On ne pense pas assez aux poches

À Carnets Paresseux

On ne pense pas assez aux poches. On y glisse même la pensée qui s’absente : la clef, le numéro, le ticket à ne pas égarer. Élément qui échappe au visuel et au sonore, champs privilégiés de notre attention consciente, pour plonger dans les profondeurs de l’inconscient réservé au seul toucher, mais un toucher émoussé, celui des doigts insensibilisés à force de pianoter du discours, moduler du sens et modeler du monde, et qui ne sentent plus la caresse de la poche. C’est qu’elle est presque imperceptible. Même pas un objet, à peine une chose, un pli, sans contours ni consistance, se distinguant difficilement de l’habit et imitant bizarrement le corps, métonymie de notre oubli ou synecdoque de notre peau, elle se parachève dans le gant, lorsque la main venue l’habiter se trouve habillée par elle. Pour atteindre ses coins, il faut la retourner, mais les coins s’inversent alors en angles, opération immanquablement ratée, indispensable pourtant si on ne désire pas finir sous des mouchoirs réduits en confettis au sortir du séchoir.
Les femmes sont souvent privées de poches – parce qu’elle ont cette poche reine qu’est le sac à main et qui renvoie sans doute à leur ventre poche. On va parfois jusqu’à leur dessiner de fausses poches, insulte suprême, pour garder l’élégance de la fente réduite à une ligne sans déformer leur harmonieuse silhouette par de malencontreuses excroissances. C’est les priver d’un royaume, celui du minuscule qui pullule dans les poches, miettes de nos vies sous les ciseaux de la coïncidence, le cinéma d’hier, le café d’aujourd’hui. Il y a des sacs plus poches que d’autres : les sacoches d’explorateur avec leurs myriades de poches, les sacs de plage avec leur tissu rêche et vague, telle l’informe poche d’un géant dune. Les femmes savent d’ailleurs démultiplier le côté poche de leur sac avec des pochettes dans des pochettes dans des pochettes. Le sac poche par excellence reste celui de Mary Poppins, réceptacle d’un grand n’importe quoi digne de la moindre poche. Les hommes peuvent quant à eux se vanter de ce véritable mille-feuilles de poches qu’est le porte-feuilles.
La poche est rarement encombrée. Elle préserve un rien où la main vient se cacher et blottie, se réchauffe, ou entr’ouverte, se détend. Vide dans un monde plein, marge blanche de rêve dans la gribouillante réalité, repos de l’ouvrier, refuge de vagabond, elle est clandestine, résistante, mais espiègle. Les miennes, je l’avoue, sont systématiquement trouées – par mes clefs (comme ça plairait à l’ami Freud). Le trou est à la fois la trahison et la révélation de la poche, car une poche n’est rien qu’un trou autorisé, légalisé, ayant sa fin et son utilité. On joue discrètement avec et c’est la joie du toucher retrouvé tandis qu’on bavarde ou déambule…

25 commentaires sur “On ne pense pas assez aux poches

  1. Qui dira la magie des poches et les secrets des poches à poches ? Joséphine, bien sûr ! Merci pour cette dédicace qui me touche autant que je n’en imagine pas le motif (je ne suis pas un marsupial 🙂 )

    question subsidiaire : si poche il y a – puisque poche il y a – de quel côté de la poche est-on dans le monde et duquel est-on dans la poche ?

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    1. Pour la dédicace, le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas… Je dirais ton dialogue avec Clémentine sur la poche où on met son bout de monde, le concept même de poche : elle est le jeu entre nous et le monde, ce léger décalage qui est notre désadaptation et notre adaptation, enfin l’écriture qui sourit comme la tienne et à la tienne…
      À la question, je réponds que le monde étant lui-même une poche, et même une succession de poches, nous sommes toujours l’envers et le revers de quelque poche mais de laquelle….

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    2. Je vais encore me mêler de ce qui ne me regarde pas… Mais n’as-tu pas parlé de mettre des bouts de monde dans ta poche, dans un poème en réponse à un autre poème ?

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            1. C’est pourquoi je suis à mi-chemin du bonheur poissonrougesque. Cette position intermédiaire n’est pas si confortable, il vaut mieux être à l’une ou l’autre extrémité de l’échelle mnémique. Mais j’écris vraiment n’importe quoi, et j’avais pourtant convenu de ne pas polluer la page !

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            2. Ahah. Mais tu ne pollues pas. Tu es une grenouille, pas un sac plastique. 😀 Pour l’échelle mnémique, je crois que les extrêmes (le Funès de Borges ou la maladie d’Alzheimer) ne sont pas jolis jolis… Contentons-nous de l’inconfort 😉

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  2. J’aime tant la fin de cette histoire de poche! « Le trou est à la fois la trahison et la révélation de la poche, car une poche n’est rien qu’un trou autorisé, légalisé, ayant sa fin et son utilité. On joue discrètement avec et c’est la joie du toucher retrouvé tandis qu’on bavarde ou déambule… » ❤
    N'empêche, la poche semble être devenue le chapeau du magicien, dans lequel se transforment les blogueuses en grenouille, les articles en sac plastique, les dodos en poisson rouge, et les idées en mare boueuse! Bref, c'est le lieu des joyeuses, et absurdes, métamorphoses!
    Quant à la question de la poche que l'on voit à moitié vide ou à moitié pleine, il faut être grenouille, ou poisson rouge, pour échapper à ce débat sans fin…

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  3. Bravo pour ce joli texte ! Je suis sensible au « refuge du vagabond », c’est une belle image.
    Moi aussi je souffre des fausses poches qu’on se croit obligé de couturer sur les vêtements féminins, en dépit de tout sens pratique …
    Il y a aussi les livres prétendument « de poche » et qui sont souvent beaucoup trop grand et gros pour mériter ce nom …

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