Promenade à Cassel

La Documenta s’ouvre à Cassel avec un Parthénon de livres et une cheminée à nuages. Le premier est l’œuvre de Marta Minujín et se compose de 100 000 livres interdits aujourd’hui ou autrefois, donnés par les citoyens. Maintenus par du film plastique, ils érigent un monument mi réfléchissant mi transparent à la démocratie, en référence à l’Acropole d’Athènes, ville jumelée avec Cassel pour la Documenta. Ce symbole de résistance à la censure prend sens et relief sur cette place, Friedrichsplatz, où le 19 mai 1933 2 000 livres furent brûlés par les Nazis et en 1941 la bibliothèque, le Fridericianum, brûla avec ses 350 000 livres sous un bombardement allié. L’œuvre a connu une première version en 1983 à Buenos Aires : le Parthénon était alors constitué d’ouvrages interdits lors de la dictature qui venait de finir. Il a ensuite été défait et les livres remis en circulation, comme ce sera le cas à Cassel à la fin de la Documenta.

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La cheminée à nuages s’intitule en vérité Expiration Movement. La tour du Fridericianum a été aménagée par l’artiste roumain Daniel Knorr afin d’exhaler de la fumée pendant les heures d’ouverture de l’exposition (soit tous les jours de 10 à 20h). Mouvement d’expiration, elle invite au laisser-aller et à la détente. Des objets trouvés dans les rues d’Athènes forment des livres, comprimés et insérés dans les pages, et leur vente finance la production de fumée.

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Originaire du nord de la Suède, fille et femme d’éleveurs de rennes, Britta Marakatt-Labba retrace le récit pénétré de cosmologie de la civilisation same dans une broderie, Historja : longue bande à l’horizon instable comme la migration des troupeaux et la transmigration des âmes, dont la minceur vibre de vastes espaces vierges et sauvages à la blancheur de lin, où la laine par touches vives, précises, poignantes dessine l’action infime et essentielle, mystérieuse et espiègle des animaux et des hommes.

 

Maria Lai hérite de l’art conceptuel et de l’arte povera comme des légendes et des traditions de la Sardaigne. Sa pratique se situe ainsi entre art et artisanat, astucieuse, composite et légère comme introspective, méditative et engagée. Voici un de ses livres en pain. Le matériau du travail féminin qui s’efface sans laisser de traces et subvient aux bas besoins du quotidien prend la forme révérée de la pensée longtemps réservée aux seuls hommes. Mais la hiérarchie s’inverse : c’est le livre qui finit par prendre au pain ses connotations positives de subsistance et régénérescence, de transmission de vie et de savoir-faire. Le pain symbolise le bien : buono come il pane, bon comme le pain, dit-on en Italie ; et la poésie était la première nourriture de Maria Lai.

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Seize peintures tendues et encadrées de bois forment un pavillon de papier. Entre la tente du shaman et celle du pèlerin, ce fragile édifice raconte l’exil. Il s’appelle Terrain: Carrying Accross, Leaving Behind et est le fait de l’artiste indienne Nilima Sheikh. Chants et poèmes accompagnent les peintures, ou l’inverse. Dans ce dialogue entre le mot et l’image se poursuit l’ancien travail d’illustration qu’est l’enluminure et se sédimentent les histoires de la mémoire collective, représentée comme dans une coupe verticale de la croûte terrestre.

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L’installation Interior Decoration: Memento Mori de l’Australienne Bonita Ely porte sur les traumatismes laissés par la guerre qui ne sont pas traités ou diagnostiqués et reviennent hanter les familles et leur maison pour des générations. Tandis que le militaire revient à la vie civile, la vie civile se militarise. La source est autobiographique : souvenirs d’enfance de son père, toujours aux aguets, agressif sans raison, qui lui racontait rarement, par bribes, la guerre. La machine à coudre de sa mère devient une mitraillette et son berceau une tour de guet, l’une et l’autre surveillant une tranchée pour enfant, construite à partir des meubles démantelés de la chambre de ses parents. Une bande de photographies de guerre court le long des murs.

