Méthodes d’écriture

Se fixer des horaires ou des jours, écrire tant de minutes ou tant de caractères, lire manuels et essais pour construire un personnage, développer une intrigue, affiner les dialogues ou les arguments, connaître les techniques des autres auteurs, ouvrir leurs lettres et leurs carnets, dévorer leur autobiographie… Ces pratiques répandues me laissent assez perplexe.
Il y a un travail de l’écriture, c’est indéniable. Les mots, on a beau les manier tous les jours, on ne sait pas pour autant les modeler. Mieux vaut ne pas trop se fier à l’inspiration du moment et au talent naturel qui s’épuisent assez vite et laissent la page blanche.
Donc il y a travail, mais aussi, surtout, oisiveté. Vagabondage, distraction, rêverie, avec tout ce qu’ils portent de spontanéité, disponibilité, inventivité et astuce, autant de manières de saisir et composer la vie.
La contrainte d’une consigne, qu’elle soit stylistique ou thématique, libère l’écriture de tous les possibles qui la paralysent et lui permet de se réaliser. Mais le contrôle qui compte et décompte les signes et les minutes, régule les caractères et les intrigues, rend l’exercice assez scolaire, et occulte le miracle : cette voix à nulle autre pareille dont aucun écrivain ne saurait expliquer la genèse, car elle naît d’un événement qui n’est pas écriture, quelque chose qui se brise et s’ouvre en soi, souvent c’est une perte, sans qu’on écrive ensuite forcément sur la perte…

39 commentaires sur “Méthodes d’écriture

  1. Encore un sujet passionnant, merci !
    Sur le pratiques répandues que tu cites : comme toi, je suis très perplexe, surtout parce que personnellement, je ne saurais en tirer profit. Je suis (ou me sens) si peu au contrôle de ce que j’écris qu’il me serait très difficile de tirer d’un manuel d’écriture ou d’un bouquin d’analyse, aussi intéressant soit-il, quelque chose qui aurait un sens sur ma feuille à moi. Cette voix que tu évoques si bien ne se fabrique pas. On peut probablement reconnaître les livres ou les passages d’un livre où on a voulu fabriquer cette voix, la manipuler pour un créer un effet ou suivre une recette.
    Sur la contrainte féconde : pour moi, elle est déjà là, même sans consigne. Mon expérience n’est pas d’avoir tous les possibles ouverts devant moi. Voudrais-je écrire sur tel sujet ou de telle manière qui ne s’imposent pas, que je n’y arriverais pas, ou très difficilement, et pour un résultat probablement mauvais. Peut-être que je me trompe, que je devrais essayer, que c’est parce que je ne suis pas un écrivain (professionnel) et que je devrais apprendre à mieux maîtriser mes « outils ». Mais pour moi, la contrainte est présente sous la forme d’une exigence venue de cet « événement qui n’est pas écriture » : c’est lui, entre autres, qui commande.
    En revanche, j’ai trouvé que la lecture d’un écrivain ou d’un livre « ami » pouvait aider à libérer la source. Il ne s’agit pas forcément d’un écrivain qu’on admire « techniquement » ou qu’on voudrait émuler. Plutôt d’un écrivain dont la langue, la sensibilité – la voix – est proche de la sienne, ou en harmonie avec la sienne, enfin a une certaine familiarité (et non pas une ressemblance), et qui vous met en sourire dans le corps, ou une note de musique, à laquelle votre voix se sent appelée à répondre. J’ai lu quelque part dans un journal que Maylis de Kérangal s’entourait d’une quinzaine d’ouvrages, qu’elle appelle « collection », pour chacun de ses livres, et qu’elle écrit « à travers » cette collection.

