Les lettres d’Onésime

Il était une fois une ville qui s’appelait Onésime. Comme saint Onésime.

En ce temps-là, un roi lointain envoyait ses chevaliers à travers le monde, avec pour mission de consigner le nom des lieux sur le registre de son royaume. Ce registre était magique : il donnait les pleins pouvoirs sur les lieux qui y étaient inscrits. Mais il fallait les inscrire avec leurs lettres véritables, qui sont l’être même des choses.

Laissez-moi vous expliquer. Les lettres se dissimulent à l’intérieur des choses, comme des pépins, des pépites. Si on les retire, les choses se désagrègent aussitôt et il n’en reste que lettre morte ; mais si on les apprend, sans les extraire, les choses nous appartiennent – et nous leur appartenons, mais c’est une autre histoire.

La difficulté de la quête consistait donc à trouver, non les lieux, mais leurs lettres. Les habitants ignoraient leur existence ou feignaient de l’ignorer. Ceux qui savaient n’auraient pour rien au monde cédé le trésor du territoire, leur seule authentique richesse. Les situations variaient. Un lettré les gardait dans une cachette de sa bibliothèque, ou une famille dans les replis dans sa généalogie. Un rêveur les visitait dans la grotte de sa nuit, ou un peintre les cryptait dans une fresque d’église. Si on avait le talent et le temps d’écouter, les animaux les chuchotaient dans leur démarche, les astres les épelaient dans leur tremblotement, la roche en affichait des traces dans ses sédiments.

Le chevalier qui s’acheminait vers Onésime était le moins doué des trouveurs. Son chapitre au sein du registre ne comptait que trois lieux : un puits sur la route du marché, une cabane de pêcheur et le terrier d’un renard. Le roi ne le gardait à son service que pour divertir la cour qui se demandait si ce sot n’allait pas jusqu’à oublier son propre nom.

Oscillant au pas tranquille de son cheval, il comptait sur ses doigts les lettres d’Onésime : sept. C’était beaucoup tout de même. Il n’avait pas de chance. Pourquoi ne tombait-il jamais sur des noms faciles et brefs comme Olaf, Pie ou Lin ? L’accent avait dû s’égarer, c’est sûr. Les accents ne tenaient jamais avec le temps. Au moins, il n’y avait pas de h. Quand le nom comportait un h, le chevalier avait une toute petite et très perçante envie de pleurer. Il fallait alors s’adresser aux vents qui ne sont pas des gens de tout repos et lui aimait par-dessus tout le repos – le bruit de l’eau, le crépitement du feu, la bière et les sourires.

Déjà le voici aux remparts. Les portes sont ouvertes. Le pont moussu cède presque sous son poids. Il franchit un fossé de ronces et d’eau rance et découvre une ville de lierre et de rouille, de maisons barrées ou brisées, entièrement déserte. Les sabots de son cheval résonnent sur les pavés comme une volée de cloches. Personne ne répond à l’appel. Pas un visage à la fenêtre. Aucun gamin à ses trousses. L’ambassadeur ne s’empresse pas à son approche.

Cela lui plaît de n’être personne. Il se balade et oublie, comme souvent, sa mission. L’ortie et la menthe écrasées relâchent leur odeur pénétrante. La misère noire a disparu sous les fleurs des champs. La splendeur tout autant. Il arrive au fleuve et suit son cours en chantonnant.

Trouvera-t-il les lettres d’Onésime ? Le renard avait dissimulé les siennes dans ses fèces, le pêcheur les avait laissées échapper de ses lèvres en dormant et une vieille au bord du puits les lui avait confiées, dans un fichu plié, par pitié. Jamais il n’avait découvert les lettres des lieux par lui-même. Ici qui lui viendra en aide ?

Il regarde autour de lui, comme si une lettre allait venir à sa rencontre aussi simplement qu’une alouette au printemps, lorsqu’il croise le regard d’un petit garçon perché sur ce qu’on appellerait aujourd’hui un réverbère. Il le salue.

