Lubersac, Corrèze, années 1990
Autour du seuil, l’hortensia gonfle ses bouquets de fleurs comme des ballons ou des bulles de savon. Il nous introduit, sous réserve du secret, derrière la pierre pâle, les fenêtres voilées, il nous guide sur les sentiers de gravier vers une serre abandonnée et il sourit parce qu’il sait qu’il n’y a que des raisons de pleurer.
Qui aurait imaginé ce jardin enchanté derrière une façade si austère ? Ici vit mon arrière-grand-mère, et c’est un autre siècle dans lequel j’entre, celui où l’on tient encore des herbiers et où je n’ai le droit que de chuchoter. Le passé que les adultes contemplent est une surface d’eau fragile et trompeuse, un cri d’enfant peut la briser, oiseau pêcheur avide d’une histoire vraie.
Bien qu’il vienne du Japon, l’hortensia, plus précisément l’hortensia bleu, représente pour moi la France et l’enfance, la douce France des gaufres à La Fontaine, des falaises aux clochers, des mouettes sur le pont doré aux vaches orange dispersées dans le pré. Parmi les plantes de ce jardin clos de hauts murs et envahi d’herbes sauvages, je ne me rappelle que ces fleurs : leur explosion fixe.
L’hortensia a moins une odeur qu’un bruit. Il appelle l’essaim et devient lui-même essaim. Le bourdonnement qui l’entoure, il le donne à voir dans sa floraison rythmée, profuse et saturée. Mais il aime l’ombre, la cherche et l’amasse sous ses couleurs : que cache-t-il ainsi ? La ruche industrieuse de fées aux robes aussi moirées que ses pétales ? Un gigantesque coléoptère lustré qui a l’intention de grossir jusqu’à soulever la maison et l’emporter sur son dos ailé ? Ou une enfant semblable à moi, mais encore plus fuyante et transparente ? Mon reflet échappé du miroir, une figure de mon absence rejoignant celles des autres, de tous ceux qui manquent ici, mon fantôme qui me précéderait… On ne le saura jamais, les guêpes gardent l’entrée.
Sa magie vient de son bleu. Un hortensia rose perd tout son charme. Buisson de ciel sous une gouttière, nuage échoué sur l’herbe fraîche, mouton à la pelure d’azur ou encore mousse soulevée par la pluie frappant la terre, moisson des tempêtes qui agrémente nos salons.
Son nom, dérivé d’hortus, signifierait jardin, et que signifie jardin ? Secret, abri, harmonie. Il s’associe dans mon esprit à une femme frêle, mère de nombreux enfants, tous partis, leurs chambres fermées aux lits faits, où l’on devait trouver des jouets et on ne trouvait que des reliques, comme cette broderie de cheveux blonds offerte en souvenir de soi, mais qui se souvenait d’elle ? Avec ma cousine, on partageait le silence et les biscuits qu’on nous donnait, nommés langues de chat, comme on donne sa langue au chat, et ils étaient bien là, les chats, dans le jardin, les chats de personne, rois du non-lieu.
Y retournant, sans doute pour la dernière fois, lors de l’enterrement de mon grand-père, je me suis rendu compte que toutes mes visites répétaient celle-ci : un cache-cache avec les disparus. L’hortensia bleu comme la nostalgie d’un passé que je n’ai pas vécu, la floraison d’une mémoire qui ne m’appartient pas, mais dont je suis issue, bleu comme ce siècle silencieux de guerres qu’on ne raconte pas, mais qui ont laissé si dégarni l’arbre de la famille qu’on a froid soudain et l’on se retourne comme suivi par quelqu’un, bleu comme les toits d’ardoise de ce pays dont je viens et que je connais si peu.
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