Que penser de la psychanalyse ?

Le principal défaut de la psychanalyse, c’est son conservatisme. Elle se définit par une fidélité à la lettre, une révérence envers les textes du fondateur – et de l’un ou l’autre de ses successeurs, selon les écoles. Ce conservatisme lui interdit d’entériner les découvertes récentes de la science, l’amène à se sentir menacée par leur avancée, à moins qu’elle ne parvienne à y trouver la preuve des préceptes déjà établis de la discipline. De même, pour les mutations de la société : lorsque ses outils de pensée ne permettent pas d’en rendre compte, ils représentent je ne sais quel danger pour la structure du sujet ou de la communauté.

Or le conservatisme est contraire à la vérité, à sa nature élusive, mouvante, complexe, subtile. C’est là où la science se distingue de la croyance (sciences humaines comme sciences dures) : la vérité y est toujours provisoire, les propositions ne sont valides que jusqu’à preuve du contraire, le discours est donc constamment confronté au réel. À l’inverse, en psychanalyse, les propositions ne peuvent être contredites. Comme l’a remarqué Karl Popper, cette discipline fonctionne en système clos, sans possibilité de réfutation, assimilant toute contradiction comme une validation d’elle-même : si vous la critiquez, c’est que vous la refoulez. Essayez donc d’argumenter sur les textes, on vous répondra que vous avez mal compris, sans jamais cependant pouvoir vous expliquer, à l’aide d’un autre tour de passe-passe : comme la psychanalyse a pour objet la déraison, on ne pourrait en rendre compte en raison. Elle a cependant la prétention d’être fondée en raison, puisqu’elle s’offusquerait d’être rangée avec le tarot et les augures.

Outre ces pirouettes rhétoriques, ridicules si elles n’étaient tragiques, elle tire sa force de conviction de ce qu’elle s’adresse à des gens en détresse (incapables de penser ce qu’ils traversent aussi intelligents soient-ils) et parce qu’elle laisse entendre qu’elle se fonde sur une vaste expérience clinique (une connaissance des souffrances qui fait autorité sur la plupart d’entre nous, ignorant que nous sommes de la maladie mentale comme des différences entre les divers psys exerçant).

Innombrables exemples de son passéisme : sa définition de l’humain en rupture radicale avec le reste du vivant, sa prétention à rendre compte de toutes les cultures alors qu’elle est le fruit d’une culture très singulière et circonscrite, la triangulation du complexe d’Œdipe qui serait l’alpha et l’oméga de toute relation, sa description de la femme comme essentiellement manquante ou de la sexualité comme foncièrement problématique, etc. On pourrait se demander : mais pourquoi s’intéresser encore à la psychanalyse ? Par ce conservatisme, n’appartient-elle pas justement à un autre temps ? N’est-elle pas une croyance aussi datée que la théosophie, une pratique aussi poussiéreuse et pittoresque que les tables tournantes, qui permettrait tout au plus de comprendre l’histoire XXe siècle qu’elle a en partie façonnée ?

Je trouve difficile de faire l’impasse sur une discipline qui reste en filigrane de notre culture, s’y frayant des chemins de manière sous-jacente, disséminant ses termes partout, sans être explicitement enseignée ni citée. Beaucoup de penseurs s’y réfèrent constamment et implicitement dans l’exercice de leur discipline. Sans compter toute la littérature qui applique plus ou moins littéralement ses théories. Il faut donc l’appeler à comparaître en toute clarté devant notre jugement, plutôt que de l’entendre à demi-mot et sans rien y comprendre – elle aime cultiver une obscurité qui lui donne plus de relief qu’elle n’en a.

Que la psychanalyse ne soit pas une science ne la discrédite pas à mes yeux. Comme je l’ai déjà dit, la science n’ayant pas de réponse à fournir sur le sens de la vie, les valeurs de l’individu et le pourquoi du monde et du moi, il n’est pas inutile, il est même nécessaire de penser dans ses marges. Cependant, la psychanalyse constitue-t-elle une marge intéressante ? Elle a du moins une ambition honorable : penser le sujet, notamment sa souffrance, avec humanité, sans réduire son âme à un épiphénomène de la matière, son intériorité à la virgule d’une statistique, sa vie à la reproduction d’un schéma d’espèce.

