Poésie des pierres

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Dioptase © MNHN – LD Bayle

Le minéral. Un règne dont j’entends rarement faire l’éloge à l’heure où notre sensibilité au vivant se redéfinit, où végétaux et animaux sont reconnus comme nos frères. Premier des règnes pourtant, leur inaltérable fondation, sans lequel ils s’écrouleraient et dépériraient, privés de minéraux, effritant écorces, squelettes, carapaces ou coquilles. Matière d’univers qui nous affilie aux étoiles et nous ouvre sur Terre à tout ce qui existe au-delà d’elle. Pour le mettre à l’honneur, je transcris ici l’incipit du livre splendide de Roger Caillois intitulé, avec une simplicité qui sied au sujet, Pierres.

« Je parle de pierres qui ont toujours couché dehors ou qui dorment dans leur gîte et la nuit des filons. Elles n’intéressent ni l’archéologue ni l’artiste ni le diamantaire. Personne n’en fit des palais, des statues, des bijoux ; ou des digues, des remparts, des tombeaux. Elles ne sont ni utiles ni renommées. Leurs facettes ne brillent sur aucun anneau, sur aucun diadème. Elles ne publient pas, gravées en caractères ineffaçables, des listes de victoires, des lois d’Empire. Ni bornes ni stèles, pourtant exposées aux intempéries, mais sans honneur ni révérence, elles n’attestent qu’elles.

L’architecture, la sculpture, la glyptique, la mosaïque, la joaillerie n’en ont rien fait. Elles sont du début de la planète, parfois venues d’une autre étoile. Elles portent alors sur elles la torsion de l’espace comme le stigmate de leur terrible chute. Elles sont d’avant l’homme ; et l’homme, quand il est venu, ne les a pas marquées de l’empreinte de son art ou de son industrie. Il ne les a pas manufacturées, les destinant à quel usage trivial, luxueux ou historique. Elles ne perpétuent que leur propre mémoire.

Elles ne sont taillées à l’effigie de personne, ni homme ni bêle ni fable. Elles n’ont connu d’outils que ceux qui servaient à les révéler : le marteau à cliver, pour manifester leur géométrie latente, la meule à polir pour montrer leur grain ou pour réveiller leurs couleurs éteintes. Elles sont demeurées ce qu’elles étaient, parfois plus fraîches et plus lisibles, mais toujours dans leur vérité : elles-mêmes et rien d’autre.

Je parle des pierres que rien n’altéra jamais que la violence des sévices tectoniques et la lente usure qui commença avec le temps, avec elles. Je parle des gemmes avant la taille, des pépites avant la fonte, du gel profond des cristaux avant l’intervention du lapidaire.

Je parle des pierres : algèbre, vertige et ordre ; des pierres, hymnes et quinconces ; des pierres, dards et corolles, orée du songe, ferment et image ; de telle pierre pan de chevelure opaque et raide comme mèche de noyée, mais qui ne ruisselle sur aucune tempe, là où dans un canal bleu devient plus visible et plus vulnérable une sève ; de telles pierres papier défroissé, incombustible et saupoudré d’étincelles incertaines ; ou vase le plus étanche où danse et prend encore son niveau derrière les seules parois absolues un liquide d’avant l’eau et qu’il fallut, pour préserver, un cumul de miracles.

Je parle des pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après elle sur les planètes refroidies, quand elle eut la fortune d’y éclore. Je parle des pierres qui n’ont même pas à attendre la mort et qui n’ont rien à faire que laisser glisser sur leur surface le sable, l’averse ou le ressac, la tempête, le temps.

L’homme leur envie la durée, la dureté, l’intransigeance et l’éclat, d’être lisses et impénétrables, et entières même brisées. Elles sont le feu et l’eau dans la même transparence immortelle, visitée parfois de l’iris et parfois d’une buée. Elles lui apportent, qui tiennent dans sa paume, la pureté, le froid et la distance des astres, plusieurs sérénités.

Comme qui, parlant des fleurs, laisserait de côté aussi bien la botanique que l’art des jardins et des bouquets – et il lui resterait encore beaucoup à dire -, ainsi, à mon tour, négligeant la minéralogie, écartant les arts qui des pierres font usage, je parle des pierres nues, fascination et gloire, où se dissimule et en même temps se livre un mystère plus lent, plus vaste et plus grave que le destin d’une espèce passagère. »

Et voici comment il décrit, à la fin du recueil, l’irruption de la vie :

« Vint la vie : une humidité sophistiquée, promise à un destin inextricable ; et chargée de secrètes vertus, capable de défis, de fécondité. Je ne sais quelle glu précaire, quelle moisissure de surface, où déjà s’enfièvre un ferment. Turbulente, spasmodique, une sève, présage et attente d’une nouvelle manière d’être, qui rompt avec la perpétuité minérale, qui ose l’échanger contre le privilège ambigu de frémir, de pourrir, de pulluler. »

 

5 commentaires sur “Poésie des pierres

  1. Merci Joséphine de ce partage. Fait à peine croyable : je lisais justement il y a quelques jours (mais quand ?) un passage de Caillois sur la méditation des pierres, songeant à la qualité lapidaire de ton écriture. Furthermore, les passages que tu as la générosité de recopier ici ont même une sonorité qui n’est pas sans rappeler telle de tes phrases. Le monde est vaste mais nous suivons des pistes proches. 🙂

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    1. Oui, des chemins qui se croisent ! Je suis touchée que tu me reconnaisses en lui. Dans ce passage notre rythme est très proche, en effet. C’est sans doute pourquoi il a résonné en moi… Et les pierres précieuses (ainsi que les billes) m’ont toujours fascinée à un point inexplicable.

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