Sauver le Soleil

Récit de rêve

C’est une planète satellite, lointaine, bien que dans notre système solaire, tournoyant sans doute dans la poussière plombée de Saturne. Des expérimentations y ont lieu sur les particules et les molécules afin de sauver le Soleil qui s’éteindra bientôt. Plus précisément, des enfants spéciaux sont élevés, capables de maîtriser la matière selon leurs désir et volonté. Un garçon y réussit mieux que les autres, un ado, appelons-le le héros. Son intelligence extrême et virtuose compose et décompose le monde, le métamorphose par jeu. Sa petite sœur intervient, six ou sept ans – elle le surpasse soudain, prend possession de toute la matière disponible et la désintègre, faisant appel à quelque chose de plus radical que l’intelligence, gonflant sous ses côtes, le souffle ou l’âme. Sous son action, la planète se pulvérise, révélant qu’elle n’était pas une planète, mais un parc naturel isolé, sur Terre. Leurs gardiens leur faisaient croire qu’ils vivaient seuls à l’autre bout de notre système pour mieux les contrôler et les contenir.
En quittant le parc, le héros devient un homme. Il se rend à la maison des gardiens, bordée d’une barrière soutenue par un nain de jardin en fer forgé qui lui annonce sans bouger les lèvres qu’il n’entrera jamais. Le héros l’enjambe en répondant qu’il appartient au temps. Il frappe à la porte. Un bras en sort, vert pomme, tenant une pomme vert pomme. Sans un mot, le héros se retire et laisse une ombre d’homme, surgie de derrière la maison, glisser sur le mur, prendre la pomme pour lui et tomber à terre, morte. Il entre.
À l’intérieur, son oncle et sa tante s’apprêtent à déjeuner : leurs gardiens, des gens riches et mesquins, cela se voit à la table très large et très basse. Leurs trois enfants mangent à part, sur une table encore plus basse et large, en ébène couverte d’une nappe en crochet blanc, comme un gâteau d’un glacis. La tante se tient droite, maigre avec un ventre qui pend parce qu’elle se ne nourrit que de poires, et l’oncle a une manière de courber la nuque, le héros espère par honte, mais il sait que c’est par lâcheté. La famille prie avant de manger, demandant que le Soleil soit sauvé. Le héros sent l’hypocrisie, ainsi que la plus petite de la fratrie qui se lève et crie : « Il faut sauver… Il faut sauver… » La mère se lève pour la faire taire. « Il faut sauver… la Terre, arrive-t-elle enfin à formuler. » Blasphème. Blasphème qu’est la vérité. La mère lui met les mains sur les oreilles comme si elle les mettait sur ses yeux : tout devient noir et dans l’univers résonnent seulement les battements de son cœur.

Un commentaire sur “Sauver le Soleil

Les commentaires sont fermés.