À la plume

img_20170306_143220

Un temps où tu n’écrivais qu’à la plume. L’école et ses règles : ne pas se répéter, varier le vocabulaire, éviter être et avoir, ne pas dire je, ne pas dire on, encore moins l’on, pas d’il y a, de c’est, ni de point d’exclamation, ou d’interrogation, à la fin de phrases qui se suivent, ne pas oublier d’accorder le putain de participe passé… Écrire bien et bien se tenir ne faisaient qu’un, équivalent à être transparent. Le lycée, l’université et leur virtuosité : éblouir d’aisance et d’insolence, prouver son mérite pour mériter d’exister, se masquer d’intelligence. Le goût se forme, le choix s’affine : l’épaisseur, le grain, la teinte du papier à allier à la finesse, l’inclinaison, l’encre de la plume. Former une aristocratie de la plume, quand tous passent à l’ordinateur. Le cahier corné comme un coquillage recevant des vagues à peine variées, des lignes et des lignes bleues, sans une autre couleur, aucun espace, ni même un trait. À présent, de plus en plus rarement : des lettres pour des amies qui t’oublient et tu deviens feuille parmi les feuilles, destinée au vent et à ses déchirements, des carnets à jamais inachevés, celui des pensées, celui des dépenses, des carnets jamais entamés, à la couverture luxuriante ou à l’intérieur blanc, pour toi qui as besoin de dénuement et de lignes pour porter ta voix funambule. Le clavier et sa rapidité égale à la pensée, l’écriture ne bute plus sur la lettre, elle fuse déjà phrase. Plus de brouillon et de propre, de palimpsestes et de paperoles : une surface intouchable où s’annulent et s’ajoutent et s’ajustent dans un flux continu et hypnotique le noir au blanc, le blanc au noir. Comme pour le dessin : tu te défais là de l’académisme scolaire et universitaire, ton poignet se libère, ton geste ne respecte plus les contours et les couleurs apprises, l’imagination s’assouplit. Un jour pourtant, tu reviendras à la plume, car le clavier sera devenu le nouvel académisme. Ta graphie italique et oblique est l’empreinte digitale de ton âme, avec ce f emberlificoté que tu as volé à ton professeur de mathématiques (le premier à croire en ton intelligence) et ce p épée emprunté à ton frère parce qu’il semblait plus solide que le tien qui étalait ses jupes et son unique jambe. Une écriture où tu t’incarnes – comme elle se réduisit et s’effaça, jusqu’à n’être que pointillés, quand tu refusas de manger et devins os saillants. Oui, tu y reviendras. Tu y penses comme à une voix pénible, boueuse, enfouie qu’il faudra sortir à force de soc et de sillons. Et pourtant, la plume à la main, tout vient si naturellement…

10 commentaires sur “À la plume

  1. Il y a une aisance du clavier, c’est vrai, et une féconde aspérité du papier sous la pointe. Comme vous, j’ai noirci – bleui – bien des carnets. Mais maintenant, et c’est peut-être l’âge qui vient qui parle, je ne crois pas que j’aurais le courage de commencer quelque chose de long à la plume. Ce serait trop compliqué et coûteux, en temps et en encre, la faute à une pensée hélicoïdale (pensée est un bien grand mot, je ne fais que tenter d’écouter). Vous lire est un vrai plaisir.

    Aimé par 2 people

      1. Oh, je veux simplement dire que je « pense » de façon non linéaire, en revenant en arrière pour avancer un peu, et rebelote, en décrivant une spirale. C’est probablement assez commun. Quand je dis « pense », je dis en même temps « écris », car je ne peux pas faire l’un sans l’autre (je ne suis pas de ceux qui construisent quelque chose de cohérent et d’intéressant en parlant). Pourtant, je suis bien parvenue à écrire des textes à la plume pendant longtemps sans les surcharger de ratures et de rajouts. Peut-être alors est-ce le clavier qui encourage ce constant retour en arrière, cette progression hésitante et par à-coup, et enfin, une certaine méfiance envers soi-même. J’étais probablement plus audacieuse quand il n’était pas aisément possible de revenir en arrière. Le clavier éloigne décidément du geste du calligraphe, qui est quelque part à l’horizon de ma quête brouillonne.

        J'aime

        1. Oui, la pensée diffère selon son inscription. À la plume, c’est irrémédiable, audacieux, grave, on n’a qu’une corde à son arc, on s’arrête pour mieux viser, méditer son geste, tandis que le clavier favorise l’association libre et des lapsus intéressants. Je ne saurais choisir, même si par facilité comme vous j’écris maintenant plus au clavier.

          Aimé par 1 personne

          1. Souvent, s’arrêter pour viser n’était pas même requis. Le temps nécessaire au maniement de la plume suffisait pour que la pensée se forme de manière satisfaisante.

            Aimé par 1 personne

  2. Mais je me méfie de mes mauvais penchants. Je sais qu’une des choses qui me font aimer écrir sur du papier est le plaisir tout matériel que j’ai à tenir et à utiliser un beau stylo, une sorte d’idolatrie des objets. De ce point de vue, le clavier d’ordinateur, froid et laid, est peut-être un meilleur instrument parce que plus neutre.

    Aimé par 1 personne

Les commentaires sont fermés.