Mais poursuit-elle réellement l’ambition qu’elle déclare ? À titre personnel, je l’ai subie comme une aliénation, longtemps, cinq ans, dans une relation d’emprise dont seul le départ de Paris m’a libérée. S’ensuivit, à l’étranger, une psychothérapie d’une année, de nouveau d’inspiration psychanalytique, mais très peu orthodoxe de ce point de vue, à la fois dans la théorie ardemment féministe et dans la pratique très interventionniste, menée par une Danoise formée aux États-Unis, ce qui explique cette approche très différente. Elle m’a guérie de la plupart de mes troubles, ce que je n’ai aucunement ressenti comme un appauvrissement de ma personnalité, comme le laissait croire la psychanalyse, tout au contraire. Mais je ne généralise pas mon expérience, et il peut arriver que l’aventure de la cure soit plus heureuse.

La qualité d’un thérapeute dépend peu de son affiliation à telle pratique ou école, mais de sa clairvoyance et de sa bienveillance, qualités éminemment rares, surtout réunies, parce qu’elles sont en quelque sorte antinomiques : il est difficile de garder sa bienveillance quand on est clairvoyant. J’insiste sur ce terme de clairvoyance : ce regard éclairé et pragmatique, intéressé au présent et tourné vers l’avenir, ne s’égarant pas dans la recherche d’une cause absolue et insituable, qui serait la solution de l’existence. Ma seconde thérapeute m’invitait à aborder la vie en héroïne, à retrouver ma capacité d’action et de choix, à prendre mes responsabilités dans ce que je suis et deviens. Elle m’amenait à interroger la situation présente et non l’origine supposée du problème, à ne pas me considérer comme le résultat de mon passé, mais comme la créatrice de mon avenir. Elle m’a donné de la force, de la décision, de la lucidité, avec une grande simplicité, sans préceptes préconçus, par une intelligence profonde de la vie. Ses paroles m’accompagnent encore aujourd’hui. Elle discernait très rapidement les enjeux d’une crise, les tenants et les aboutissants d’une situation, ma position au sein de mes relations, par une intuition et une perspicacité presque magiques, un savoir-faire très concret, articulé au quotidien, qui ne multipliait pas les écrans de fumée comme autant de révélations sur l’être. Il lui arrivait évidemment de se tromper, mais si je doutais de son interprétation, elle n’hésitait pas à se remettre en question. Elle comprit aussi mes critiques de la psychanalyse et de ma première cure, tomba d’accord avec moi et ne se solidarisa pas avec sa collègue par esprit de corps. Il me reste de cette année en sa compagnie un souvenir de lumière.

Deux ou trois ans plus tard, Pinkola Estès m’a ramenée à la psychanalyse. Son livre Femmes qui courent avec les loups m’a enchantée. Par elle, j’ai découvert Jung, qui de même a bouleversé ma vie en profondeur. Il me permet de m’orienter tous les jours, d’être moins jetée dans le monde, à fleur de peur (lapsus que je préfère laisser), à vif de l’être. Au point que je forme le désir de devenir psychothérapeute à mon tour. Je précise qu’en France, les jungiens ne sont pas considérés comme des psychanalystes au sens strict, en ce qu’ils dérogent au dogme freudien de tout sexuel et du complexe fondateur d’Œdipe. Mais je parle assez abondamment de Jung sur ce site pour ne pas m’y attarder plus longuement.