 

Artiste conceptuelle initiatrice du land art, l’une des premières à se préoccuper d’écologie, Agnes Denes élabore de nouvelles possibilités de penser et d’habiter le monde. Ses réalisations charment en ce qu’elles sont aussi abstraites que concrètes, aussi intellectuellement élaborées que profondément enracinées. Pour Tree Montain – A Time Capsule, 11 000 arbres ont été plantés sur une montagne près de Ylöjarvi en Finlande selon une forme elliptique. 11 000 personnes provenant du monde entier ont participé, chacune en plantant un arbre. Le terrain protégé pour 400 ans abritera la première forêt vierge plantée par l’homme. Elle invitait le 8 juin à planter à Cassel sa Living Pyramid.

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Gauri Gill, artiste indienne, s’intéresse souvent aux plus vulnérables et démunis, aux communautés rurales ou itinérantes. Pour la série de photographies Acts of Appearance, elle s’est rendue dans un village de fabricants de masques traditionnels dans l’ouest de l’Inde et a demandé aux célèbres frères Subdhas et Bhagavan Dharam Kadu avec leur famille et d’autres volontaires de confectionner des masques non des dieux et des démons selon la coutume, mais d’eux-mêmes ou de moments de leur vie quotidienne, durant la veille ou le rêve.

 

Dans la série Fields of Sight, Rajesh Vangad dessine les motifs traditionnels de la peinture warli sur les photographies de Gauri Gill, révélant le paysage tel que l’habite son peuple, sacré, animé, pullulant d’esprits et d’échos jusqu’à l’exubérance, déchiré cependant par la fuite du temps.

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Dans le parc Karlsaue, l’installation de Benjamin Patterson se compose de branchages réunis en tas épars, évoquant des bûchers ou des fagots, sous le couvert des arbres. De chacun émanent par intermittence des sons, enregistrements de crapauds ou de voix humaines imitant des crapauds, fragments de discours, synchronisés, en décalage ou isolés. Bruits crayonnés rapidement sur le silence, graffiti sonore qui ouvre à une réflexion politique. When the elephants fight, it is the frogs that suffer, annonce le titre : les plus faibles souffrent des luttes des plus forts. Patterson semble réécrire Les Grenouilles d’Aristophane où Dionysos, découragé par la médiocrité de ses contemporains, descend le Styx à la rame accompagné d’un chœur de grenouilles pour ramener Euripide des Enfers et une de ses premières pièces, Pound, où des grenouilles mécaniques allaient et venaient au hasard sur une grille dessinée au sol, guidant les déplacements des participants. Selon les préceptes du mouvement Fluxus dont l’artiste est l’un des principaux protagonistes, l’œuvre intègre les spectateurs dans sa chorégraphie. Ceux-ci s’immobilisent, gestes et pensées suspendus, obéissant aux sons sans en avoir conscience, reproduisant leurs échos par leurs pauses, leurs reprises, leur mimétisme. Quelques pas dans cet espace inquiet, qu’on peine à quitter, ensorcelé par le sens qui se dérobe pour clore cette promenade inachevée dans la Documenta.

10 commentaires sur “Promenade à Cassel

  1. Merci beaucoup pour cette promenade ! Toutes les œuvres que tu présentes semblent passionnantes. La cheminée à nuages me rappelle la fumée qui s’échappe de la chapelle sixtine pour l’élection papale. Je crois que j’ai un faible pour Acts of appearance et Fields of sight.

