Paris

Tu es ma mémoire explosée. Mes souvenirs te couvrent comme des débris de verre. Tu brilles de tant d’éclats, qui me blessent à chaque pas.

Je reviens dans tes rues comme dans mon passé, un passé qui me dépasse, celui de mes parents, mes grands-parents, remontant par la mère de ma mère jusqu’au XVIIIe siècle, dit-elle et je me méfie de ce qu’elle dit. On essaye de vitrifier ton sang dans des vitrines, mais je le vois courir sous tes pavés, je le sens dans mes veines, il tache leur vanité, rien ne peut le laver. Aux disparus de l’histoire s’ajoutent mes propres disparitions, celle que j’étais, celle que j’aurais pu être. Elle m’échappe, je la suis, trompeuse nostalgie. Je n’aurais pas survécu ici, il y a trop de mélancolie.

Je suis née pour consoler ma mère de l’inconsolable. Telle était ma mission, je l’ai toujours su. J’ai essayé, de toutes mes forces. J’ai échoué. Sans doute parce que j’étais moi-même inconsolable. Mais différemment d’elle. Sans raison, sans traumatisme. À cause de quelque mécanisme dans mon cerveau qui ne doit pas s’enclencher comme il faut. Ou de la solitude de l’enfance. Une sensibilité qui n’a pas su développer de carapace. L’intériorité s’est effondrée et je marche au milieu du vide, le sol se retire à mesure que j’avance, le point où je me tiens est le seul dans l’espace.

J’aurais voulu venir d’une ville que personne ne connaît. Je n’aurais pas eu à entendre leurs avis sur ton compte, dont la banalité confine à la bêtise. Rancœur d’un pays contre sa capitale. Le préjugé n’est toléré qu’envers les Parisiens, qui devraient admettre qu’ils sont infréquentables. On croit te connaître parce qu’on t’a visitée, ou parce qu’on a vécu là, quelques mois, quelques années parfois. J’ai l’impression d’entendre des commérages de bureau à propos de quelqu’un que je côtoie depuis l’enfance. Je ne sais pas seulement qui tu es, je sais d’où tu viens.

Ta beauté est si fine, au bord de la déchirure, feuille d’or que je manipule avec précaution. Elle me rappelle la splendeur pauvre des manèges. L’allégresse tourne à la tristesse qui tourne à l’allégresse. On veut te résumer au pouvoir et au plaisir, mais ta vérité est ailleurs : dans l’imprévu, la rêverie, la rencontre.

Je suis envahie quand je te rends visite. Me revient un passage de Dante. Le père enfermé dans la tour avec ses enfants finit par les manger. En enfer, il est condamné à répéter son geste, à piocher dans le crâne de son fils comme dans une écuelle, s’essuyant la bouche de la manche. C’est l’effet que tu me fais. Je n’ai pas de tête à moi, elle est entre les mains des autres.

Pourtant, je te connais comme nulle autre, je ne distingue même plus entre dedans et dehors, tu es un prolongement de mon corps. Quand je mourrai dans une ville étrangère, je me rappellerai le jus d’orange du samedi, les cheveux roux de ma meilleure amie, les cloches de l’église et la peur de l’école, je me rappellerai l’odeur de cire du parquet, la lumière mauve des fenêtres et ma prière si absurde et si sage venue du fond des âges s’il vous plaît s’il vous plaît que Paris ne disparaisse pas sous les bombes.

Tu es l’os dénudé de mon identité, mais l’os n’est pas plus vrai que la chair.

3 commentaires sur “Paris

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