J’ai repris ensuite les textes des orthodoxes – Freud, Lacan, Miller, Winnicott, Dolto, etc. – et il y en a aussi des traces sur ce site, parce qu’il m’était indispensable de déconstruire terme à terme la violence interprétative que j’avais subie, cette manière de déformer ma conscience au lieu de l’ouvrir vraiment à l’inconscient, de la modeler selon leur système au point que de me rendre étrangère à moi-même et étrangement idiote, répétant leur doxa. Et j’y ai trouvé du vrai et du faux – ma plus grande sympathie parmi ceux que je cite va sans conteste à Winnicott. Je n’ai d’ailleurs pas d’avis définitif sur la psychanalyse qui pourrait répondre à la question qui intitule cet article. Mon avis change selon les témoignages, les lectures, les jours. Touchée par son attention à la personne, partageant l’importance qu’elle accorde à la parole de l’autre, je reste révulsée par ses systématisations abusives, ses affirmations sans fondements ni réfutation possible dont j’ai senti le fer, mais je sais aussi qu’elle n’a pas le monopole de la maltraitance thérapeutique. Je parle de la sienne parce que je l’ai connue, voilà tout. Il faudrait, je pense, qu’elle se refonde par une critique radicale. Que ceux qu’elle aide continuent de la pratiquer, mais que les autres n’en restent pas prisonniers parce qu’ils ne se sentent pas en mesure de questionner son autorité. Et j’ajoute que le seul critère pour juger de l’aide qu’on reçoit, c’est d’aller véritablement mieux, non l’attachement à son thérapeute. Bien des défenseurs de la psychanalyse avancent qu’elle nous fait sentir mal parce qu’elle va à l’encontre de notre narcissisme et nous montre la véritable image de nous-mêmes, mais je crois, après en avoir examiné la théorie et la pratique, que cette discipline qui s’apparente plutôt à une nouvelle mythologie qu’à une science éprouvée et que le fait même qu’elle échoue à soigner témoigne de son absence de vérité.

J’entendais souvent dire, dans la mouvance lacanienne dont la psychanalyste que je consultais faisait partie, que la psychanalyse ne prétendait rien savoir, qu’elle était consciente de son non-savoir, que le savoir résidait dans le patient. Noble déclaration, mais dans la pratique ils agissent comme s’ils savaient, avec la suffisance de celui qui sait. Ils dégradent la psyché par leurs jeux de mots, leurs tours de passe-passe et leur théâtralité creuse. La pauvreté symbolique et sensible de leurs réflexions désertifie l’intériorité. Elle dévaste l’édifice fragile des sédiments laissés par le passé et rend impossible de bâtir quoi que ce soit sur ces sables mouvants – mais j’étais trop plongée dans des affects qui me dépassaient et me paralysaient pour le formuler clairement, je ne ressentais qu’une colère grandissante et innommée. Heureusement, je réussis à préserver mes rêves de ces interprétations, ou plutôt ils y résistaient d’eux-mêmes, dans leur luxuriance, comme une preuve évidente de l’insuffisance de l’analyse freudienne du rêve, puisqu’ils ne pouvaient être la simple réalisation d’un désir refoulé ; et je découvris plus tard que Jung se distancia de Freud pour cette raison même : le maître de Vienne ne parvenait pas à rendre compte de ses rêves, il en trahissait le sens pour illustrer ses théories. Je rêvai un jour de ma psychanalyste en sorcière prononçant un sortilège à mon berceau qui me paralysait. Je le lui racontai sans en saisir tout de suite la portée, il laissa un lourd silence entre nous et je m’en sentis profondément coupable.

Dans les séminaires lacaniens auxquels j’ai assisté (pourquoi ? parce qu’elle m’y incitait fortement, voulant faire de moi une analyste, typique de ce milieu, et de mon côté sans doute dans l’espérance de me défaire de l’emprise sous laquelle je vivais, de comprendre ce que je subissais), j’étais interpellée par la jouissance du pouvoir, la cour très hiérarchisée constituée en référence à une figure qui avait annoncé destituer toute parole du maître tout en la prodiguant sans cesse, mais ces subterfuges sont monnaie courante : professer l’inverse de ce que l’on fait ; et les débats me faisaient l’effet d’une querelle médiévale entre théologiens pour savoir si Dieu est dans le Père, le Fils ou le Saint-Esprit, l’un ou les deux ou les trois. Comme s’ils ne parlaient de rien, et le rien, on le sait, a un terrifiant pouvoir de fascination. On peut y passer sa vie, vie qui, elle, reste en souffrance, mais ce n’est pas grave, pour eux il semble qu’il faille garder son symptôme comme le signe inestimable de notre singularité.

