La légèreté à force de pesanteur

La psychanalyse n’a rien de l’atmosphère recluse et poussiéreuse qu’on lui attribue. Elle ouvre, éclaire, aère, en un mot libère. C’est une légèreté acquise à force de pesanteur, une superficialité surgie des profondeurs, un saut, le talon frappant les abysses, jusqu’aux arcs du ciel, l’art enfin de conjuguer l’un et l’autre, vivre dans ou de leur écart.
J’expérimente de nouveau cette libération en écoutant ou lisant Manu, sur sa chaîne youtube MardiNoir et son site MétaMardiNoir. Il s’agit de psychanalyse lacanienne, sans les travers de bien des lacaniens – faire de la psychanalyse une philosophie, la désincarner (et surtout la désexualiser), encore une fois triompher par la raison de l’émotion – et donc stériliser la raison qui se nourrit de l’émotion. Chez Manu, on retrouve la théâtralité de Lacan, la caractère incarné de son enseignement : le concept initial est de se faire les ongles ou de se maquiller devant l’écran en expliquant un sujet de psychanalyse. Les vidéos sont justes, touchantes, drôles, parfois tout simplement belles – celles sur l’état maniaque, la paranoïa ou être soi-même. Une manière de défricher les idées, engraisser les pensées, laisser fleurir le désir et se faner les préjugés, un printemps du sujet.
Pour conclure, je vais me prêter au jeu et raconter un rêve qui, je pense, lui plairait. La nuit, dans une ville profondément creusée dans la terre en rues étroites et enchevêtrées avec le ciel à la surface, en rigoles, un homme conduit une voiture longue et basse où repose une femme âgée, les yeux fermées. Elle agonise. Il va plus vite et plus il va vite, plus la voiture est silencieuse. La passagère semble être sa mère. Mais quelque chose entre eux, dans sa détresse à lui, sans recours, sa pose à elle, abandonnée, me dit qu’ils sont plutôt amants. On revient au début de leur histoire. Un père souffre de voir sa fille malade – brune, maigre, 4 ou 5 ans, ses membres disparaissant et son visage par taches, comme rongés par le vide. Il en modèle d’autres dans l’argile, les remplace, les renforce, lui donne une nouvelle chair, mais qui grandit trop vite. Sa fille est bientôt adulte et il en tombe amoureux. Ils sont amants, mais elle continue à vieillir, atteint son âge, puis celui de sa mère. Je ne me rappelle pas vraiment de la fin. Seulement d’elle déposée sur le parquet, son visage couleur du bois, strié comme lui, encadré par ses longs cheveux noirs défaits, morte.

Un autre billet sur la psychanalyse et son illustration : Assis sur la Lune.

10 commentaires sur “La légèreté à force de pesanteur

      1. Je n’ai jamais de rêves aussi construits, ni aussi violents. Je ne connais pas grand-chose à la psychanalyse, j’avoue que mon instinct est de rester à distance. Je vais aller voir les vidéos dont tu parles, je me coucherai moins bête ce soir…

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        1. Tu sais, ce n’est pas si loin du christianisme, ou disons de l’éthique chrétienne. Ma seule amie proche profondément croyante est d’ailleurs en train de devenir psychanalyste. Il y a une attention à l’autre, une suspension du jugement, un accueil, une manière de faire la lumière en soi avant et pour la faire autour de soi que je trouve proches. Bien sûr cela dépend de quels psychanalystes et de quels chrétiens on parle. 😉

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        2. Je suis trop ignorante en la matière pour avoir une opinion personnelle, et je te fais confiance ! D’un coup, je pense à une de tes nouvelles (je n’ai pas le livre sous la main et ne me souviens plus du titre), qui m’a beaucoup frappée. Il s’agit de celle où une jeune fille tient sa famille ensemble et converse avec Dieu qu’elle appelle Daniel. J’y ai reconnu des personnes que j’ai connues plus ou moins directement, ou dont la présence hante l’imaginaire du croyant.

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  1. Que vous arriviez à vous souvenir si bien d’une histoire si riche, voilà qui me donne espoir. Il y a très peu que je me souviens de les rêves, et ce fut déjà un long effort d’y arriver.

    Quant au sens à donner à tout cela ! Je ne le sais bien sûr pas.

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    1. J’ai la chance de me souvenir des rêves presque aussi bien que de la veille, au point de les confondre parfois 😉 Peut-être ma manière de m’éveiller en remontant le temps de mon sommeil, en marchant à l’inverse de mon rêve, comme pour le rembobiner puis je le déroule à nouveau dans le bon sens, et ce plusieurs fois, le tout dans un état de demi-sommeil, encore inconscient. Dans cet état on peut aussi continuer son rêve en ayant davantage de contrôle (même si je dirais plus désir que contrôle, le contrôle tue le rêve, ce serait comme le désir fait rêve) – en général j’en profite pour m’envoler.
      Mais je trouve vos rêves tout aussi précis ! Quant au sens, il y en a tant qui se nouent là que je préfère laisser le noeud. 😉

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      1. Wow, c’est incroyable ! J’avais entendu parler de cette capacité à quelque peu « diriger » son rêve, mais n’en ai jamais fait l’expérience moi-même, sauf pour les instants où, la situation rêvée étant devenue insupportable (mais il faut qu’elle le soit vraiment), je parviens à changer le cours des événements. Même là, je n’ai pas l’impression d’avoir agi moi-même. Et le plus souvent, moi aussi je m’envole. 🙂

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