L’immortalité

Ma tante et marraine Agnès – troisième de mes prénoms qui anagrammé appelle les anges – mange du chocolat, une poule au chocolat, dans une cocotte en chocolat, jusqu’au vaisselier où elle va chercher un verre qui est en chocolat. Chaque objet a chez elle une part en chocolat et tout ce qu’elle cuisine, plats français, baigne dans une sauce au chocolat. À cause de sa thyroïde – dont elle a eu un cancer et qui est malade aussi chez mes grands-mères, ma mère et moi – elle ne doit pas arrêter de manger du chocolat et n’en grossit pas. Au contraire, elle fond et il lui fournit un minimum d’épaisseur. Ma mère m’offre du rose manga au lieu du noir et blanc argenté qu’elle m’a promis, c’est-à-dire qu’elle me donne l’immortalisme au lieu de l’immortalité que je lui ai demandée. Rage – déchaînement silencieux en moi. Elle et sa sœur rient sur le canapé tandis que je déballe le rose : ça revient au même, l’immortalisme elles en veulent bien elles, c’est sympa les mangas. Je pense : ça n’existe même pas. Agnès s’éclipse, je la suis. Elle mange en douce le cadre en chocolat d’un tableau de Corot, paysage de verte campagne, cadre large à volutes et stries, noir feuilleté d’or. Elle le tient sous son bras gauche et en brise machinalement de petits morceaux de la main droite qu’elle porte à ses dents et grignote. Elle me demande de toucher ses vêtements, pour voir. Ils sont légers, rêches, délavés. C’est à force de les laver, je dois les laver tous les jours, très fort, à cause des taches de chocolat. La rage de ne pas avoir l’immortalité me revient, contraction à l’estomac qui me fait tellement mal que je me réveille.

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