Pour donner un exemple de cette violence interprétative, je citerai le récit d’une amie : au bord des larmes, elle disait être paniquée à sa psy qui l’interprétait ainsi : « pas niquée ». Et ensuite on veut nous faire croire que la pensée lacanienne se distingue par sa finesse ou sa complexité… Pour ma part, les exemples sont innombrables bien que j’en aie oublié beaucoup vu le peu d’intérêt : je ne veux pas entrer à Normale parce que ce serait la « norme mâle », je me suis fait mal au genou parce qu’il représenterait le « je-nous »… Outre l’insondable sottise de ces calembours qui bien entendu ne résolvent rien, vous imaginez l’effet que peut faire cette dissolution du langage sur des gens qui ne tiennent plus que par lui et, une fois dissipés les faux mystères, l’interprétation se résumait souvent à celle que reçut mon amie : en mal d’amour, bref mal baisée. Misogynie de bas étage. Quoique, les hommes sont peut-être traités de même. Curieuse cette obsession pour la sexualité, ce champ de prédilection de la psychanalyse, qu’elle comprend si mal, qu’elle avoue d’ailleurs ne pas comprendre et qui semble tant la préoccuper pour cette raison. Souvent, le point focal est le point aveugle.

Je sais qu’ils n’agissent pas ainsi avec une mauvaise intention, du moins la plupart (une relation thérapeutique instaure souvent une inégalité, elle donne un pouvoir démesuré sur l’autre et certains s’y complaisent, en psychanalyse comme ailleurs). Mon impression n’est pas celle d’une mauvaise intention, mais d’une limitation, d’un esprit très obtus, fermé, impuissant à embrasser la réalité ; et même avec toute la bonne volonté possible, c’est la vérité qui soigne et non ce théâtre d’illusions, auquel je ne doute pas qu’ils croient – foncièrement, aveuglément, sinon leur monde s’effondrerait.

Autre exemple, une psychanalyste lacanienne entendue sur France Culture, qui expliquait doctement que ceux qui ne terminaient pas leur analyse devenaient les pires ennemis de la psychanalyse. Manière d’esquiver toute possibilité de critique : si vous critiquez, c’est que vous êtes plein de rancœur ou que vous n’avez pas compris, c’est en tout cas votre faute et je ne douterai pas de moi (encore moins de Lacan), vous n’êtes pas resté assez longtemps pour être de mon côté. Remarque un brin comique quand on sait que l’analyse pour les lacaniens est presque interminable. Donc, soit on en fait partie, soit on est leur ennemi : fonctionnement de secte, non ?

On pourra se demander pourquoi je suis restée si longtemps. Je n’ai pas le caractère vif et tranchant que laisse penser mon écriture, qui compense sans doute ma discrétion et ma douceur – même si avec le temps et l’Italie et à force d’écrire, le vif et le tranchant commencent à s’incarner dans la vie. J’ai tendance à subir, endurer et j’avais déjà écarté plusieurs personnes, je ne pouvais plus tenir à rien, compter sur quiconque, à part elle, ce qui rendait impossible de la remettre en question, je serais alors tombée dans un vide complet.

Quand j’ai voulu partir, ou du moins interrompre un temps l’analyse, elle m’a retenue en affirmant que la résistance venait de mon inconscient, que je désirais partir parce que quelque révélation approchait et que je m’y refusais. Même installée dans un autre pays, elle m’appelait pour prévoir une dernière séance lors d’un retour à Paris – avoir ce dernier mot sur moi que je ne lui ai jamais donné. Comment lui dire ce que je pensais d’elle sans la blesser ? De la colère, j’en ai eu, mais sans lui vouloir aucun mal. Et m’aurait-elle entendue ? Ma parole aurait été retournée contre moi comme un miroir : ma colère aurait été le fait de mon transfert, mes reproches un fantasme qui en aurait dit plus sur moi que sur elle, etc. La confrontation d’égal à égal est impossible dans ces conditions, comme celle avec la réalité.

Il faudrait aussi mentionner l’argent, malgré le cliché, malgré la trivialité. Cette manière qu’elle avait de me faire payer le moindre coup de fil, même de cinq minutes, en plein désarroi, comme une séance entière, et aussi, quand je ne pouvais plus la payer, de m’obliger tout de même à venir – je la paierai plus tard, quand je pourrai, je devais m’endetter. Je ne veux pas entrer trop dans les détails, par pudeur. Cependant, je sens la nécessité de desceller ces secrets de cabinet qui nous enferrent. Elle me précisait aussi qu’il ne fallait jamais rien raconter de ce qui se passait en séance : pour avoir un espace à soi, pensait-elle sans doute, mais en réalité ce genre de considérations renforçait son emprise. Dans une plus large mesure, il faut que les thérapeutes puissent rendre compte de leurs actes, de leurs conséquences. Sans les diaboliser ou cultiver la méfiance. Simplement parce que là où il y a impunité, prospère la perversité.

