Le retour du fascisme

En Italie, Giorgia Meloni, donnée comme favorite aux prochaines élections, se trouve à la tête d’un parti héritier du fascisme. Ce retour du fascisme, ou du moins de l’extrême droite, se remarque dans de nombreux pays d’Europe. On l’explique le plus souvent par des raisons économiques : la crise, la pandémie, l’inflation et par suite l’appauvrissement de la population. Mais la pauvreté ne suscite pas le fascisme. Toute personne pauvre n’est pas fasciste. Toute société pauvre ne l’est pas non plus. Et nous ne vivons pas dans la misère de l’entre-deux-guerres.

Je crois que les raisons sont plus culturelles qu’économiques : ignorance entretenue par la destruction de l’école et du journalisme, ce qui amène à ne pas recevoir l’information et à ne pas savoir la traiter, discrédit des soi-disant élites qui rivalisent d’incompétence quand elles ne révèlent pas leur corruption, perte de confiance générale dans les institutions à force de scandales, effritement des valeurs fondatrices de notre société, diabolisation permanente de notre culture et de son histoire, interdiction de les défendre sous peine d’être qualifié de raciste, réinvention de la nature humaine, notamment par les nouvelles technologies de reproduction ou l’intervention sur le corps sexué des enfants et des adolescents, ce qu’on ne peut critiquer sous peine d’être qualifié d’homophobe ou de transphobe, absence de foi et de sens qui amène à trouver des substituts dans l’idéologie (depuis le XXe siècle, même le XIXe en France, la politique est devenue le plus courant ersatz de religion), manque de communauté dans une société fragmentée et précaire qui cherche à retrouver ce sens du commun dans le discours identitaire ou le mimétisme de l’esprit partisan, climat de panique généralisée où seule une autorité suprême pourra nous sauver, comme si nous approchions de la fin des temps (fin de l’espèce ou de la civilisation, fin du monde tel qu’on le connaît), comme si nous n’avions plus rien à perdre, alors que nous avons beaucoup à perdre.

L’une des raisons est que la gauche, qui domine la culture et ses productions, même lorsqu’elle ne domine pas électoralement, n’a pas laissé s’exprimer des opinions divergentes qui se sont extrémisées. On devrait pouvoir exprimer l’attachement à sa culture et la crainte qu’elle ne disparaisse (qu’elle soit fondée ou non) sans être accusé de racisme. On devrait pouvoir refuser la GPA ou la transition des mineurs sans être accusé d’homophobie. On devrait pouvoir débattre des choix de notre société, sans être ostracisé de cette société et accusé d’y propager la haine. La tendance progressiste a cherché de plus en plus à censurer la tendance conservatrice au lieu de dialoguer avec elle. Or les tendances s’équilibrent et se complètent. Chacune perçoit avec perspicacité les défauts l’adversaire et les pointe du doigt, en prévenant les dangers. Détachées l’une de l’autre, elles s’éloignent vers les extrêmes. Celle qui est censurée ne va pas se taire, mais crier de plus en plus fort. Autrement dit, elle va se radicaliser et, perdant l’habitude du dialogue elle aussi, ne plus tolérer de dissension et de compromis. Je ne pense pas que tant de gens soient racistes ou homophobes, cependant ils peuvent le devenir.

Vous avez remarqué comme les discours de haine se répandent à mesure qu’on les criminalise ? La raison en est simple : la seule manière de les détruire, c’est de les affronter, pas de les fuir. Ils grandissent dans l’ombre comme ils se dissipent dans la lumière. Si nous ne sommes pas capables de démonter un discours, aussi monstrueux qu’il nous semble, de l’écouter pour le combattre mot à mot, alors c’est que nous n’avons pas d’armes, pas de force contre lui. Dans le fond, nous ne nous sommes pas, nous-mêmes, convaincus de sa fausseté si nous ne pouvons pas la prouver.