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  2. C’est en effet une référence à l’élection du pape, et à tant d’autres choses d’après l’artiste que je ne saisis pas vraiment le sens (incendie de la bibliothèque, fours crématoires des camps, liberté de la fumée qui s’échappe et s’élève, réunion secrète dans les environs pour la création du deutsche mark). La série Acts of Appearance me fascine. Je t’envoie d’autres photos en privé, je n’ai pas tout mis ici pour ne pas empiéter sur ses droits d’auteur 😉

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  3. Formidable votre compte-rendu de la Documenta que je suis de loin en loin sans jamais l’avoir un jour visitée. J’ai comme l’impression mais c’est juste une impression qu’il y a comme un retour de la chose dessinée, peinte, cousue et ça me touche. De toute façon, tout ce qui se rapporte au monde de l’art me fascine totalement : danse, expression picturale, installations, land art. Je suis moins sensible à la vidéo mais je n’hésite pas à emmener mes amis dans des expos d’art contemporain ! Merci Joséphine.

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  4. Merci Anne ! C’est une vision très parcellaire de la documenta, je picore selon mon goût et je n’ai pas tout vu – j’y ai passé à peine plus d’une journée. La vidéo demande beaucoup de temps pour entrer dans sa boucle, je trouve, et l’on n’en a pas toujours en visitant une exposition.

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  5. Vous avez raison, Joséphine, mais la vidéo me laisse froide car c’est le début jamais fini d’une histoire qui ne se réalise pas. L’art contemporain n’est pas facile à appréhender dans sa globalité et surtout pour le tout-venant qui croit que ce qui s’expose doit forcément s’aimer ou se détester. Or, d’abord, plus aucune manifestation d’expression artistique de notre époque n’est exempte du discours qui l’explique et toutes, par contre, doivent être exemptes des sentiments (du j’aime ou j’aime pas) qui les accompagnent. Il faut tenter d’aborder autrement ces nouveaux concepts artistiques de bien d’autres manières que ce que nous avons appris dans les cours d’histoire de l’art à l’école (ou pas de cours du tout). L’apprentissage est, je pense, une des conditions pour être touché par notre art contemporain.

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  6. Toutes les questions que vous soulevez sont passionnantes. L’art contemporain est déjà une catégorie trop large – est-ce l’art de notre temps ? Mais quelles sont les limites de notre temps ? À partir des années 60, 70, 2000 ? Et si c’est l’art actuel, brassant tant de cultures, de pratiques et de singularités comment avoir sur lui une idée générale, un avis arrêté ? Je pense que la nécessité d’un discours pour accompagner l’oeuvre n’est pas une nouveauté : pour approcher un retable médiéval ou un bas-relief indien, il faut un apprentissage, parfois davantage que pour une œuvre d’art contemporain dont la matière est notre temps. Mais je vois ce que vous voulez dire : l’art contemporain vise souvent à désorienter, sa finalité est incertaine, on en déduit à tort qu’il est réservé aux initiés. Je l’apprécie parce que, c’est selon, il m’intrigue, m’apprend, m’amuse, m’envoûte. Il fait sens. Le j’aime / je n’aime pas n’est pas à abandonner, il est toujours la première manière d’entrer dans une œuvre d’autrefois ou d’aujourd’hui, c’est juste qu’il faut le questionner, se demander pourquoi, le justifier, que le sentiment soit juste ou non. Enfin, s’intéresser à nos contemporains qui créent, que ce soit en art en littérature ou dans d’autres disciplines, est pour moi une nécessité : soutenir la vie.

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  7. Tout à fait. Ca que vous dites me plait beaucoup !

    D’après la définition que j’en ai étendue l’autre jour, l’art moderne précède l’art contemporain en ce sens qu’il se sert de formes connues (peintures, sculptures) alors que l’art contemporain utilise nos moyens actuels, le discours, l’informatique, et d’autres formes d’expression, installations, performances, vidéos, etc.

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  8. Définition juste en partie, en ce qu’elle souligne une césure, mais elle ne résout pas le problème de cette dénomination : quand on fait de la broderie ou de la peinture aujourd’hui, on ne fait pas partie de l’art contemporain ? Et une performance des années 60 serait de l’art contemporain alors qu’elle ne nous est plus contemporaine ? Peut-être que c’est justement cette historicité ou historisation de l’art qui est à revoir, le temps s’y déploie autrement.

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