Je trouve également révoltante cette obligation de payer en espèces : pour voir l’argent, disent-ils, qui serait lui aussi l’objet du refoulé et si un patient exprime une réticence, ils traitent cela comme un fantasme de fraude fiscale et invitent à l’analyser : pourquoi pensez-vous que je pourrais frauder ? parce que vous le ferriez ? Toujours cette manière de travestir en fantasmes du patient la réalité de leurs agissements. La question n’est pas ici ce que le patient pense ou ne pense pas, nous vivons sous des lois, au sein d’une société et le cabinet du psychanalyste n’y fait pas exception. Sur ce point, le patient ne doit pas croire que le praticien est honnête ou non, choisir ou non de lui accorder sa confiance : ils partagent le même espace politique et la transparence de la transaction en est le garant. Dans quel autre champ professionnel, quelqu’un oserait se comporter ainsi, à moins de demander implicitement d’être payé au noir ? Certains répondront que ce qu’ils ont gagné par la psychanalyse n’a pas de prix, mais que penser de ceux, comme moi, qui y perdent beaucoup et pas seulement de l’argent et du temps, mais la passion, la pensée et la première jeunesse ? Il faudrait ici évaluer les risques : combien de chances de perdre ou de gagner ? Cependant, la psychanalyse a très peur qu’on lui pose la question de son efficacité – on se demande pourquoi. Ses représentants parlent de règles du jeu qu’on accepte en entrant : mais ce n’est pas un jeu, ou seulement pour eux, les maîtres du jeu, les chats avec leur souris ; et ceux qui entrent là y ont été conduits quand ils n’avaient plus les moyens de décider où aller.

Ces derniers temps, Lacan devient une figure pop, grâce au philosophe Slavoj Žižek. Je n’ai pour ma part aucun goût pour les pitreries du psychiatre qui ont des conséquences graves dans la clinique. Dans un article dont j’ai perdu la trace, un psychanalyste (freudien ?) analysait très bien les effets de lavage de cerveau de la parole lacanienne, survalorisant et dévalorisant tour à tour ses interlocuteurs, ne cessant de leur dire qu’ils ont tort tout en les considérant comme des élus. Une fois sa parole passée au tamis pour en retirer un minimum de sens sous les faux-semblants, il reste très peu (l’objet a ? le stade du miroir ?) et rien de décisif. De là, entre autres, mon amour de la clarté, ma recherche du réel – que l’on rencontre si rarement selon les lacaniens, ce qui n’étonnera personne, ils sont vraiment hors sol, sans développer pour autant l’imagination, sécheresse de cet univers… En les critiquant, je ne fais pas à l’inverse l’éloge d’un discours incomplexe. Justement, Lacan n’est pas complexe, il feint de l’être. À mes yeux, il représente le pire de l’esprit français, ce côté mondain, verbeux, fumiste, jouant des homophonies si courantes dans notre langue à la manière d’un docteur Cottard, restant dans le signifiant à défaut de pouvoir signifier, avec en plus une pose d’angoissé qui tient lieu de profondeur.

Que des gens en mal de sens ou de croyance trouvent leur compte dans ses systèmes, je n’ai rien contre, mais pendant des décennies il a dominé la psychiatrie et la psychologie en France : c’est une psychiatre qui m’a orientée vers cette psychanalyste, or quantité de lacaniens n’ont même pas l’intention ou la prétention de soigner. Celle que je consultais refusait avec humeur le terme de thérapie contre lequel elle brandissait celui d’analyse : soigner reviendrait pour eux à normaliser, notre souffrance constituant une heureuse exception à la norme. La critique légitime des pratiques abusives de domestication des émotions et la constatation lucide que la souffrance naît d’une inadaptation finalement bienvenue à une société qui est plus dysfonctionnelle que nous ne le sommes deviennent ainsi, par un raccourci où il est difficile de voir où finit la sottise et où commence le sadisme, un éloge de la vie souffrante en tant que vie vraie où le soin signifierait renoncement à sa spécificité, dépersonnalisation et appauvrissement. Le soin comme maltraitance ? Comment en arrive-t-on à une telle absurdité ? Elle témoigne d’une profonde méconnaissance de la psyché, où le soin et le sens sont une même chose, où comme je l’ai dit, c’est la vérité qui guérit – me viennent à l’esprit tous les lacaniens qui m’ont affirmé que la vérité n’existe pas, dialogue de sourds auquel nous sommes condamnés. D’autre part, l’analyse est infinie, on peut s’analyser sans fin, tandis que le soin s’achève avec la souffrance, ce qui est juste : la psychothérapie n’est pas la vie, elle n’en est que le seuil, ce seuil que parfois on passe sa vie à chercher, d’où son utilité.

