Reconnaissance

On écrit d’avoir lu. De la reconnaissance pour l’écrit naît l’écriture, presque l’obligation d’écrire, pour rendre ce qu’on a reçu. Mais sera-t-on jamais à la hauteur de ses lectures ? Sans doute que non. Au pire, on aidera d’autres à y parvenir. Même les mauvais écrivains apportent à la littérature, ils servent de levain aux bons. Ils montrent qu’il y a encore quelque chose à dire, à redire, à mieux dire.

La littérature est un don, non pas dans le sens du talent, dans celui de la générosité. Les génies s’y distinguent par leur modestie. La beauté des poèmes que je préfère vient de leur éblouissement sans brillant, de leur splendeur sans suffisance, de leur désir non de plaire mais de ravir. Apollinaire, Pessoa, Rilke, Dickinson.

Certes, la littérature n’est pas le tout de la vie, elle ne me fait pas un effet plus fort qu’une promenade dans les Pyrénées, qu’une plongée dans la Méditerranée. Mais pas moindre non plus ; et c’est étonnant, non, que quelques arrangements dans cette langue étrange et précaire qui se trouve être la mienne me fassent l’effet d’immensité, de respiration, d’intériorité déblayée et enfin habitable que donnent ces grands espaces façonnés durant des millénaires.

Nous sommes des lecteurs, d’abord des lecteurs, et ensuite, dans une moindre mesure, des écrivains, pour partager la farine croustillante qui nous a fait croître, pour transmettre ce souffle qui nous a maintenus contre tous les vents.

Cortège

Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
Qui nidifie en l’air
À la limite où notre sol brille déjà
Baisse ta deuxième paupière la terre t’éblouit
Quand tu lèves la tête

Et moi aussi de près je suis sombre et terne
Une brume qui vient d’obscurcir les lanternes
Une main qui tout à coup se pose devant les yeux
Une voûte entre vous et toutes les lumières
Et je m’éloignerai m’illuminant au milieu d’ombres
Et d’alignements d’yeux des astres bien-aimés

Oiseau tranquille au vol inverse oiseau
Qui nidifie en l’air
À la limite où brille déjà ma mémoire
Baisse ta deuxième paupière
Ni à cause du soleil ni à cause de la terre
Mais pour ce feu oblong dont l’intensité ira s’augmentant
Au point qu’il deviendra un jour l’unique lumière

Un jour
Un jour je m’attendais moi-même
Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
Pour que je sache enfin celui-là que je suis
Moi qui connais les autres
Je les connais par les cinq sens et quelques autres
Il me suffit de voir leurs pieds pour pouvoir refaire ces gens à milliers
De voir leurs pieds paniques un seul de leurs cheveux
Ou leur langue quand il me plaît de faire le médecin
Ou leurs enfants quand il me plaît de faire le prophète
Les vaisseaux des armateurs la plume de mes confrères
La monnaie des aveugles les mains des muets
Ou bien encore à cause du vocabulaire et non de l’écriture
Une lettre écrite par ceux qui ont plus de vingt ans
Il me suffit de sentir l’odeur de leurs églises
L’odeur des fleuves dans leurs villes
Le parfum des fleurs dans les jardins publics
Ô Corneille Agrippa l’odeur d’un petit chien m’eût suffi
Pour décrire exactement tes concitoyens de Cologne
Leurs rois-mages et la ribambelle ursuline
Qui t’inspirait l’erreur touchant toutes les femmes
Il me suffit de goûter la saveur du laurier qu’on cultive pour que j’aime ou que je bafoue
Et de toucher les vêtements
Pour ne pas douter si l’on est frileux ou non
Ô gens que je connais
Il me suffit d’entendre le bruit de leurs pas
Pour pouvoir indiquer à jamais la direction qu’ils ont prise
Il me suffit de tous ceux-là pour me croire le droit
De ressusciter les autres
Un jour je m’attendais moi-même
Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes
Et d’un lyrique pas s’avançaient ceux que j’aime
Parmi lesquels je n’étais pas
Les géants couverts d’algues passaient dans leurs villes
Sous-marines où les tours seules étaient des îles
Et cette mer avec les clartés de ses profondeurs
Coulait sang de mes veines et fait battre mon cœur
Puis sur terre il venait mille peuplades blanches
Dont chaque homme tenait une rose à la main
Et le langage qu’ils inventaient en chemin
Je l’appris de leur bouche et je le parle encore
Le cortège passait et j’y cherchais mon corps
Tous ceux qui survenaient et n’étaient pas moi-même
Amenaient un à un les morceaux de moi-même
On me bâtit peu à peu comme on élève une tour
Les peuples s’entassaient et je parus moi-même
Qu’ont formé tous les corps et les choses humaines

Temps passés Trépassés Les dieux qui me formâtes
Je ne vis que passant ainsi que vous passâtes
Et détournant mes yeux de ce vide avenir
En moi-même je vois tout le passé grandir

Rien n’est mort que ce qui n’existe pas encore
Près du passé luisant demain est incolore
Il est informe aussi près de ce qui parfait
Présente tout ensemble et l’effort et l’effet

Guillaume Apollinaire

10 commentaires sur “Reconnaissance

    1. Mais tu sais que je pensais précisément à toi, au billet où tu annonçais ne plus écrire en ce moment parce que tu lisais trop de bons livres, et puis nous avions déjà parlé de l’utilité des mauvaises proses, qui nous autorisent à prendre la parole, à retenter le coup qu’elles ont raté.

      Aimé par 2 personnes

        1. Ah oui, je comprends, cela a eu l’effet inverse sur moi, l’isolement entretient une sorte de fébrilité, qui me fait écrire tout et n’importe quoi, mais écrire tout de même.
          Même le surnom, nous le partageons avec Miss March 😉

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  1. Plaisir de me promener ici, d’y trouver la clarté de ton billet, sa justesse. Ta clairvoyance et ta précision sont toujours un saisissement. Merci aussi pour le poème d’Apollinaire, que je connais bien mais je ne connaitrai jamais parfaitement, jamais au point de ne plus aimer le lire, parce que la littérature est un don qui ne s’épuise pas, et qu’on ne se lasse pas de recevoir.

    Aimé par 2 personnes

    1. Oui, exactement ! Merci de ta visite 🙂 J’espère que tu vas bien. Apollinaire, c’est une voix peuplée de tant d’autres voix, si j’avais mieux introduit le poème, j’aurais parlé de ça, de son lyrisme pluriel, à la fois viscéral et érudit, poignant et cryptique. Comme tu le dis, on le relit sans fin tant il y a de voies à prendre.

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  2. Oui, Apollinaire est le prince du collage, de la superposition, de la syllepse, de la mise en présence de tant de mondes… Et en même temps, le lyrisme ne cède jamais sa place à l’exercice de style. Je vais bien oui, les filles grandissent, et la vie est ronde et pleine, parfois trop, mais toujours pleine de relief. Et toi, comment vas-tu? Allemagne ou Italie, je ne sais plus? (Notre voyage scolaire en Italie est annulé cette année avec le COVID et je le regrette fort).

    Aimé par 1 personne

    1. Je te réponds un peu tard ! La vie ronde et pleine comme une pêche, les filles qui poussent comme les fleurs dont elles portent le nom, cela fait plaisir à entendre. Félicitations au fait pour la parution de ton recueil ! De mon côté, je suis revenue en Italie, mais à la frontière avec la Slovénie, à Trieste. Qui sait pour combien de temps ! J’espère que le voyage sera reporté, où alliez-vous ? Venise ou Rome, j’imagine.

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