« Je cherche les lettres d’Onésime. Tu ne saurais pas où elles sont, par hasard ?
– J’en ai entendu parler. À quoi bon les chercher ? Personne ne croit plus en leur pouvoir.
– Mon roi y croit.
– Il doit être vieux.
– Je ne sais pas, je ne l’ai pas vu depuis longtemps. »

Le chevalier se sent soudain très las. Il mène boire sa monture et cueille quelques fleurs à la tige trop courte pour ses gros doigts. Le garçon est touché par sa maladresse et la bonté un peu bornée de son visage rond comme lune et levain. Il se rend compte de sa solitude, une solitude inconcevable, tant d’années dans cette ville désertée. Maintenant qu’il en a conscience, il ne la supportera plus.

« Je te propose un marché. Si je trouve les lettres, tu m’emmènes avec toi.
– Marché conclu. Mais où veux-tu aller ?
– Où tu iras.
– Oh tu t’ennuieras. Je passe mon temps à chercher des lettres.
– Partout ? Dans le monde entier ?
– Ma foi, oui.
– Ça me va, dit l’enfant enchanté, mais qui préfère n’en rien laisser paraître. »

La première lettre est le O. Avec un bâton, le chevalier la dessine sur le rivage, pour que le garçon l’identifie avec certitude. « Majuscule, précise-t-il. Facile, répond l’autre, qui s’en va surveiller le miroitement de l’eau. » Au crépuscule, il attrape un reflet, une goutte de mercure. Il vient la déposer dans le registre richement relié et enluminé, où elle dessine un o si profond que le chevalier reste hypnotisé.

« La prochaine ? demande l’enfant.
– Oh, la prochaine, demain. Pas plus d’une lettre par jour. »

Le mardi, le garçon escalade la statue au centre de la place et lui dérobe son nez dont les narines deviennent les enjambements d’un n.

Le mercredi, il passe directement au s. « Le é, c’est trop compliqué, on y pensera plus tard. » Déterré dans la cendre du foyer, le s se répand comme du sable sur la page, avec des sifflements de serpent, des susurrements de spectre. Le chevalier frissonne. Il a toujours jugé les s peu fiables, comme un parquet à peine ciré.

Le jeudi, le garçon grimpe aux arbres. Il emprisonne entre ses mains la palpitation d’un oiseau plus vert que feuille. Mais l’oiseau ne pipe pas un son. Le garçon doit attendre, gelé des oreilles dans la frondaison maigre, attendre jusqu’à l’aube suivante le cri vif dont il se saisit au vol, lâchant en même temps l’oiseau qui s’échappe à tire-d’aile. La stridence du i intrépide réveille en sursaut le chevalier.

« Revenons au é. Tu vas l’oublier. Les lettres doivent s’inscrire dans leur ordre d’apparition.
– Tu ne m’avais pas dit.
– Je te le dis maintenant.
– Et maintenant, je sais où le trouver. »

Sous un pont, le garçon joue avec l’écho, le ricochet et l’ombre. Il revient avec un e diffracté en é, comme un silex écaillé qui se loge parfaitement entre le n et le s.

Le samedi, il offre le m d’un geste humble, qui écorche le cœur du chevalier. Il détache le pendentif de la Vierge à son cou. Pour lui, l’icône ne figure pas la mère de Dieu mais sa mère à lui, quand la ville était vivante et qu’elle veillait sur lui. Il descelle le m à son revers, qui amorce également Marie et maman.

Dimanche, il croit l’affaire finie.

