Sous le phare de ma lampe

Écrire ici plutôt qu’ailleurs, sans doute une perte de temps, ne devrais-je pas me consacrer à, je ne sais pas, une œuvre ? En suis-je encore capable ? En attendant, je désœuvre la littérature dans le désœuvrement du net. Par allégresse ou amertume, sais-je encore distinguer…

L’ébauche a parfois plus d’intérêt que le tableau fini. J’aime la brièveté et sa vitesse, le ravissement, le saisissement, la suggestion de l’inachevé qui stimule l’imagination, les livres minces comme des lames qui me vont droit au cœur. Internet permet aussi le passage sans rupture du courant d’énergie dont le livre est le nœud. Par l’intermédiaire de la publication classique, l’écrivain la transmet, mais lorsqu’elle arrive au lecteur, il n’en est plus parcouru. L’un et l’autre ne connaissent donc pas ce contact, ce temps commun de l’irradiance, l’énergie pouvant revenir à l’auteur dans un retour qui relance l’écriture. Trivialité de ma métaphore ?

Qu’importe. Autre intérêt du blog : il n’y a pas ici de réussite, donc pas d’échec non plus, je n’ai pour ambition qu’un minimum de sens ; et sans doute que la projection et les enjeux qui sous-tendent une œuvre l’entravent également. Mais la vitalité qu’apporte l’échange peut tourner à la convivialité, l’interaction ne plus valoir que pour elle-même sans souci de son contenu. Le net nivelle, tout semble se valoir, on a souvent une impression de non-sens, et l’accablement qui s’ensuit, sans compter la violence d’être lu n’importe comment par n’importe qui pour alimenter le like et les vues, et l’on rencontre parfois une telle incompréhension (c’est-à-dire un tel manque d’attention) que vient l’envie de manger ses crayons. Il est vrai qu’internet est plus connu pour encourager la distraction que l’attention, mais il reste le lieu de rencontres sans lesquelles j’aurais peut-être renoncé à écrire, croyant être la seule à avoir une certaine idée de la littérature, jusqu’à connaître Quyên. Maintenant, on est deux ; et cela suffit pour faire sens et ne pas se croire folle.

« Certains poètes ne font leur œuvre que derrière les vitres. Aussi cette œuvre ne nous apparaît-elle, le plus souvent, que maculée de chiures de mouches. » Cette remarque de Cadou décrit-elle ce que je fais ici, sans poésie bien entendu, mais en écrivant sous le regard des autres ? En partie, sans doute, mais je l’imagine autrement : sous le phare de ma lampe, j’écris pour la nuit et j’accueille ceux qui s’y égarent. Il ne s’agit pas des textes les plus profonds, ceux qui se font dans « cette fraternité d’armes qui existe entre le poète et son lecteur, cette promptitude que le poète apporte à se placer dans un terrain découvert où toutes les balles sont pour lui », note plus loin Cadou. Mais on ne peut pas être toujours sur le front, on a besoin de se réchauffer auprès des vivants de l’arrière et de partager le pain commun d’une parole à moindre conséquence.

J’aimerais aussi interroger cette mythologie de l’écriture souffrance, de l’écrivain martyr. Elle vaut certes mieux que celle de l’écrivain bavard et de l’écriture passe-temps (incomparablement), mais je me rappelle Modesta dans L’art de la joie, qui se détourne de l’écriture car, précisément, elle y perdait la joie. Comme elle, je ne crois pas à l’écriture comme chemin de croix et nouvelle mystique. Outre le peu de sens de ce sacrifice, qui n’apporte rien à personne, et l’enflure qu’on inflige ainsi à cet art que caractérisent une minceur, une discrétion, une économie d’effets, toutes bienvenues, on gonfle démesurément la figure de l’écrivain, qui ferait mieux de se réduire à presque rien.

La difficulté de l’écriture réside dans l’équilibre contradictoire de sa pratique : entre la discipline et la grâce, entre prendre la parole, autant que possible, pour s’y exercer, s’y assouplir, s’y affiner et en même savoir que seuls compteront ces moments où l’on sera prise par elle, proie de la vérité comme d’un rapace sans pitié, emporté vers nos confins, au fond de notre étrangeté. Mais difficulté n’est pas torture. Déjà d’être formulée, la voilà dédramatisée. Reste la question du comment : comment concilier parler de et parler par, plus précisément comment savoir quand faire quoi, car il s’agit de succession plus que de conciliation. Comptent moins alors la quantité de travail que la qualité de l’éveil, moins la persévérance que le discernement. Mais je n’ai pas de réponse et je ne donne pas de leçons, rien que la trace des pistes que j’ai parcourues.

11 commentaires sur “Sous le phare de ma lampe

  1. « Ce temps commun de l’irradiance », ce « pain commun d’une parole à moindre conséquence », voilà des trésors inestimables à mes yeux, sans lesquels mon écriture s’étiolerait. « Moindre conséquence », qui sait, parfois ce qu’on écrit légèrement, sans penser y mettre son sang, touche et illumine durablement. Ton blog est pour moi un espace vital, autant que les oeuvres ciselées que tu as publiées hors d’Internet. Tu parles d’énergie : elle est si vive dans tous tes articles, et souvent c’est l’étincelle à ma petite flamme. 🙂

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    1. Je suis d’accord. La volonté prenant moins de part dans l’écriture, son toucher est plus délicat et juste, sachant préserver la lumière qui traverse nos vies. Et sans ce lieu, je crois aussi que je perdrais contact avec l’essentiel. Comme quoi, il n’est pas aussi superficiel qu’il paraît. 🙂

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  2. C’est très beau ce blog et son rythme (nulla die…) et l’écriture se nourrit forcément de cet effort d’articulation de la pensée sur ces lectures. J’apprécie cette façon d’aller au bout de ce que l’on pense plutôt que d’épaissir un mystère dans les Lettres qui s’évapore dès qu’on veut faire véritablement, organiquement, un texte.

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      1. Je sais bien, Joséphine 🙂Mais c’est la pensée qui m’est venue immédiatement à l’esprit. Et c’est important à mon sens de partager son ressenti quand il peut faire office de réconfort ou d’encouragement. D’ailleurs, je suis heureuse que ces mots aient atteint leur but 🙂

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