Certains diront qu’ils se détournent complètement de la psychanalyse et de toutes les disciplines de la psyché (neurologie, psychologie, etc.), qu’ils n’y cherchent pas le sens de la vie ou de l’humain ; mais ceux qui s’y trouvent plongés comme moi n’ont pas eu le choix : ce fut une question de vie ou de mort. Certes, on préfère se détourner de la souffrance psychique, elle suscite un certain malaise, comme quelque chose de trouble et d’incontrôlable, dont on devrait avoir honte et cacher au mieux. Mais à force de ne pas en parler, personne ne sait en cas de détresse vers qui aller et quel traitement est approprié.

Le réquisitoire devient chargé : il concerne surtout l’école lacanienne, qui ne représente pas toute la psychanalyse. L’école compte moins que la personne, disais-je. J’y reviens : même la bonne personne, à terme, partant de faux prémisses, ne risque pas d’arriver à une quelconque solution. Il y a dans cette discipline à prendre et à laisser. À prendre, l’humanité et le dialogue avec les humanités, le rapport plus artistique que scientifique à la vie, l’exigence intellectuelle et le souci éthique. À laisser, entre autres, tous les délires sur la sexualité et les systématisations totalisantes (et donc totalitaires), la rumination du passé dans l’espoir d’y trouver quelque aliment pour le présent. Le principal danger, c’est de s’y fier entièrement, de retrouver dans la réalité la théorie des livres simplement parce que nous nous attendons à la trouver : une illusion tout identique à la lecture des astres, qui non seulement n’est pas science, ce qu’admettent les psychanalystes eux-mêmes, mais n’est pas connaissance, ce qui remet en cause la connaissance de soi qu’ils disent apporter.

Il serait dommage que cet article conforte chacun dans son opinion, les anti comme les pro psychanalyse, mais n’est-ce pas le cas de toutes les prises de position ? Il est rare qu’elles apportent de la nuance. Je l’ai écrit sans esprit partisan, depuis mon expérience, il ne prétend à aucune exhaustion du sujet et ne porte pas d’avis définitif, je sais qu’il est honnête. La psychanalyse ne m’intéresse plus tellement, je ne compte pas relire Freud, encore moins Lacan, mais je continuerai à parler de Jung et d’autres psychologues s’ils peuvent nous éclairer. Une thérapie centrée autour de la parole et l’empathie et non conduite par l’intervention violente sur le corps ou la répression des émotions, qui porte l’attention sur l’incontrôlable et l’irrationnel dans notre société de l’hyperrationnel et du contrôle, qui prend le temps d’écouter nos fragilités à notre l’époque de l’ultrarapidité confondue avec l’efficacité et du droit du plus fort, une telle thérapie, comme possibilité de soin, me semble indispensable. Je trouve aussi l’hypothèse de l’inconscient passionnante. Mais de l’une et de l’autre, la psychanalyse n’a pas le monopole. Sur ce sujet, un conseil de lecture : Histoire de la découverte de l’inconscient d’Henri Ellenberger, qui retrace l’histoire de la notion d’inconscient depuis son apparition à l’époque romantique, mettant fin à la mythification de la figure de Freud en tant qu’inventeur sans précédent ni égal. Un travail rigoureux de recherches, loin des débats d’opinions, une histoire de la psychologie des profondeurs débarrassée de ses légendes. De la clarté, encore et toujours, c’est elle qui nous sauve, démêlant nos indéniables complexités.

Un commentaire sur “Que penser de la psychanalyse ?

Les commentaires sont fermés.