Se dépenser

Marcher. Entrer dans la lumière qui givre les joues et craque autour des pas. Ouvrir les murs à la recherche d’un arbre, de son bruissement sentimental. Laisser défiler les représentations, les réelles et les imaginées. Se tromper sur les visages et sur son nom. S’arrêter à la flaque d’une idée. Collectionner les éclats de ciel – sur les vitres, les verres, les eaux, les yeux – et regarder le ciel. Promettre sa joie à l’immensité.
Courir. Lancer et relancer son cœur dans les hauteurs, jongler avec, le sentir poindre dans ses poings, l’un puis l’autre. Dénouer le dédale de ses pensées au fil de ses pas, fil d’Ariane. Faire glisser le gris au bas de la ville, et elle se dévoile transparente, aussi aisée et souple à traverser que les distances d’un songe.
Danser. De soi ne rien laisser inhabité, ne rien abandonner à l’habitude. Désencombrer, dépoussiérer, faire de la lumière, et que vienne le souffle du plein air. Chasser la rêverie et sa mélancolie avec leurs excroissances et leur atrophie. Tenir un corps réel, non plus imaginaire. Le déployer – glisser, pointer, tourner – et le comprendre : on s’envole en s’ancrant dans la terre, la légèreté est dans la surprésence, tandis que l’absence à soi pèse sur soi, que l’absence au monde enterre sous le monde.
Se dépenser, inverser sa pensée, la donner aux choses au lieu d’y prendre les choses, la laisser tomber à ses pieds, et elle roule neutre et ensoleillée, devançant ce qu’on aurait pensé. Cesser délicieusement de douter, accorder enfin sa confiance aux sens.
Puis la détente. L’archer qui tend l’arc de l’âme à en briser le bois et pointe sur le monde les flèches de l’attente, l’archer, enfin, s’est arrêté. Il a enlevé ses souliers et trempe ses pieds dans le lac noir et mauve de l’imagination. Il laisse, laisse pousser à ses côtés l’âme redevenue arbre – ombre, lumière et frémissement.
Le soir on se sent ours. L’appétit donne au moindre bout de pain la saveur du miel. Le sommeil a la pesanteur d’un mois, la douceur d’un pelage. Le corps entre dans l’âme, grotte où il dessine le chiffre de ses organes.

31 commentaires sur “Se dépenser

      1. Je remarque une chose, au sujet de nos écritures soeurs mais différentes. La tienne adopte un point de vue général pour parler de l’intériorité la plus intime, comme une forme de détour. La mienne peine à s’extraire de la chair et de la matière. Est-ce que tu le sens comme ça ?

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        1. Oui, tu es bien plus dans le monde. Ou ton rapport au monde est plus équilibré. Ni trop loin ni trop proche.
          Il y a de la pudeur dans mon penchant vers la généralité mais aussi un tour de pensée : j’ai fait des études de philosophie (et me plaisaient tout particulièrement la métaphysique et les mystiques) tout en gardant un rapport halluciné ou aveugle au réel, beaucoup de mal à prendre de la distance ou à développer une carapace. Cela doit se voir dans ce que j’écris : j’idéalise, je conceptualise et en même temps je ne peux pas me sortir des images, des sens, des matières.
          Tu vois, même te dire ça me semble égocentrique et sans intérêt. J’aime quand le je se pulvérise entre ciel et terre.

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        2. Oui, les études de philosophie se sentent, in a good way. La transcription du réel dans ton écriture, hallucinatoire comme tu le dis, est vraiment intéressante parce que très personnelle, très singulière. C’est bien sûr ce qui la rend précieuse.
          Je te fais dire des choses que tu n’as pas envie de dire, pardon.
          Quand je parle de peine, je ne veux pas le dire négativement. Je veux simplement décrire l’effort et la tension. Je suis un peu comme une taupe (l’expression vient de mon mari, il veut dire que je suis complètement absorbée dans mon environnement immédiat, que je vois mal et seulement de près) qui apprendrait à parler. Toi, tu voltiges. Et pourtant quelque chose en nous se répond.

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        3. Rien à pardonner 🙂 j’ai seulement du mal à parler de moi sans avoir l’impression de me mettre en scène…
          On se répond mais je ne saurais dire exactement en quoi et comment. Cette ressemblance m’échappe bien plus que nos différences et pourtant elle est plus forte.

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        4. C’est mystérieux, en effet. Je crois qu’il y a certaines choses auxquelles nous sommes sensibles toutes les deux, d’une manière proche, et je les ai trouvées dans tes nouvelles, mais la retranscription est différente. Il y a aussi d’autres choses, qui m’échappent aussi.
          C’est dur de parler d’écriture en tenant l’intimité à distance. Enfin, pour moi en tout cas.

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        5. Oui pour moi aussi.
          J’ai lu dernièrement, de Valéry : « Si un oiseau savait dire ce qu’il chante, comment il chante et pourquoi il chante, il ne chanterait plus ». Depuis j’écris en me posant moins de questions sur l’écriture 😉

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        6. Mais lorsque on est professeur de littérature, n’a-t-on pas la tentation d’analyser sa propre production ? Je ne sens pas cette tendance chez toi, tu es trop vraie, trop immergée dans la réalité. Mais je pense que c’est un risque. Je le sens chez moi.

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        7. Haha, ce n’est pas de l’analyse, c’est une réaction réflexe, tu vois ? Je lis, et hop quelque chose veut être dit, mais si je me penche sur mon écriture pour me demander ce qui se passe, eh bien… Rien ne se passe.
          Merci beaucoup du compliment. Je crois que je suis un instrument bien accordé pour lire les fréquences littéraires, en quelque sorte, du moins certaines. Et dans ma caisse de résonance, les notes de ta musique sonnent mieux que d’autres. Ce n’est pas juste un hasard. C’est que tu écris vraiment bien.

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        8. Toute réflexion est un réflexe. L’idée ne tombe pas du ciel mais la pomme sur la tête qui fait naître l’idée.
          J’accepte avec gratitude tes compliments, ils m’encouragent et du courage on n’en a jamais assez – je crains un peu qu’ils me gâtent, mais on en a déjà parlé, c’est un défaut de croissance 😉

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        9. Et je voudrais arrêter de lancer des compliments trop nombreux qui perdent de leur sel, surtout que tu n’aimes pas cela, mais ils sont sincères – et cela fait plaisir de les donner quand on peut les donner sans se sentir partagé.

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  1. Paresseux, j’extrais cette phrase « le soir on se sent ours » qui me dit tant de chose qu’elle va faire mon miel pour cette soirée au moins.
    Pas que je n’oublie ou néglige le reste du texte ; juste je le retrouve condensé dans cet ours du soir.

    Sinon, vous deux, faire quelque chose ? déjà, le plus entrelacé dialogue qu’on puisse lire entre les billets de vos blogues -et de quelques autres !
    🙂

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