Les boissons et la pensée

à Clémentine

Le café, toujours italien, dense et ramassé au fond de la tasse blanche, crémeux, mousseux de sucre et de pression, bu debout au comptoir ou sur le balcon, et non à table ou en terrasse, précis, pressé, la paresse, la négligence du Sud un cliché, préparé et pris avec cette virtuosité d’exécution qui caractérise leur cuisine et leur mise, le geste irréfléchi qui se risque à l’excellence et rien de moins. Ce n’est qu’à la fin du repas que la famille s’attarde. Le café en est le point final, qu’on reprend en pointillé, avec un autre café, un amaro, un dolcetto… Et le café arrive lentement, odeur qui ronronne, puis s’ébroue et s’écoule. En toute honnêteté, je n’aime pas le café, seulement le partager. Il a la couleur des cheveux de l’aimé et l’amertume de sa mélancolie. On rêve les Italiens heureux, avec le soleil de leur pays dans leur poitrine, mais ils ont leur tristesse, à la Leopardi, fière et déparée. Je préfère le thé, le jardin qu’il fleurit sous mon palais, la paix qu’il instaure dans mon corps en distinguant sur un ciel de chair clair la broussaille des impressions sauvages. Il réconcilie mes contraires comme l’Asie et l’amie. Éveil plus que réveil, il immobilise le temps, instant éternité. Reste le chocolat au matin bleu de l’enfance, à la chandelle avec mon père qui déchiffre des partitions ou à la table ovale avec mon grand-père qui examine des ordonnances – mon visage englobé par le bol en sort embué et se pose sur ma paume, tandis qu’il lance taquin : ta tête est trop lourde et ton cou trop fin, ça ne tiendra pas… L’alcool, fête un peu factice qui signe mes yeux d’aurore, tintinnabule mes souvenirs, carrouselle mes soucis en sourire. Le jus des fruits, délice si puissant qu’il en est suspect, fruit défendu des origines, lui seul désaltère le sang, apaise le mal des racines… Mais plus que tout j’aime l’eau et même la révère, parfois, pour changer, relevée de gaz ou de citron. Je ne vois pas vraiment pourquoi on boit autre chose, mais me plie volontiers aux conventions du monde pour en faire partie. L’eau, c’est le ciel dans un verre. Grâce de clarté, fraîcheur et légèreté. Tout ce que l’âme espère, l’espoir fait matière. Bientôt une rareté, mais déjà si précieuse. Élément premier qui me pénètre comme je le pénètre – dans la nage qui porte au centre de la terre, contre sa force contraire et complice s’étirer long comme l’horizon, face à l’univers n’être qu’un nuage dérivant, le sang assorti aux vagues, même voilement, même battement.
En buvant ma parole se dénoue, que ce soit pour parler ou pour écrire. Parole – pulsion orale ? Pensée exigeant substance ? Nécessité d’un rituel pour exorciser l’angoisse d’exister ? Échange mystique entre recevoir et donner ? Manière de remplir l’intervalle, de lier dedans et dehors, les autres et soi, le monde et soi ? Qu’en sais-je… Mais il y a de la magie là-dedans.

18 commentaires sur “Les boissons et la pensée

        1. Oh merci ! Que c’est haut la perfection 😉 Je cherchais plutôt à rabaisser mes prétentions : la pensée, ça nourrit de riens, par exemple un verre d’eau. Et à dire n’importe quoi sur le blog, comme nous en avions parlé…

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    1. Merci sweet flamant, c’est vrai qu’ils m’enchantent. « N’allons pas croire que la vie se vit plus pleinement dans les choses que l’on juge grandes que dans celles que l’on juge petites. » (Virginia Woolf)

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  1. « Je ne vois pas vraiment pourquoi on boit autre chose, mais me plie volontiers aux conventions du monde afin d’en faire partie. » j’aurai aimé écrire cette phrase (les autres – phrases de ce texte – itou, mais celle là en preum’s). bon, la lire me console de ne pas l’avoir écrite ; même en buvant autre chose, et quoi que je fasse d’ailleurs je me plie au monde en rêvant d’en être une part. Avec quel succès ? on verra. Bref, il ne s’agit ni de café ni d’Italie ni d’eau (même si l’eau….) ni d’aucun alcool ou fruit (même si…), mais de cosmogonie et de redessiner le monde et nos univers en quelques mots sur une page.
    Rebref, merci Joséphine pour cette carte là !
    🙂
    une prochaine fois j’essaierais d’être moins admiratif et plus critique, si j’y arrive.

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    1. Merci cher Paresseux. Comme je te suis reconnaissante d’aimer cette phrase, justement celle que j’ai cherché à reformuler toute la journée, maintenant je fais la paix avec elle et la laisse vivre sa vie dans la tête des autres.
      Plus qu’une liste, c’est une carte, tu as parfaitement raison ! Ça me donne envie de faire plein d’autres cartes… Bien plus suggestif que les listes. Même si les listes… Bref et rebref, bonne nuit !

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  2. Joséphine, je suis infiniment touchée par la dédicace que tu m’adresses. Tu dis Tout et si bien. C’est dans tes mots qu’il y a de la magie. L’eau, je me souviens du pédiatre qui me disait alors que ma grande était minuscule et qu’on n’imaginait pas abreuver d’autre chose que de lait: « on peut donner de l’eau dès Les premiers instants de la vie ». L’eau comme source de Tout et qui nourrit l’esprit. C’est si juste. Et les autres boissons qui lient les hommes entre eux… tu es allée bien au delà de nos échanges et c’est touchant de précision, et de beauté.

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    1. Merci Clémentine, j’ai commencé à écrire ce texte en réponse à ton commentaire et c’est devenu long, ça n’en finissait pas, toute mon histoire qui se déroulait, j’ai dû en faire un texte à part. 😉 La remarque du pédiatre est très belle, et ta manière de dire « quand ma grande était minuscule ».

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      1. J’aime cette idée que la vie se déroule de boisson en boisson! C’est un peu comme les rideaux mais c’est plus charnel. C’est la vie du corps qui goûte, et qui partage. Depuis notre échange, j’avais en tête quelque chose comme « thé ou café », qui viendra peut être en écho / réponse à ce merveilleux texte. Bonheur des mots fertiles, comme si nous avions bu un thé😀

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  3. En somme l’eau ( « Eau de vie » = titre initialement pensé pour le recueil « Alcools » par Apollinaire: l’eau, la vie et la poésie , comme dans ton texte), le thé pour l’amitié qui résout tout, et l’odeur du café. Voilà ma sélection faite au distributeur!
    Et la liqueur que tes mots font surgir, et dont je me délecte.

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    1. Je ne connaissais pas cet autre titre possible. « Alcools » sonne mieux cependant. L’allitération en l, le pluriel, le A d’Apollinaire, la boisson avec son poids et ses plis d’or. Eau de vie, trop sec, trop aigu, trop singulier.
      Quant au choix parmi les boissons, j’ai une véritable passion pour les nectars d’abricot, de pêche et de poire. J’aurais dû d’ailleurs développer cette partie, ces fruits velus et veloutés, dont les bouteilles de verre tintent dans mon frigidaire comme des élixirs déposés par les fées… Ah on n’en finirait pas.

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      1. Oui, Alcools est beaucoup mieux, pour tout ce que tu dis et Apollinaire l’a préféré au premier, mais sa génèse renforce son sens et l’étend: des poèmes comme sources de vie, et de vertige.
        Hum, moi aussi les nectars doux et veloutés d’abricot et de pêche! Mais comme tu le disais, c’est si doux que c’est presque suspect!

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