Sulcis, Sardaigne, 2013
Dans la bouche, le fruit se désagrège comme un millefeuille de pétales. Il a la même texture, soyeuse et éphémère, que la fleur dont il dérive. Meilleur rouge qu’orange, orange que jaune, jaune que vert. L’intensité de la couleur présage celle de la saveur. Figue de Barbarie, dit-on, figue de cette île de bandits, plus que sauvage, impossible à civiliser, dont le peuple résista aux invasions provenant de toutes les directions en se réfugiant dans le centre, amateur de montagnes et méfiant de la mer. La figue symbolise son caractère : si on parvient à percer la carapace, il n’y a que de la douceur.
Elle fait partie des fruits de fin de repas qu’on partage en famille. Selon la saison, pastèque, melon, grenade, orange. D’autant plus gorgés d’eau et de sucre qu’ils viennent d’une terre sèche et salée, ils ont plus de saveur que nulle part ailleurs. Est-ce le manque qui les amène à concentrer leurs qualités, ou cette qualité vient-elle du talent des Sardes qui parviennent à force d’astuce et de persévérance à susciter des oasis dans le désert ? Ou les fruits captent-ils l’air vibrant de cette île où tout est plus fervent ? Les sentiers sont des senteurs, et la nuit plus éblouissante que le jour : les étoiles tombent sur les joues, y coulent comme des larmes. Là-bas, j’eus l’impression de goûter un citron pour la première fois : il fleurissait sous le palais, il pétillait de tous les pistils du printemps, et j’y goûtai pour la première fois la figue de Barbarie.
Ma belle-mère prépare ces fruits à table. Nous pourrions le faire, mais elle sait mieux s’y prendre et nous préférons admirer son agilité, en tirer la satisfaction de voir les choses bien faites, comme il se doit. Tenant la figue par ses extrémités, entre le pouce et l’index, elle l’entaille dans le sens de la longueur et la déroule ensuite en l’appuyant sur la planche, retirant ainsi sans la toucher la carapace hérissée de piquants translucides qui s’enfonceraient sinon dans les doigts et la paume. On mange à la main la pulpe vive qu’elle nous tend, plantant les dents dans sa fraîcheur fondante, parsemée de grains durs. De même pour la pastèque ou le melon qu’elle découpe en parfaites parts égales, croissants aussi réguliers que la lune en ses quartiers. Ni assiette ni fourchette. Les fruits se mangent ici avec la familiarité du paradis.
Le figuier représente moins la Sardaigne que l’arbousier, le myrte ou le lentisque, bien qu’il soit partout présent, aussi récurrent que le laurier rose et le genévrier. Il n’est même pas du pays, il appartient à un genre importé du Nouveau Monde, presque, semble-t-il, d’une autre planète : les cactus. Mi-chair mi-pierre, très peu feuille, ce reptile fabuleux, dont les fruits sont en fait les flammèches, feint d’être une plante quand nous le regardons, mais dès que nous avons le dos tourné, il redevient dinosaure ou dragon, et s’envole, loin de nos cœurs rapaces, vers le bleu sans rémission. Il reviendra. Il reste le gardien des jardins, rempart contre les vents et les voleurs, entravant l’avancée de l’inondation comme de l’incendie.
Est-ce un arbre ? Il a beau être ligneux, il n’en a pas la silhouette. C’est un dessin d’enfant, un jeu d’enfant, entassant ses raquettes comme on cumule des cubes, les soudant les unes aux autres comme on gribouille des cercles. Drôle, tendre, fantasque, maladroit, et de tant de maladresse émerge la délicatesse des fleurs, qui rappellent les jupes des mères autour de la Méditerranée, colorées, longues, fluides, froissées, se balançant sous la charge et le soleil, le long des routes escarpées.
On m’a souvent demandé ce que je faisais là, en Sardaigne, surtout en tant que Parisienne. Pourquoi quitter la Ville lumière pour cette terre isolée et austère ? Par amour d’abord, bien sûr. Mais pour la beauté aussi, et que s’imaginent-ils à Paris ? Dans les villes, surtout les plus célèbres, on oublie sa propre insignifiance, on s’illusionne sur son importance. Au contraire, dans la splendeur sans réplique de la Sardaigne, on sait n’être que poussière, et c’est là qu’on commence à voir.
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