Qu’as-tu fait ?

Deux écureuils, Albrecht Dürer, 1492

Qu’as-tu fait de tes frères ?

Des poissons, myriades et minimes, en circonvolutions, fugaces et fluides, dissemblance dans l’argenté, égalité dans le bariolé, les yeux toujours ouverts et jamais fixes, écailles pareilles à des papilles, respiration pourvoyant propulsion, qu’as-tu fait de leur curiosité creusant le récif, poursuivant le sillage, de leur connaissance d’un langage plus profond, d’échos et de répercussions ?

Empalés, asphyxiés, égorgés.

Qu’as-tu fait de tes frères ?

Des oiseaux, de leur ciel dans tes veines, de leur appel au meilleur de toi-même, de leur odeur d’averse réveillant l’allégresse et de leur fulgurance vers l’énigme d’aller, voici tes maîtres en aviation et en divination, tes ancêtres dans l’art de construire et séduire, qu’as-tu fait de ces frères aussi oisifs qu’affairés, tout émerveillés d’être ici et déjà voulant être partout ailleurs, bondissant à tes miettes, effrayés par tes pas, répondant à ta voix ?

Fusillés.

Qu’as-tu fait de tes frères ?

Des essaims, des meutes et des troupeaux, familles maintes et multiples, de leur entente subtile et synchrone du danger et du jeu, du pelage de la mère, des culbutes des cousins, de la lutte entre pères, des pattes et des sabots qui partageaient ta terre, des langues ruminantes ou rapaces, des queues qui orientent l’oreille et des dos épousant l’horizon, et de leurs territoires, humus de leurs histoires, et de leur solitude aux confins, comblée d’immensité ?

Parqués, torturés, exterminés.

N’entends-tu pas leurs gémissements ? N’entends-tu que les mots ?

Qu’as-tu fait de tes sœurs ?

Des plantes qui, pour toi, transmuèrent l’eau et la lumière en chair, des fleurs qui s’offrirent fruits, du bois qui devint toit, de l’air qui se fit souffle. Leur tendresse émut la pierre, leur grâce ajoura la pesanteur. Dis-moi, qu’as-tu fait de tes sœurs, harmonieuses jusque dans l’anarchie ? Des coraux, des algues, des bulbes et des graines, des herbes bonnes et mauvaises, des arbres grands et petits, qu’as-tu fait ? Je ne les vois plus. Seule à l’étoile, tu n’as pu faire de mal. Pas encore. L’espace porte déjà ta marque.

Que reste-t-il d’elles ? De leur sagesse d’être ensemble, en réseaux et rhizomes, d’être fines, complexes et plurielles ? As-tu oublié leur intelligence qui te précède, qui t’invente ? Retrouve-la dans tes nœuds et tes méandres, dans l’amour qui t’écartèle, dans toute pensée qui te déploie au-delà de toi-même.

Et de tes enfants, qu’as-tu fait ?

De leur espérance, de leur confiance, de l’avenir que leur promettait ton sourire, de leur prescience que n’occultait aucune présomption ? Et l’enfant que tu fus et qui savait, par conviction native, que tout ce qui est en a le droit, la destinée, la dignité, l’as-tu abandonné ?

Es-tu assez seul maintenant pour commencer à penser ? Es-tu allé assez loin dans le désert pour arrêter de te distraire ? Ne te tourmente pas, l’œil de Dieu ne te poursuit pas, et bientôt plus aucun regard ne répondra au tien, qui à son tour s’éteindra, consumé par le soleil, tout ce qui restera. Aucun châtiment ne t’attend que celui que tu t’es préparé. Ce néant que tu répands autour de toi t’encercle lentement.

Ma participation à l’Error, revue de « poétique politique pour faire cité », où l’idée s’incarne et la théorie se pratique, à la recherche de l’épistémè suivante. « Dans la croyance que nous sommes à une époque non de l’action, mais de la pensée de l’action, de sa nécessité. Une nécessité de créer des idées, des langages, qui portent, qui circulent, qui s’hybrident (contre l’hubris de notre temps). Qui transforment le commun en une connexion aux ciels, au quantique, à toute chose. À l’être ? Une ontologie politique ? Un communisme cosmique ? Peut-être. Sans doute. » Error promeut une littérature des courts-circuits. Elle tente l’aventure de l’avant-garde à l’époque où toutes semblent dépassées, retrouve l’exigence de rupture et de pensée de la modernité contre l’effritement du sens propre à la post-modernité, sans proclamer pour autant aucune vérité, faisant au contraire profession de sa recherche, ses tâtonnements, ses errances. Ici, je réinterprète la fameuse phrase de l’Ancien Testament, lorsque Dieu demande à Caïn : « qu’as-tu fait de ton frère ?»

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