Exploration

Conversations avec E qui m’étonnent et m’égarent. Intelligence qui raisonne autrement que la mienne, savoir où l’inconnu reste incommensurable au connu, exploration de l’univers.

« — L’univers est presque entièrement vide. De temps en temps, il y a des étoiles, des galaxies, mais entre elles se trouve un espace considérable.
— Du vide ?
— Oui, de l’espace, vide.
— Comment c’est ? Il n’y a pas d’air, donc pas de son ?
— En effet, c’est silencieux.
— Il y a de la lumière au moins.
— Cela dépend. Dans des régions très lointaines, tu ne vois rien, c’est le noir complet, aucune étoile ne t’éclaire.
— Du vide… Rien de rien ?
— Je ne sais pas. La mécanique quantique montre que le vide n’est pas vraiment vide. Il a une certaine énergie. Ce n’est pas seulement un postulat, des expériences le prouvent. C’est ce qu’on appelle l’effet Casimir : si tu rapproches deux plaques de métal et crées le vide entre elles en aspirant l’air, une force se crée entre ces deux plaques qui se déplacent. Ce n’est pas de la gravité, ni de l’électromagnétisme. En vérité, le vide n’est pas vraiment du vide, il peut se modifier et créer des particules à cause de l’équivalence entre énergie et matière. À chaque fois que tu as de l’énergie, cette énergie peut se transformer en une particule, puis se détruire et redevenir de l’énergie.
— Dans le vide de l’univers, il y a donc de l’énergie ?
— C’est un effet microscopique, cette énergie du vide. Si tu regardes à grande échelle, tu n’observes plus cet effet. Du moins, de nos jours, nous ne parvenons pas à le voir. »

« — De quoi se compose l’univers ?
— 25 % de matière noire, 5 % de matière ordinaire, 70 % d’énergie sombre.
— Que 5 % de matière ordinaire… Quelle est la différence entre matière noire et énergie sombre ?
— Ce sont deux effets différents dans ce que nous observons. Par exemple : tu observes une galaxie et tu vois qu’elle bouge de telle sorte qu’elle semble avoir plus de masse qu’elle n’en a vraiment. Tu vois de la lumière, c’est la matière ordinaire, mais tu vois aussi que les étoiles bougent plus lentement autour de cette galaxie comme s’il y avait une autre matière qui les entravait. Dans ce cas, tu parles de matière noire. L’autre effet se situe sur une échelle bien plus grande, celle de l’expansion de l’univers. Tu remarques que l’univers s’étend à une certaine vitesse, tu élabores un modèle pour cet univers et si tu veux le faire fonctionner, c’est-à-dire si tu veux qu’il coïncide avec les faits, tu as besoin d’introduire ce quelque chose qui pousse l’accélération, ce quelque chose, tu l’appelles énergie sombre. Comme la matière noire, tu ne peux pas la voir directement, mais son effet est très important. »

« — L’univers est-il fini ou infini ?
— L’infini a un sens en mathématiques, pas en physique. C’est l’abstraction d’une mesure très grande et ça n’a grand sens d’aller trop au-delà du mesurable en physique… Comme si tu avais une règle de 15 cm pour mesurer la distance d’ici à Paris, c’est une distance infinie pour ta règle, même si elle n’est pas véritablement infinie. De même, on ne peut pas mesurer l’univers. On peut extrapoler en affirmant qu’il se poursuit bien au-delà de ce que nous connaissons, mais il pourrait aussi s’achever un peu après.
— Et après, au-delà ? Comment c’est le rien ?
— Nous ne sommes pas au centre de l’univers mais nous ne sommes pas non plus proches de son bord. Imagine l’univers comme un ballon. Tu pourrais dire : je me tiens à sa surface, je baisse les yeux et je vois l’univers, je les lève et je vois le rien. Mais en vérité tu ne peux pas te tenir là, sur la surface du ballon-univers, tu ne peux pas y aller. »

« — Il n’y a pas de raison d’être, pas de fin dernière, ou première, aucun de sens dans tout ça ?
— La question de Dieu, n’est-ce pas ? … La science et la religion n’ont rien à voir. L’une s’occupe du vide entre les personnes et l’autre du vide dans les personnes. Elles feraient mieux, toutes les deux, de ne pas vouloir tout expliquer. La science ne te dira jamais pourquoi tu existes. Ni même pourquoi tu es heureuse ou malheureuse. De même, la religion ne te dira jamais pourquoi il y a le monde, ce monde autour de toi. Elles sont souvent en conflit parce qu’elles veulent tout expliquer. La science qui veut tout expliquer n’est plus de la science. La science doit toujours circonscrire le problème auquel elle décide de répondre et préciser les limites qu’elle se donne. Sinon j’applique la mécanique quantique aux personnes et je te dis que je peux traverser les murs, que je suis ici et ailleurs ou que je ne suis nulle part jusqu’à ce que quelqu’un me voie ou me touche. »

« — Tu aimerais aller dans l’Espace ?
— J’aime regarder le ciel, les étoiles, mais y aller me ferait peur, avec le silence, le rien.
— Quels objets préfères-tu dans l’Espace ?
— Les trous noirs, ce sont les plus mystérieux, les plus difficiles à voir, mais ceux qui nous donnent le plus d’informations sur ce que nous ne connaissons pas. Même s’ils sont noirs et silencieux, ils disent plein de choses, ils font bouger plein de choses. »

Blackholeshadow
Ombre du trou noir © Bronzwaer, Moscibrodzka, Davelaar et Falcke

10 commentaires sur “Exploration

      1. J’imagine, surtout pour des sujets qui nous sont étrangers, et a fortiori quand il s’agit de choses qui dépassent à ce point notre entendement. J’ai souvent ce type de discussions avec mon mari qui n’est pas un scientifique mais simplement passionné. Il peut utiliser les images le splus simples pour parler de l’univers: j’accepte les idées, mais je ne peux pas vraiment les « comprendre », les « intégrer », me les « représenter ». Je sens bien que c’est au-delà de moi. C’est une sensation étrange que de sentir aussi clairement les limites de notre intelligence.

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        1. Étrange et étrangement agréable. Comme d’être déchargé de la responsabilité de tout penser, tout comprendre. Ou comme si l’autre prenait notre esprit dans ses mains, lui imprimait une forme, changeait doucement ses lignes, défaisant ses fixités et ses noeuds.

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          1. Ton amoureux doit être bon pédagogue pour que tu sentes ton esprit dans ses mains (comme dans des mains de potier?). Mon esprit à moi résiste trop et j’enrage de ne pas pouvoir « concevoir », parce que je suis une névrosée-maniaque-qui-a-toujours-besoin-de tout-maitriser. La partie saine de moi-même ressent quand même cette décharge, ce soulagement que tu évoques.

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  1. En tout cas, vous n’avez pas l’air de vous ennuyer vous deux. On n’imagine aucun vide entre vous et s’il y en a, ce vide et ce silence n’en sont pas vraiment. Contrairement au mot « religion » qui évoque pour moi le vide et le silence. Merci Joséphine pour ces réflexions en hauteur et profondeur.

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    1. Merci Anne, je suis très touchée que vous le perceviez. Quant à la religion, je suis partagée sur la question. En soi, elle n’est ni bonne ni mauvaise, elle est simplement humaine, et c’est la personne (ou le groupe) qui la porte et l’incarne qui fait la différence et en est entièrement responsable.

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