L’écritoire

Qu’est-ce qui a le plus compté dans ma vie ? Ma réponse spontanée est : d’écrire une phrase ou même un mot juste, ce qui rachèterait pour moi la souffrance de vivre. Mais ce n’est pas si simple, car, ainsi formulée, cette affirmation peut donner naissance à bien des malentendus, à commencer par l’accusation d’esthétisme et d’indifférence à l’action ou à la vie. Or ce n’est absolument pas le cas, car je veux ainsi exprimer ma position morale : un mot est le résultat d’une vie intense, d’un grand travail et d’une relation profonde avec les hommes.
Georges Séféris

L’écriture, quand je ne lui donne pas ma main, je lui réserve toutes mes pensées, comme ce paysan qui au fond de son lit pense à ses bêtes, aux soins qu’il faudra leur donner au matin. Qui m’a appris à écrire ? Sans doute la voûte bleutée des hortensias, le temps que mettait Dieu à venir et bien sûr ta nonchalance – cette brutale décision de ne jamais désespérer.
Sur les tempes rosées des nouveau-nés courent de fins ruisselets de bleu. Je sens la fraîcheur de ce bleu à mes tempes lorsque j’écris.

Christian Bobin

Où court la biche écrite dans la forêt écrite ? 
Irait-elle s’abreuver au bord de l’eau écrite
qui copie son museau sur le papier carbone ?
Pourquoi lève-t-elle la tête, entend-elle quelque chose ?
Elle emprunte ses quatre pattes au vrai de vrai,
et, sous mes doigts, elle tend l’oreille.
Silence – ce mot aussi gratte sur le papier
en écartant 
les branches, sorties tout droit du mot « forêt ».

Wislawa Szymborska

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