Mettre fin à la guerre sans renoncer à la lutte

Tandis que les élections européennes approchent, j’aimerais rappeler un texte de Simone Weil publié en 1937 : Ne recommençons pas la guerre de Troie. Par guerre de Troie, elle entend une guerre sans fin car sans finalité. Autrefois, elle se faisait pour la beauté d’une femme, aujourd’hui pour des idées creuses, des absolus privés de sens. Dans l’un et l’autre cas, pour rien ; ce pourquoi elles durent. Une guerre qui n’a pas d’objectif n’aura pour terme que l’épuisement des forces humaines. Elle continuera, par de grands discours, à faire appel à l’honneur, la nation, la liberté, aux morts déjà tombés, aux exactions commises, mais aucune de ces raisons n’est un objectif, aucun acte de bravoure aussi brillant soit-il, aucune victoire aussi écrasante soit-elle ne pourront racheter les morts, réparer tous les torts et préserver les pays de tout rapport de force. Quand une lutte a un objectif, il est possible de décider du prix à payer, des moyens à mobiliser, des concessions à envisager. Quand elle n’en a pas, elle déchaîne gratuitement les passions de destruction.

Dans cet essai, S. Weil critique l’incurie intellectuelle de la réaction autant que de la révolution. Bien sûr, sa sensibilité la porte vers le mouvement révolutionnaire, vers ceux qui souffrent de l’injustice et de l’inégalité, mais elle se refuse à la violence qui dévaste aveuglément, elle ne se résout pas à perdre sa conscience des nuances, des rapports, des articulations, sa compassion pour la souffrance, son respect pour la vie humaine. Sans cette mesure, la révolution risque, comme son étymologie l’indique, de nous faire revenir au point de départ après un tourbillon de désastres. Quant à la réaction, elle exprime la force du plus fort qui souhaite ne rien en céder. Cependant, pour le bien commun, elle affirme défendre l’ordre et, dans une certaine mesure, elle le maintient. Mais en résistant à l’évolution de la société, à son mouvement inévitable, à ses rapports de force changeants, elle suscite elle-même le désordre qu’elle dit contrer et l’entretient, ce qui lui permet, en retour, de justifier sa force usurpée et de se maintenir au pouvoir.

J’ajouterai une autre critique en mon nom. La réaction manifeste une paresse, une inertie, une rancœur, bref un manque de vitalité affligeant. Par une compréhension biaisée de l’évolutionnisme, sa forme actuelle, le libéralisme, affirme qu’il est naturel et inévitable que chacun cherche son intérêt – chaque individu comme chaque classe. Mais il suffit de se pencher un instant sur l’histoire de l’espèce comme du sujet pour savoir qu’il n’en est rien. L’humain a vécu, survécu, évolué dans et par le groupe. Le nouveau-né ne vit et ne survit que par l’amour qui lui est porté, par la relation qu’il tisse avec d’autres que lui. Si des machines prennent soin de le nourrir et de le laver, il se laissera mourir. L’empathie est la première émotion humaine. Le lien est la seule manière de tenir. L’individualisme est une imposture. Il prétend révéler le fond, mauvais donc forcément vrai, de la nature humaine, mais la réalité de cette nature est autrement plus complexe. Quand je cherche mon intérêt, il n’est pas, il n’est jamais délié de celui de l’autre. Même dans l’action la plus intéressée, l’autre est présent, puisque c’est pour lui, par lui, telle que j’ai grandi dans son regard que j’agis. De même, dans l’action la plus désintéressée, mon intérêt est présent, ne serait-ce que dans le bénéfice moral que j’en retire. L’intérêt de soi et celui d’autrui sont indémêlables. L’individualisme est une simplification abusive qui cherche à justifier par des soi-disant raisons de nature un système contre nature – qui, littéralement, détruit la nature.

Mais quelle que soit l’affiliation, révolution ou réaction, je suis frappée par l’impossibilité de débattre. Nous n’avons pas changé depuis 1937 : celui qui ne défend pas la même idée devient un adversaire, il est presque privé d’humanité, on peut tout lui infliger. L’opinion se revendique comme telle, comme si la vérité ne résidait que dans le cri inarticulé de la singularité, et non de la confrontation rigoureuse des discours. Le texte de S. Weil n’est pas partisan, bien qu’elle soit partisane, engagée aux côtés des républicains lors la guerre d’Espagne. Il fait appel, encore et toujours, à la vigilance de l’intelligence, comme à une arme véritable, qui sauve des vies. Il invite, coûte que coûte, à préserver la nuance, la mesure, la complexité – même au cœur de l’action, surtout au cœur de l’action, quand il est plus difficile et plus nécessaire d’y voir clair.

