Sous le ciseau

Extrait d’une réécriture du mythe de Pygmalion et Galatée

presque poindre pique
où comment commença
brise marbre pensée palpe
peau pierre battant paupière
grain de peau graine de fille
sang presse veine crève
trop de sang déjà l’air
dou-douleur
poumon dédoublé cœur bat
seul tout seul
tiédeur tendre
brûlure de
respirer très proche d’étouffer
ricochet de l’oreille
tête emmêlée
déroule fils jusqu’aux extrémités
marbre régresse
dans l’os
et reste dans l’épaule
droite
dure
quand j’oublie
et le marbre réduit à l’os
et le cœur petit seul
et le sang trop de sang
et les nerfs cri-crissant
pour
émerger
et je descends du socle
légère pour la première fois
rien ne pèse avec la vie pour le soulever

Murs, dalles, marches de pierre. Blocs, ébauches et ruines. Je suis la seule à avoir quitté mon état. Ma famille minérale n’a pas frémi. Elle ne me reconnaît pas. Me restent d’elle le silence intérieur, l’intégrité à toute épreuve. J’effleure leur surface opaque. Me distinguent la chaleur, le mouvement, l’émotion, la force de vouloir, la faiblesse de souffrir, en un mot, la vie, mais la mort aussi.

On me regarde. C’est un homme. Il tremble, recule. Je ne lui veux pas de mal, je m’arrête. À son tour d’approcher. Il me touche. Il rit maintenant, et me prend à la taille, et m’embrasse. Je ne savais pas que j’avais des lèvres.

Il m’épèle, peau à peau, et je découvre mon ventre, mes seins, il m’étreint et sourit à l’épaule restée de marbre. Ses doigts tapotent. Son plein et retenu. Il a une odeur familière, celle de la poussière de pierre qui blanchit sa barbe, ses cils, ses cheveux. Sa main sur ma nuque, dans l’entrelacs des cheveux, autour du nœud où se réunissent les nerfs, et l’autre plus bas, à l’origine obscure de toute chaleur, de toute vie. Des mains épaisses, rugueuses, sans grâce, comme son visage marqué par l’amertume. Il n’est pas beau et, en le regardant me regarder, je sais que je suis belle. Il caresse, je m’attendris.

Il se presse contre moi, écarte mes jambes. Étrange. Une langueur se répand lentement dans mes membres, parcourue de vifs crépitements, de plus en plus rapprochés, et quand la flamme prend, j’entends la voix claire d’une femme, la plus femme des femmes. « Venge-nous », ordonne-t-elle.

Qui est-elle ? Qui est nous ? Et contre qui dois-je m’armer ?

L’homme s’affaisse. Il s’allonge à côté de moi et ne desserre pas ses bras. Sur ma cuisse, éclaboussé, un suc acide. Le soleil, par la fenêtre haute, découpe des pans de pierre blanche dans l’obscurité. L’année passée me revient en mémoire. Son ciseau me dessinait dans la roche. Ses traits ont creusé les miens. Je caresse le visage qu’il m’a dessiné. Il comprend et me tend un miroir.

Ce sera donc mon visage. Un très beau visage. On me créditera grâce à lui de sentiments meilleurs et de pensées plus élevées que je n’en ai.

Je m’attarde à la main qui tient le cadre. Comme il l’a reprise, combien de croquis à la craie et d’ébauches dans la glaise pour émouvoir cet organe délicat, imprimer au poignet ce pli songeur, à la paume cette puissance discrète, aux doigts cette éclosion incomplète. Quand il m’a achevée, il me manquait si peu, un rien, pour prendre vie.

Un rien, mais quel rien ? L’âme ? Ai-je une âme ? Et qu’est-ce qu’une âme ? Ce qui anime la mécanique du corps sans s’en distinguer, principe de mouvement aussi matériel et anonyme que le vent, le feu ou l’eau ? Ou l’autre et l’au-delà du corps ? L’immatériel s’il existe, le miracle de l’impalpable, une étincelle que seuls les dieux savent donner et qui peut-être est une parcelle d’eux-mêmes ? Mon âme, alors, est-ce moi-même, ou le divin en moi ? Qui suis-je ? Où suis-je ? Ni dans mon corps que je tiens d’un homme, ni dans mon âme qui me vient d’une divinité. À leur conjonction ? Elle se disjoindra tôt ou tard, et plus tôt que tard.

Et d’être née pierre, suis-je moins vivante que les autres vivants ? La mort insiste-t-elle davantage à rompre mes rouages ? Ma chair a-t-elle des failles qu’ils n’ont pas ? Ou, au contraire, sont-ils plus friables ? Une palpitation puissante, d’antique et inaltérable origine, élance et cadence mon sang. Est-ce ce qu’ils appellent la vie ? Non, ça ne se peut pas. Cette vie-là ne saurait mourir…

Quel est le sens d’une existence si précaire ? Pourquoi m’a-t-on créée ? Lui m’a faite pour aimer, tout entière pour aimer. Il faut le contenter. Je tiens de lui ma vie. Je lui dois d’exister. Je peux devenir cette femme sachant le satisfaire. Que devrais-je faire d’autre ?

Il éternue. Je cherche la couverture qui me dissimulait aux yeux des visiteurs. Je prends la cruche et le verre en terre bleue et je lui sers à boire. Il se redresse et me considère, comblé. Il est plus mortel que moi. Je ne saurais l’expliquer, je le sens. Je vais le protéger.