« Partons dès aujourd’hui !
– Il manque encore une lettre.
– Mais non : O, n, é, s, i, m, Onésim, je les ai toutes trouvées.
– Il y a un e après le m.
– Vraiment ? Je n’en avais aucune idée. Ça fait longtemps que je ne fais plus de dictée. »

Le garçon se gratte la tête, perplexe. Ses cheveux en bataille semblent onduler sous la brise, mais ce sont les poux grouillant sur son crâne qui les soulèvent. Le chevalier, charmé par ses prouesses, n’avait pas remarqué combien il était mal en point, crasseux, malingre, noir de suie et de cerne.

Le garçon n’a aucune idée d’où chercher ce e dont il n’a jamais entendu parler. Il soupire ; et de son soupir naît un e presque muet qui échoue délicatement sur la page, comme une écume, une réminiscence, une boucle bouclée.

Le chevalier sourit à ce nom de mercure, granit, silex et cendres qui s’achève sur un cri d’oiseau marié à un soupir d’enfant. Dans les lettres luit la mélancolie de cette ville dont la désertion était la destinée. Cette prise lui vaudra, il n’en doute pas, les louanges du roi. Le seul inconvénient, c’est cet enfant. Ses confrères auraient vu dans ce jeune prodige un adjuvant utile, la promesse d’exploits, de conquêtes, d’une couronne même. Mais la gloire n’occupe pas notre héros. Lui, justement, voudrait n’être occupé de rien, pas même de lui-même. Un enfant, ça a faim tout le temps, et puis c’est exigeant.

Cependant, il honore ses serments. Le lendemain, il place le garçon devant lui sur le cheval, entre ses bras tenant les rênes, pour qu’il ne tombe pas. La tête pouilleuse repose sur sa poitrine robuste, elle bat contre son cœur battant ; et il connut alors une paix plus grande que tout repos.


Participation à l’atelier oulipien de Carnets paresseux. Consigne : une première semaine dans une ville étrangère, réelle ou imaginaire, en plaçant une liste en sept points, un réverbère et Onésime, avec si possible une note d’agenda et d’ironie.

34 commentaires sur “Les lettres d’Onésime

        1. Ah non, je ne le savais pas… Et j’en suis sincèrement désolée. Si vous saviez combien de refus j’ai reçus dans ma vie… en fait, je ne le sais pas moi-même, je ne me suis pas amusée à les compter. Mais je sais combien c’est douloureux, à chaque fois. J’espère que vous rencontrerez l’éditeur qui vous convient. Il ne faut pas baisser les bras – et surtout ne pas baisser les doigts, qui parcourent la page ou le clavier.

          Aimé par 1 personne

        1. J’avais aussi pensé à une Blanche-Neige sortant de la forêt pour aller chercher les sept nains qui ne revenaient pas – ils avaient pourtant une liste bien précise de ce qu’ils devaient acheter en ville !
          Mais bon, et Onésime dans tout ça ? À moins de le placer comme un blasphème : nom d’Onésime, où sont passés les nains ? Par Onésime, ils sont partis à la ville, etc.
          Les sept péchés, c’est une bonne idée !

          Aimé par 1 personne

          1. D’autant que ça peut me donner une ouverture sur l’opéra, avec les fameux duettistes Bertold Brecht et Kurt Weill, qui ont écrit « Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny » (d’où est issu le fameux Alabama Song) et aussi « les sept Péchés capitaux ».
            Je crois que je vais creuser cette voie ! 🙂

            Aimé par 2 personnes

  1. Waouw! Ce texte magnifique me fait rougir de honte à la lecture du mien mais comme je suis surtout là pour m’amuser je ne renoncerai pas à participer (ce qui est paraît-il le plus important😉).
    Félicitations!

    J'aime

    1. Votre commentaire m’avait échappé dans le flux wordpress. Merci de votre lecture ! Je n’ai pas trouvé votre texte sur votre blog, mais en tout cas, je suis d’accord, ce qui compte dans l’agenda c’est de s’amuser, participer, partager 🙂 C’est un plaisir de retrouver cet esprit.