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    1. Comme c’est vrai, ce que tu dis du livre ami qui libère la source…
      Je crois que la contrainte de la consigne et la contrainte de l’événement déclencheur différent.
      On peut ressentir la nécessité d’écrire mais buter, s’enliser et finir enseveli par cette nécessité qui devait nous sauver.
      C’est là que la consigne, les ateliers, ou les travaux plus solitaires, vraiment d’apprentissage, d’apprentissage pour soi, ont un sens.
      Tu as juste la chance d’avoir trouvé ta voie toute suite. 🙂

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      1. Oui, tu as raison, on peut ne pas arriver à donner forme à cette nécessité, et étouffer. Et je me dis qu’il faut que j’essaie les exercices d’écriture, même si le résultat est nul, j’aurai appris quelque chose (rater encore, rater mieux ;))
        A propos de ma voie, je ne sais pas si je l’ai trouvée, mais en m’attelant à l’écriture d’un nouveau texte, je me rends compte que ce qui me vient est assez similaire à ce que j’ai fait dans le travail précédent. C’est qu’il doit y avoir qqc qui me retient là. « Le polygraphe-né de talent », c’est sûr, ce n’est pas moi ! Je serais plutôt le monographe ressasseur (je le dis sans m’en plaindre). 🙂
        J’aime comme ton écriture à toi est leste, brillante, vive. On a souvent l’impression de danser, même dans l’évocation de dures réalités.

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        1. Les exercices et les textes à contraintes ne sont que des cadres qui peuvent être utiles, Comme de dire qu’on va essayer l’aquarelle et le petit format.Certains jeux oulipiens me paraissent totalement étrangers, d’autres m’interpellent et m’amusent. Et le jeu-défi permet aussi de contourner l’obstacle de « ce que je veux dire » : en s’inquiétant de la forme, on fait moins attention au sujet et on libère la parole (bon, pas toujours ; et puis ça n’est pas obligatoire : de même qu’on n’est pas forcé d’utiliser tous les outils de la boite à outil sous prétexte qu’elle est ouverte).
          Personnellement, ce genre de jeu m’a libéré du blocage du « il faut que j’écrive quelque chose qui en vaut vraiment la peine [c-a-d qui éclipse Maupassant, Queneau et Ronsard, au moins 🙂 ], remplacé avantageusement par « il faut que pendant une page, j’écrive un dialogue sans la voyelle « e »… et permis aujourd’hui d’écrire mes billevesées avec plus d’élan.
          Quant au syndrome du « monographe ressasseur », je suis très convaincu que – sous toutes sortes de formes – j’écris toujours la même chose, que j’entrevois d’ailleurs plutôt confusément.

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          1. Haha, être Proust, sinon rien ! 🙂 J’aime tant vos billevesées qui rendent le sourire et l’allant. Il faut que j’apprenne à jouer, trop de sérieux donne mauvaise mine. 🙂

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            1. Merci ! en effet, je n’essaie pas de me mettre à la place des baleines ( !) , mais j’essaie d’être attentifs aux personnages. C’est bien le moins, puisque sans eux je n’aurais rien à raconter.
              Et puis je joue un peu à « et si », comme les mômes :
              – et si j’entendais une baleine qui écoutait le Pêcheur de Prévert, qu’est-ce qu’elle pourrait bien répondre ?
              ou « et si une poule était amoureuse d’un renard, comment si prendrait-elle pour lui prouver son sentiment ? (attention, cette histoire là n’est pas encore écrite !)

              Bref, tout cela n’est sérieusement pas sérieux !

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  2. Je vais être un piètre contradicteur tant je suis d’accord 😉 je vais donc me contenter de dire la même chose avec d’autre mots : à mes yeux, le travail d’écriture (voire tout travail, d’ailleurs, dans un monde idéal) n’est fructueux qu’avec une oisiveté bien comprise, qui permet de respecter le temps de mûrissage, le temps de voir émerger les images, de choisir entre les possibles, de voir aussi si les phrases écrites racontent bien ce qu’on imaginait qu’elles diraient, ou si c’est autre chose – et si cette autre chose n’est pas plus intéressante, finalement, que l’idée de départ…
    un travail lent et dense, donc, d’écriture et de relecture, et entrecoupé d’autres choses aussi : ménage, marche, sieste, vaisselle (même si je ne suis pas un stakhanoviste de la première et de la dernière) qui en changeant le rythme du corps changent aussi celui des pensées.