Tandis qu’il se restaure de pain et de figues, j’examine l’atelier que je n’ai vu que de mon socle, marchant parmi les statues, mes semblables, qui me paraissent à présent prisonnières de la pierre. Mais autrefois je ne souffrais pas de cet état. Je n’en avais même pas conscience, et pourtant j’avais une conscience, n’est-ce pas ? une forme de pensée ? ou de sensibilité ? Comment la qualifier ? Elle se retire aux mots qui tentent de la décrire, plus rétive qu’un rêve. Plus je la cherche, plus elle m’échappe. Son souvenir s’est réfugié, enfoui dans mes os. Il faudrait les briser pour savoir.

Une jeune fille porte une bougie qui n’éclaire rien à ses yeux aveugles. L’homme a cependant rendu l’effet de la clarté sur son visage, et son regard qui semble chercher quelqu’un dans l’ombre, et la crainte de la cire ardente qui crispe ses jolis doigts. Il est doué. D’autres ébauches. Des pieds ailés attendent leur corps de messager, et des chiens joueurs leur chasseur. Un torse se dégage d’une masse fracassée, il n’a pas encore de tête, mais déjà les épaules, les bras. Comme j’aimerais être serrée dans ces bras-là. Voilà un homme à ma mesure. 

L’autre me détourne de ma contemplation : « Ne te tourmente pas avec ça. » C’est la première parole qu’il m’adresse depuis mon entrée dans la vie. Il a trop l’habitude de parler à la statue que j’étais, seul dans cet atelier, pour accorder une importance quelconque à ces mots de plus ou de moins. Pour moi, ils résonnent différemment. Plus longtemps. Lui ne semble pas curieux de ce que j’ai à dire.

Il me regarde et ne peut se retenir de me toucher encore, de m’étreindre, m’embrasser, et j’aime ça, je ne sais pas si je l’aime, mais j’aime ça.

Dans un coffre s’entassent les costumes que portent les modèles. Il y trouve une robe qu’il arrange et ajuste, cachant mon épaule de marbre sous les plis de l’attache. Il ajoute un voile.

« – Couvre-toi.
– Pourquoi ? »
Il tressaille d’entendre ma voix. Il recule pour me tenir tout entière sous son regard.
« – Tu n’as qu’un défaut. Tu es trop grande.
– Trop grande ? Mais je fais la même taille que toi.
– Justement. Tu devrais être plus petite. Les femmes sont plus petites que les hommes. Mais la règle veut que les statues soient plus grandes que nature. Elles rendent mieux dans le temple. »

Je plie légèrement les genoux pour voir le monde à hauteur de femme. C’est drôle, cela change tout, et quelques centimètres en plus, de même, changeraient tout. La perspective chavire. Ce geste lui a plu, je le perçois à son sourire. Je m’apprête à le répéter pour lui plaire, mais déjà il pose ses mains sur mes épaules, me contraignant à m’agenouiller complètement. Et c’est ma bouche qu’il pénètre maintenant.

Quand il part, je me mets à la fenêtre, assise sur l’escabeau. Il me l’a interdit. Mais je frissonne encore du froid d’être une pierre, j’ai besoin de soleil. Je garde mon voile et je regarde le ciel. Dans la rue étroite aux ombres longues, des gens se croisent. Deux femmes échangent des nouvelles, d’une fenêtre à l’autre. Il m’a interdit de regarder les hommes et de parler aux femmes, mais cela me réchauffe de les voir, de les entendre. Tant de vies remuent cette ville. Bientôt, j’y mêlerai la mienne. J’ai hâte. Sans doute m’ordonne-t-il de rester enfermée pour me préserver. Ce n’est que mon premier jour. Demain, je sortirai.

Danaïde, Auguste Rodin, 1889

8 commentaires sur “Sous le ciseau

  1. Très beau texte. Je ne SAIS PAS pourquoi, la scansion sans doute, mais le début en vers libres (avant que Galathée ne se libérât, n’est-ce pas) m’a fait penser au « Cheval-mouvement » de Kat Onoma / Rodolphe Burger.

    Je vais maintenant, piqué, tenter d’en savoir plus sur ce mythe grec dont j’ignore tout.

    Aimé par 1 personne

    1. C’est un mythe qui résume la condition de la femme, objet et non sujet de désir. Des critiques y voient le paradigme de l’amour véritable, moi j’y vois un cauchemar. Mais c’est un beau mythe tout de même. Avec sa vérité et la grâce de la métamorphose. Grâce à toi, je découvre le Cheval-mouvement !

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      1. J’ai découvert Kat Onoma en 1990, j’avais seize ans. Pendant un cours de philo de deux heures, je me suis glissé dehors (on avait cours « en préfa », avec une porte à l’arrière du préfabriqué, ce qui autorisait la manœuvre pour peu que la prof soit un peu distraite), suis allé au centre commercial du coin, plus précisément chez le disquaire, ai acheté l’album « Stock Phrases » et me suis faufilé en cours avant la sonnerie. C’est pour ça que je suis nul en philo, mais fan de Kat Onoma, dont le chanteur fut prof de philo, oh the irony.

        Blague à part, Rodolphe Burger est un génie et si jamais tu as l’occasion de le voir en concert, fonce.

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