      J'aime

  2. Mon style, mon style, tu parles, c’est moi qui suis sous l’eau (et sur les fesses). J’aime beaucoup ce conte tendre, dont le héros me semble familier (pas du genre à chercher les difficultés moi non plus, et bien du genre à oublier de quoi on m’avait chargée) ! Je savoure les pépites, les vents, « qui ne sont pas de tout repos », le m emprunté à l’icône maternelle, le e soupiré… Et j’aime les personnages d’enfant. ❤

    Aimé par 2 personnes

    1. Il y a de la bonté dans le manque d’héroïsme.
      Je suis tendre de nature et je laisserais ma nature s’exprimer plus souvent si je ne craignais pas d’être sentimentale, ou de céder à une certaine facilité : les bons sentiments plaisent, c’est certain, mais la lucidité, c’est plus important. Même si tous ces sujets sont plus complexes. Les bons sentiments ne font pas de la mauvaise littérature, mais ils ne mettent l’écrivain pas en difficulté, il se montre sous son meilleur jour – et peut-être aussi sont-ils plus difficiles à exprimer sans tomber dans le lieu commun. Donc, plus faciles et plus difficiles à la fois.

      Aimé par 1 personne

      1. Absolument. Tu décris exactement le noeud, comme toujours. Dans mon écriture, je crois que je suis résolument du côté du bon sentiment (et on me l’a reproché). Bien sûr, j’éprouve les réticences dont tu parles, le risque du sentimentalisme. J’ai cependant l’impression que se montrer (ou montrer les choses) sous un bon jour, pour un écrivain, c’est un risque, en fait. On l’accuse souvent de mensonge ou de naïveté. Mais je n’ai juste pas d’appétence pour ressasser le reste et ne souscris pas à l’opinion que le pire est nécessairement plus près de la vérité. Il y a assez de difficulté, en fait, à tenter de dire le sentiment en même temps que la lucidité, sans tomber dans la facilité, comme tu le soulignes.

        J'aime

        1. En effet, le pire n’est pas plus vrai.
          Quant au bon sentiment, je trouve qu’en général, il attire moins de critiques, plus de louanges que le mauvais, du moins du grand public. Il y a une coquetterie littéraire à préférer le mauvais.
          Ce qui me dérange dans le bon, ce n’est pas le lieu commun, la facilité dont on parle, celle-ci, on l’évite à force de pratique, et c’est un risque que l’écriture ne doit pas éviter au risque de s’appauvrir.
          Non, ce qui me dérange, c’est la manière que certaines personnes ont de (se) raconter sous un régime exclusivement positif : que des récits de bons sentiments, alors même qu’elles connaissent et exercent une violence comme tout le monde et cette cécité au mal devient coupable. Les bons sentiments, ça peut aussi être comme une photo filtrée sur instagram, une manière de se mettre en valeur. C’est plus beau d’aimer que de haïr pour résumer, même si la haine n’est pas du tout la vérité de la vie. Mais en parlant de tout ça, je ne pense pas du tout à toi – il y a aussi de la gravité et de la négativité dans tes histoires.

          Aimé par 1 personne

          1. Ah oui, je comprends ce que tu veux dire (et je suis désolée de ma tendance à toujours ramener les choses à moi, c’est un peu ridicule). Je suis entièrement d’accord avec toi. Enfin, pour revenir à l’expression de la tendresse dans certains de tes textes, elle n’a rien de mièvre et me semble être, comme ici, le coeur battant de la parole.

            Aimé par 2 personnes

            1. Mais je ne voulais pas dire non plus : ne parlons pas de toi ! 😀
              Pour la tendresse, c’est aussi l’éducation qui m’empêche de m’y abandonner comme à une faute de goût (ridicule, je suis d’accord) et c’est enfin pour me protéger, ne pas m’exposer. Ta manière de dire l’amour, d’exprimer les sentiments, d’exposer ton coeur, je la trouve en fait très courageuse.

              Aimé par 2 personnes

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s