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    1. Entièrement d’accord ! Surtout sur cette place du corps, comme vous la marche et la vaisselle me changent et m’enrichissent les idées, mais aussi la nage et la contemplation du ciel allongée.
      Il y a cette anecdote sur l’écrivain de je ne sais plus qui.
      Un jour, il jardine activement et son voisin lui lance « ça travaille dur aujourd’hui ! » Lui répond : « ah non, aujourd’hui je me repose… »
      Le lendemain il va et vient tranquillement dans son hamac, sous le ciel bleu. Le voisin le taquine : « tiens, aujourd’hui aussi, vous vous reposez. » « Non, répond l’écrivain, aujourd’hui je travaille. »
      Je crois que c’est un problème de société plus général : tout temps libre, réellement​ libre, sans occupation de loisir ou de travail, est suspect voire coupable. Luttons pour l’inaction 😉

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  3. Pour l’oisiveté et le vagabondage, entièrement d’accord avec toi ! Mais ce n’est pas si facile, tout le monde ne sait pas s’y prendre. Dès l’enfance, les parents sur le dos, tout le temps : tu travailles ? Je vois que tu as du temps, joue de la guitare. Etc…

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    1. Ah je me perds dans les commentaires et ne sais plus par où de te répondre.
      Donc, merci pour mon écriture 🙂 je me vois toujours en formation / exploration, et cela me plaît, je ne trouverais même aucun intérêt à écrire sans cette aventure de mon écriture, cette recherche éternellement inachevée. Je suis plus dans l’aveuglement que dans la maîtrise. L’histoire finie, j’ai l’impression d’ouvrir les yeux sur ce que je viens d’écrire comme au sortir d’un rêve.
      Voilà que je réponds à côté.
      Et pour l’oisiveté, oui très difficile, surtout pour les aînées ex première de classe 😉 (je m’inclus) mais ce n’est pas non plus si compliqué.

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      1. « Dans l’aveuglement plus que dans la maîtrise » : si bien dit, encore une fois ! Moi, dans une sorte d’obéissance aussi. Et comme le disait carnetparesseux, dans une attention au personnage, en amour donc.

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          1. C’est comme la sûreté d’un amour inconditionnel reçu des parents. Si on ne l’a pas reçu, ou du moins pas perçu, je ne crois pas qu’il puisse être remplacé. Ca ne veut pas dire qu’on est condamné, loin de là. Mais j’ai vu la force que donne la conscience d’avoir été ainsi aimé. Rien d’autre dans la vie ne donne de force équivalente.

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  4. Je trouve votre article tout à fait juste. Je m’y retrouve aussi. Douloureuse et stérile, la discipline sèche est trop loin de la vie. Le jeu, ou la petite contrainte, sont de bons aiguillons. Il y a aussi parfois, la grâce des mots qui montent et qui s’élèvent au dessus d’un instant, d’un thème, d’une émotion. Arrivent après, seulement, travail et discipline, car ainsi, ils n’ôtent rien à la magie du Verbe naissant.
    Trêve de plaisanteries, soyons sérieux: J’attends moi aussi la Poule amoureuse ( à bon entendeur, Lescarnetsparesseux!)

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    1. C’est bien entendu, Lesnarinesdescrayons ! je pense que la poule amoureuse arrivera vers début mai 🙂
      mais attention, elle est d’abord amoureuse de l’idée qu’elle se fait du renard qu’elle ne connait que par ouï-dire… puis ils se rencontreront, chacun avec son idée en tête, et adviendra… on verra quoi ! 🙂

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  5. J’insère ici ma réponse car il m’est impossible de répondre sous votre commentaire…

    Figurez-vous que je viens de faire un tour chez Aldor et que je suis tombée sur un article intitulé « Leçons de vie du repassage ». https://aldoror.fr/2015/02/13/lecons-du-repassage/
    Sa plume devrait vous convaincre d’essayer de « repenser », comme vous le dites si bien. Cela dit, j’aime l’idée de « vivre froissée » !
    J’ai commandé votre livre… je l’attends avec impatience !
    🙂

    (Je réponds un peu tardivement à vos commentaires car je n’ai pas votre spontanéité ni votre vivacité d’esprit, ni votre talent – il me faut trois siècles pour écrire une phrase qui tienne à peu près debout).

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    1. Merci pour tout ! Le lien vers Aldor, la commande et le compliment.
      L’esprit d’à propos et l’esprit d’escalier ont chacun leur charme et je connais les deux.
      Le repassage est un geste qui correspond bien à la pensée d’Aldor, qui déplie soigneusement les sentiments.
      Enfin, je suis très touchée que vous me lisiez 🙂 J’ai hâte de connaître vos impressions.

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