Par ailleurs, je ne suis pas sûre que ces métaphores guerrières, courantes dans l’actuelle « guerre des cultures », soient pertinentes dans tous les cas. Un véritable débat ne consiste pas à dominer son interlocuteur, mais à découvrir avec lui ce qui est juste. C’est ce qui signale l’intelligence, cette capacité à penser comme on danse ou escalade, chacun aidant l’autre à aller plus loin, plus haut, plus proche de la vérité, dans l’alternance de la parole et le croisement des idées.

La gauche n’est pas seulement coupable à cause de son monopole. Elle l’est par ses idées. Ses partisans, à force de qualifier toute personne plus à droite qu’eux de fasciste, ont réussi à banaliser le terme et le phénomène. Cette position les amène également à ne jamais examiner les racines que le fascisme plonge dans leur propre extrémisme : la fascination pour la violence, surtout celle des masses, le goût pour la conflictualité et le chaos, la célébration de l’irrationalité, et des références peu recommandables en politique comme Nietzsche, Heidegger ou Foucault (mais la sottise qui consiste à faire de Nietzsche une figure de la gauche est une spécificité française). Je les vois déjà dire qu’ils avaient eu raison toutes ces années, ils criaient au loup et le voici, mais ne comprennent-ils pas qu’ils l’ont nourri ?

Le postmodernisme, par son cynisme (la société se résume à des relations de pouvoir) et son relativisme (toutes les valeurs se valent, aucune vérité ne peut être avancée), a vidé la gauche de toute consistance. Il l’empêche de proposer le moindre modèle de société, alors elle se contente de catégoriser et classer les gens et attiser le conflit entre classes et catégories, avec son habituelle supériorité morale, comme si elle était toujours, dans toutes les situations, le parti du bien, de l’amour et de la justice – pour ma part, au quotidien, je n’ai jamais remarqué que les gens de gauche faisaient preuve de davantage de moralité que les gens de droite, ni qu’ils avaient plus de culture ou moins de richesse, la distinction est ailleurs. Ainsi, la gauche (pas toute, mais une grande partie) a abandonné presque tous ses idéaux : liberté d’expression, laïcité, universalisme, méritocratie, valorisation du travail et des travailleurs, devenus maintenant des idéaux de droite.

Il n’est pas difficile de prédire un retour réactionnaire en Occident. Il a déjà lieu aux États-Unis, que nous imitons en presque tout, y compris les idées. La faute en revient aux progressistes, qui ont trahi la confiance que la société plaçait en eux. En traitant la nature humaine comme une construction culturelle qu’ils peuvent remodeler à loisir et en traitant la culture occidentale comme l’origine unique ou principale du mal sur terre, ils font violence à la grande majorité de la population, déracinant chacun de son incarnation, corps et esprit, autant que de son histoire, son territoire et ses valeurs. Ils perdront la guerre des cultures par manque de connaissances (de véritables connaissances, fondées ou validées par les sciences de la nature) comme par manque de morale (parce qu’ils ne se ravisent pas devant les ravages que produisent leurs idées). Le point de bascule est le plus souvent la question transgenre, plus précisément la transition des enfants. Si les conservateurs ont raison sur ce point, pense-t-on, n’auraient-ils pas raison sur d’autres ? Dans le même temps, les progressistes ne parviennent pas à émettre la moindre réserve sur le sujet, par conviction ou par crainte d’être exclus de leur propre camp.

Je ne me réjouis pas de la réaction qui s’annonce, j’aimerais qu’on puisse l’éviter, en maintenant fermement la position de la modération, du juste milieu, de l’articulation d’une tendance à l’autre, en quittant l’idéologie pour la libre pensée. Bien des conflits pourraient être désamorcés si nous y avions recours. Dans mon expérience, les immigrés sont très attachés à la culture de leur pays d’accueil, parfois plus que ceux qui y sont enracinés depuis plusieurs générations, et s’ils y sont nés, ce n’est pas leur pays d’accueil, mais leur pays tout court. De même, beaucoup de femmes n’adhèrent pas aux préceptes du néotransécoféminisme et jugent que ses militantes sont une honte pour leur sexe. De plus en plus d’homosexuels critiquent aussi l’identité de genre dont ils sont eux-mêmes victimes, puisque les transitions de mineurs les concernent au premier chef et que la notion de genre, en remplaçant celle de sexe, invalide l’idée d’orientation sexuelle. Et le postmodernisme est une culture profondément élitiste, poussant l’intellectualité jusqu’à se couper du réel, très loin donc des soucis des travailleurs manuels et des plus pauvres d’entre nous, qui ne peuvent pas du tout oublier le réel.

