Le charme des romans

À quoi tient le charme des romans ? Aux personnages, leurs façons, leurs passions, ou à la réflexion du narrateur, sa perspicacité, son aveuglement, ou aux arabesques de l’intrigue et géométries des situations, ou encore à l’atmosphère, quelque chose dans l’air, un bougé du paysage, un dépôt de lumière, une cadence du temps, la patine d’un siècle, l’effluve d’un pays ? Le charme réside justement au point de rencontre de chacun de ces éléments, dans une configuration qu’aucune citation et même aucun extrait, aussi long soit-il, ne pourraient rendre. Parce que le style peut être indigent ou maladroit, le roman être en quelque sorte mal écrit au niveau du mot et de la phrase, et le charme opérer ; comme, à l’inverse, le style peut être irréprochable, merveilleusement ciselé et échafaudé, et le charme manquer.
Un bon roman pénètre ma vie, au sein de la foule, en terrasse, au parc, dans une salle d’attente, comme dans l’intimité du lit, d’un matin, du silence. Généreux, il donne ses mots à mes pensées, son prisme à mes iris, sa sensibilité à ma peau, ses fantasmes à mes désirs, prenant le temps de lentement me métamorphoser. De L’Île d’Arturo d’Elsa Morante, je peine à me libérer. Il m’a laissé l’impression d’une lecture ininterrompue, que je poursuivais en imagination en vaquant à mes occupations du jour, en épuisant mon épuisement en rêves. C’est un roman sur l’âpreté de grandir, sujet de prédilection de la romancière. Ayant elle-même grandi au côté des élèves d’une maison de correction où son beau-père enseignait, dans le quartier populaire de Testaccio à Rome, elle porte une attention à la pauvreté des milieux urbains comme ruraux qui rappelle le néo-réalisme du cinéma italien de ces années-là et partage avec son mari Alberto Moravia une acuité d’analyse nourrie de psychanalyse, une clairvoyance sans complaisance, délicate en même temps, éprise de détails. Mais quelque chose craquèle ce réalisme social ou sentimental et lui donne sa vérité : une conscience tragique, une fulgurance poétique. Dans ce roman, un sortilège semble lier Arturo à son île. Ils font un, corps et âme, et l’île finit par devenir mythique, lieu de l’origine, du non-retour.

Deux passages que je traduis :

Egli si versò ancora del vino; e mentre lui beveva, per forse due minuti rimanemmo tutti senza parlare. Si riudì l’urto dei flutti, giù, contro i piccoli golfi: e io, a quel suono, vidi nel pensiero la figura dell’isola distesa nel mare coi suoi lumini ; e la Casa dei guaglioni, quasi a picco sulla punta, con le porte e le finestre chiuse nella grande notte d’inverno. Come una foresta toccata dall’incanto, l’isola nascondeva sepolte in letargo le creature fantastiche dell’estate. In tane introvabili sottoterra, o negli anfratti delle mura e delle rocce, riposavano le serpi e le tartarughe e le famiglie delle talpe e le lucertole azzurre. I corpi delicati dei grilli e delle cicale si sfacevano in polvere, per rinascere poi a migliaia, cantando e saltando. E gli uccelli migratori, spersi nelle zone dei Tropici, rimpiangevano questi bei giardini.
Noi eravamo i signori della foresta: e questa cucina accesa nella notte era la nostra tana meravigliosa. L’inverno, che finora m’era sempre apparso una landa di noia, d’un tratto stasera diventava un feudo magico.

Il se versa un autre verre de vin ; et tandis qu’il buvait, pendant peut-être deux minutes, aucun d’entre nous ne parla. On entendit de nouveau les flots frapper, en bas, les golfes étroits : et ce bruit m’évoqua la silhouette de l’île allongée sur la mer avec ses lumignons ; et la Maison des Mauvais Garçons, presque à pic à sa pointe, avec ses portes et ses fenêtres fermées dans la grande nuit d’hiver. Comme une forêt touchée par un sortilège, l’île cachait, ensevelies dans leur hibernation, les créatures fantastiques de l’été. Dans des terriers introuvables, ou dans les anfractuosités des remparts et des rochers, reposaient les serpents et les tortues et les familles de taupes et les lézards bleus. Les corps délicats des grillons et des cigales se défaisaient en poussière, pour renaître ensuite par milliers, chantant et sautant. Et les oiseaux migrateurs, dispersés dans la région des Tropiques, regrettaient ces beaux jardins.
Nous étions les seigneurs de la forêt : cette cuisine éclairée dans la nuit était notre repaire merveilleux. L’hiver, qui jusqu’à présent m’avait toujours paru une lande d’ennui, tout d’un coup, ce soir-là devenait un royaume magique.

La certezza dell’azione mi aspettava, come, dopo i bei sogni della notte, s’accende il giorno, che è la bellezza perfetta. Il principe Tristano davvero delirava quando diceva che la notte è più bella del giorno! Io, da quando sono nato, non ho aspettato che il giorno pieno, la perfezione della vita: ho sempre saputo che l’isola, e quella mia primitiva felicità, non erano altro che una imperfetta notte; anche gli anni deliziosi con mio padre, anche quelle sere là con lei! erano ancora la notte della vita, in fondo l’ho sempre saputo. E adesso, lo so più che mai; e aspetto sempre che il mio giorno arrivi, simile a un fratello meraviglioso con cui si racconta, abbracciati, la lunga noia…

L’action m’attendait avec certitude, comme, après les beaux songes de la nuit, l’apparition du jour, qui est la beauté parfaite. Le prince Tristan délirait complètement quand il disait que la nuit est plus belle que le jour ! Moi, depuis que je suis né, je n’attends que le grand jour, la perfection de la vie : j’ai toujours su que l’île et mon premier bonheur n’étaient rien qu’une nuit imparfaite ; même les années délicieuses avec mon père, même ces soirées-là avec elle ! n’étaient encore que la nuit de la vie, au fond je l’ai toujours su. Et maintenant je le sais mieux que jamais ; et j’attends toujours que vienne mon jour, comme un frère merveilleux qu’on embrasse et à qui on raconte le long ennui…

3 commentaires sur “Le charme des romans

  1. Merci pour le partage de ces beaux passages. Je ne connaissais pas ce roman et tu en fais naitre l’envie ! Le second extrait rappelle à mon souvenir la fin de Vipère au Poing, que j’ai beaucoup lu plus jeune – je retrouve ici l’idée du jour de la vie et de l’action qui s’annonce, qui s’ouvre enfin, bien que la tonalité soit tout à fait différente (pour autant que je puisse en juger sur un extrait), peut-être même opposée. Dans Vipère au Poing, le narrateur se lance dans la vie maudit par son enfance, tenu d’une faim vorace que rien ne comblera.

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  2. J’aime beaucoup ce que tu dis sur le charme des romans, que je trouve tres justes. Effectivement un bon roman à cette puissance de nous posséder de telle sorte que nous ne sommes plus exactement les mêmes, que le monde aussi est autre sous nos yeux pleins des mots lus, et qui persistent.

    Merci aussi pour tes traductions qui donnent envie de lire !

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