Inari, Finlande, 2013
À perte de vue, les bois de bouleaux. Des arbres comme des herbes, des forêts comme des champs, ondulant sous le vent. C’est le milieu de l’été et c’est déjà l’automne. Leur vert a tant bu de soleil qu’il virera bientôt au jaune. La nouvelle saison sera inaugurée par une pluie de clarté.
Les bouleaux incarnent la jeunesse : audacieux, vigoureux, mais tout autant fragiles, changeants. L’écorce si douce, le bois trop inflammable. Ils apparaissent à l’aube de l’habitable, conquièrent les terres vierges, composent les premières forêts, encore dénudées comme des nouveau-nés. Ils retournent aussi les premiers sur les terres ravagées, réparant les pays après la guerre. Les pays et les cœurs. La faille se referme sous leurs pas légers, précipités de gamins débandés. Mais, bien qu’ils sachent survivre jusqu’au bout du monde et de la nuit, ils ne vivent pas longtemps, faisant le choix du renouvellement. Jeunes à jamais. Inquiets sans sujet, étonnés d’exister, impréparés et risque-tout.
Leur écorce rappelle la surface de la lune et leur feuillage l’amorce de l’aurore. Dans le ciel pâle entre leurs branches, les deux astres se font face. Pas d’arbre plus clair. Ils ne prennent la lumière que pour la rendre, démultipliée, comme les cristaux de neige qui d’ici peu tomberont sur eux, mais sans tenir : ils sont trop minces, trop élancés pour être pris dans leur gelée, et ils n’ont pas d’attaches, ils doivent avancer jusqu’à la prochaine frontière, jusqu’au plus fier des terres. Docile infanterie du végétal, qui n’a pas froid aux yeux et obéit à l’appel du large.
Symbole de l’innocence, et l’innocence ne signifie pas que le mal nous épargne, mais que nous n’en avons pas conscience. De cette ignorance, ils tirent leur force, la force d’avancer sans crainte ni regret. Entiers comme qui ne s’est pas encore brisé à la complexité du monde, ils n’ont pas les troncs torturés, les branches malmenées, les feuilles touffues et sombres des arbres qui savent vieillir, qui ont dû apprendre à vieillir – c’est-à-dire, à se tasser, se plier, s’adapter, mais aussi à repousser, percer et résister – et sont devenus avec le temps aussi complexes que le monde lui-même. Non, les bouleaux restent clairs et droits, presque transparents : ils ne connaissent de la vie que la confiance confondante des enfants.
Et sous leur silhouette fine et inachevée vivent toutes sortes d’êtres purs et frêles : les fées, les elfes, l’écureuil et le lichen. À défaut d’une ombre, ils ont un reflet : les lacs dédoublent leur forêt, et l’on marche parmi eux comme au fond de ces eaux, introduit dans le palais des truites et des brochets, aux écailles comme des miroirs, au silence comme une pensée. Toute la Finlande brille de ce gris argenté.
J’étais jeune alors, notre amour était jeune, et il se rajeunit aujourd’hui, par une naissance. Nous nous sommes rencontrés là-bas, mais je ne le raconterai pas : il y a des mystères qu’il faut garder dans leur écrin de lumière. Je peux tout au plus dévoiler le secret que m’ont confié ces forêts, le secret de l’éternelle jeunesse : la capacité à s’émerveiller. C’est pourquoi le bouleau n’est pas seulement jeune, il nous rajeunit.
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