins à confusion dans cette histoire.

        « Vivre le désespoir » sonne probablement un peu trop à mes oreilles comme, disons, noircir une feuille blanche sans l’assombrir…

        « Désespoir » est un mot, certes beaucoup plus excitant et séduisant pour le philosophe, mais également beaucoup plus équivoque et inconsistant. Un mot, donc, qui pèche, me semble-t-il, par excès et risque d’être la source de bien des malentendus et des « maladies imaginaires », ainsi que se crée et les attrape en général la philosophie, qui, comme tu le notais récemment, ne se méfie jamais assez de ce qu’elle a la tentation et l’habitude de penser par elle-même.

        Merci Joséphine pour ce magnifique texte et tes commentaires qui entendent mettre les choses au clair et, comme on dit, les points sur les i.

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        1. Merci ! Je ne voulais pas te corriger, tu l’auras compris !

          Je suis d’accord avec toi : le mot désespoir a trop de prestige. Les cimes du désespoir, ça promet davantage que les cimes du ressentiment ou du découragement 😀 Allez, je laisse Cioran tranquille, pauvre homme.

          Cependant, il faut garder le mot. Il faut préserver les mots de leur détournement, de la tendance des philosophes comme de tout le monde à les vider de leur sens par mésusage et trop d’usage. Ce sont les mots (entre autres) qui donnent sens à nos vies. Si on ne fait pas ce travail, pour donner la référence évidente : on finit chez Orwell, et la paix c’est la guerre etc.

          Or, c’est le cas ici. On me dit : Le désespoir, c’est l’espoir. Je ne veux légiférer le discours de personne, on peut entendre le désespoir différemment de moi, mais tout en restant dans sa définition, sinon c’est le langage même qu’on sabote et donc notre rapport à la réalité.

          Je suis d’accord avec toi aussi sur la souffrance : il faut rappeler, comme dit Vigny, que le désespoir est une souffrance et non une idée. Cependant, il est une souffrance parmi d’autres. L’angoisse, le chagrin, l’amertume sont aussi des souffrances. Ceux qui se réclament du désespoir sans le vivre souffrent aussi, dans une moindre mesure. Cioran aussi à sa manière – bon, j’avais dit que je le laissais tranquille. Et les mots servent alors à cerner les distinctions, nous les faire voir.

          Je ne suis pas spécialement attachée au mot désespoir – je partage tes réserves à son sujet, mais si on l’abandonne, on abandonne aussi son contraire : l’espérance. Parce que le désespoir devient une forme d’espérance, une espérance désillusionnée et donc l’espérance est une illusion. Exemple d’un détournement parmi d’autres. Et le mot espérance, j’y tiens. Il faut tous les défendre, mais celui-ci, en particulier, donne la vie.

          Et puis, on perd un mot, par contiguïté son contraire, et ainsi on détricote tout le langage.

          Une amie me disait : le travail de celui qui écrit c’est de soigner la langue, lui redonner son sens.

          Sur ce, bonne nuit !

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  2. Je crois qu’on peut vivre heureux et sans beaucoup d’espoir. D’ailleurs, si on conçoit le bonheur comme un état de plénitude où la plupart de nos désirs sont exaucés, il n’y a effectivement plus grand chose à espérer (ou alors, espérer que cela dure !).
    Pour avoir connu la dépression, je ne dirais pas que j’étais alors sans espoir, au contraire. J’avais beaucoup d’espoirs mais je les croyais tous impossibles à atteindre, hors de portée. Je me sentais bien plus impuissante à réaliser mes espoirs que « désespérée » au sens strict.

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    1. Je vous remercie de faire ces distinctions, qui nuancent le débat. C’est vrai que la dépression ne recouvre pas que le désespoir. C’est un terme fourre-tout, comme tous les termes cliniques.
      Et l’espérance connaît le repos, je suis d’accord, quand elle se contente de faire durer le présent 😉

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    1. Non, je ne l’ai pas lu ! Mais j’ai lu votre bel article.
      Je crois que nous faisons partie (vous, Frog/Quyên et moi) de la même école de pensée, une école dont j’ai trouvé le nom hier : les rationalistes spiritualistes, à l’opposé des irrationalistes matérialistes (qui sont si nombreux aujourd’hui).
      Nous sommes de vrais enfants des lumières, dans une acceptation large des lumières qui iraient jusqu’à comprendre le premier romantisme. Notre raison, solide et ancrée dans la réalité, n’exclut pas la perception de l’invisible, l’intuition de ce qui la dépasse.

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  3. Merci de cette catégorisation! je ne sais pas si j’y corresponds exactement, mais elle ne me dérange pas. Dans ma jeunesse, j’étais plutôt un rationaliste matérialiste 🙂 mais c’est vrai qu’on peut changer! J’aime faire la liaison entre la science et la poésie… ce doit être lié à ça!

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