« Éclaircir les notions, discréditer les mots congénitalement vides, définir l’usage des autres par des analyses précises, c’est là, si étrange que cela puisse paraître, un travail qui pourrait préserver des existences humaines. Ce travail, notre époque y semble à peu près inapte. Notre civilisation couvre de son éclat une véritable décadence intellectuelle. Nous n’accordons à la superstition, dans notre esprit, aucune place réservée, analogue à la mythologie grecque, et la superstition se venge en envahissant sous le couvert d’un vocabulaire abstrait tout le domaine de la pensée. Notre science contient comme dans un magasin les mécanismes intellectuels les plus raffinés pour résoudre les problèmes les plus complexes, mais nous sommes presque incapables d’appliquer les méthodes élémentaires de la pensée raisonnable. En tout domaine nous semblons avoir perdu les notions essentielles de l’intelligence, les notions de limite, de mesure, de degré, de proportion, de relation, de rapport, de condition, de liaison nécessaire, de connexion entre moyens et résultats. Pour s’en tenir aux affaires humaines, notre univers politique est exclusivement peuplé de mythes et de monstres ; nous n’y connaissons que des entités, que des absolus. Tous les mots du vocabulaire politique et social pourraient servir d’exemple. Nation, sécurité, capitalisme, communisme, fascisme, ordre, autorité, propriété, démocratie, on pourrait les prendre tous les uns après les autres. Jamais nous ne les plaçons dans des formules telles que : Il y a démocratie dans la mesure où…, ou encore : Il y a capitalisme pour autant que… L’usage d’expressions du type “dans la mesure où” dépasse notre puissance intellectuelle. Chacun de ces mots semble représenter une réalité absolue, indépendante de toutes les conditions, ou un but absolu, indépendant de tous les modes d’action, ou encore un mal absolu ; et en même temps, sous chacun de ces mots nous mettons tour à tour ou même simultanément n’importe quoi. Nous vivons au milieu de réalités changeantes, diverses, déterminées par le jeu mouvant des nécessités extérieures, se transformant en fonction de certaines conditions et dans certaines limites ; mais nous agissons, nous luttons, nous sacrifions nous-mêmes et autrui en vertu d’abstractions cristallisées, isolées, impossibles à mettre en rapport entre elles ou avec les choses concrètes. Notre époque soi-disant technicienne ne sait que se battre contre les moulins à vent. »

Le texte complet se trouve dans le recueil L’Espagnole, publié aux éditions Abrüpt.

9 commentaires sur “Mettre fin à la guerre sans renoncer à la lutte

    1. Merci de ta lecture ! Je savais que ce texte te plairait par son intelligence de la complexité du réel que tu rends dans ton écriture foisonnante. Je te conseille d’aller sur le site d’abrüpt : le texte est disponible en ligne en entier gratuitement sous la forme appelée antilivre.

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  1. Je précise : ils ont probablement les oreilles, comme tout le monde, mais sont-elles disponibles et ont-elles appris à reconnaître ce type de fréquence ? Là devrait aussi être le boulot de l’école, non pas seulement ici et là, mais partout.

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    1. Dans l’absolu, je suis d’accord avec toi ; mais aujourd’hui, on demande trop à l’école et on se décharge sur elle d’une bonne part de l’éducation. Si les adultes réfléchissaient avec la rigueur que décrit S. Weil, les enfants apprendraient à faire de même, par l’exemple, sans enseignement en rhétorique – au sens noble de ce terme. C’est avant tout la responsabilité des parents, comme de l’ensemble de la société, des discours qui les entourent.
      D’ailleurs, je me sens également concernée par les critiques de SW. On a tous cette tendance à simplifier sa pensée pour agir, qu’elle corrige ici sévèrement. En général, SW est sévère. 😉 Elle a l’art de refroidir les ardeurs et les indignations, de privilégier la lucidité à tout bénéfice affectif, en fait elle établit une ascèse de l’action.
      Mais voilà que je me lance dans un autre article !

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      1. Oui, dans l’absolu je suis moi aussi d’accord avec toi, mais j’ai moins d’espoir ou d’optimisme sur ce que les familles peuvent faire. Je parle probablement dans la position de qqn qui a reçu, en ce qui concerne l’affinement de la pensée, davantage de l’école que de ma famille. Bien des parents sont moins armés que les enseignants pour developper les comparaisons, le sens critique, etc. La tâche de l’école est très difficile, je suis la première à le reconnaître, mais si on perd cette ambition, l’école a peu lieu d’être. Sur Simone Weil, oui, et certains lui reprochent de « manquer de chair »… 😅

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        1. Oui, les parents doivent prendre leurs responsabilités. Je pense que tous en sont capables s’ils le souhaitent, même sans formation intellectuelle, ce n’est pas elle qui fait l’intelligence. Dans le fond, S. Weil décrit une éthique de la pensée, une forme d’honnêteté, et c’est à la portée de tout le monde. Autrement dit, personne n’a d’excuses, on a tous un cerveau. Il suffit d’être à la fois réfléchi et sensible. Certes, c’est un effort. Quand on ne le fait pas, c’est par facilité et paresse et non par manque de connaissances.
          D’ailleurs, les intellectuels ont une tendance particulière à être dupes des grands mots, sous l’emprise des discours creux dont parle S. Weil. Dans Pourquoi la guerre, Einstein le remarque aussi : « J’ai pu éprouver moi-même que c’est bien plutôt la soi-disant “intelligence” qui se trouve être la proie la plus facile des funestes suggestions collectives, car elle n’a pas coutume de puiser aux sources de l’expérience vécue, et que c’est au contraire par le truchement du papier imprimé qu’elle se laisse le plus aisément et le plus complètement saisir. »

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          1. Encore une fois, je suis bien moins optimiste que toi. Je suis entièrement d’accord sur le fait que les intellectuels font preuve d’autant d’aveuglement que les autres, sans compter l’arrogance. Mais l’effort que tu décris n’est, à mon avis, pas à la portée de tout le monde, car il est difficile d’avoir une idée de son propre processus de pensée.

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