Bref, le progressisme actuel n’exprime pas les intérêts ou les convictions des groupes qu’il dit représenter ; mais la réaction risque de les rendre responsables, en diabolisant l’immigration, l’homosexualité ou la féminisation de la société. Certes, elle prétend encore défendre le peuple, tout le monde ces temps-ci prétend défendre le peuple, sans doute parce que personne ne sait plus ce que c’est. Ces partis populistes semblent réunir (du moins en France et en Italie) des gens culturellement ou socialement de droite et économiquement de gauche, mais ils ajoutent à ceci la xénophobie pour définir un peuple qu’ils ne savent plus connaître.

Devant tant de violence et de laideur, on peut choisir la dépolitisation, le retrait de tout débat, la méfiance envers les idées. En effet, les idées sont d’une nature dangereuse. D’apparition récente dans notre évolution, elles n’ont pas encore atteint leur pleine maturité, elles éclairent autant qu’elles enténèbrent l’esprit, elles sauvent autant de vies qu’elles en sacrifient. Leur volatilité me rappelle le feu, qui apporte miracles et ravages. Cependant, nous formons des idées et sommes façonnées par elles, que nous le voulions ou non ; et ce n’est pas le moment de se détourner d’elles : il faut au contraire apprendre à les forger, les affiner et les manier, malgré les blessures, les conflits, les échecs, ou d’autres en feront mauvais usage.

« Si cela finit dans les flammes, nous brûlerons tous ensemble », nous prévient Giorgia Meloni. Eh bien, nous avons tous la responsabilité d’arrêter les incendiaires et de préserver la véritable lumière.

6 commentaires sur “Le retour du fascisme

  1. Je crains malheureusement que nous soyons impuissants à les arrêter. Ils tiennent un langage simpliste qui plaît à un grand nombre parce que l’on va toujours à la facilité Quant à contrer pied à pied leurs arguments, nous n’avons aucune prise face à un discours truffé de fausses infos 😦

    Aimé par 3 personnes

    1. C’est vrai…
      Je pensais moins à contrer les plus radicalisés qu’à ouvrir davantage le débat dans les autres tendances politiques afin d’empêcher d’autres radicalisations.
      Parler des tensions que peuvent susciter le multiculturalisme ou l’immigration, ou des doutes que peut soulever un concept comme l’identité de genre, sans entrer dans la caricature du pour et du contre, et de même sur tant d’autres sujets. Ces deux-là me viennent à l’esprit car ils reviennent sans cesse dans les discours de Meloni. Ce n’est pas un hasard. Je ne pense pas qu’ils soient notre principal problème, mais ils sont tabous dans les autres tendances politiques, notamment à gauche.
      Comme toi, j’ai bien vu avec le covid et les vaccins que nous sommes entrés dans un règne de post-vérité… On ne peut même pas en vouloir aux gens de ne plus savoir démêler le vrai du faux et de se méfier de l’information officielle vu qu’on leur a menti si souvent.
      Et le discours identitaire (j’appartiens à telle ou telle tribu) a toujours eu beaucoup de succès. Au contraire des idées, de la réflexion, il est très primitif, donc immédiat et puissant, et tout le monde en est doté.
      Mais je ne perds pas espoir ! Il faut rester droit dans la tempête au moins pour donner prise à d’autres et faire barrage peu à peu, un à un.

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  2. Encore une superbe étude, je partage pleinement tes idées.
    Malheureusement, je suis comme almonito assez pessimiste car la discussion n’existe plus. Chacun connaît ses arguments et les critiques de l’adversaire et le débat est remplacé par deux monologues

    Aimé par 1 personne

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