Lisbonne avec ses maisons multicolores

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© Joséphine Lanesem

Pessoa écrit sous plusieurs noms qui constituent ses hétéronymes, et pas seulement ses pseudonymes, car chacun désigne une personne à part entière, avec son style, son esthétique, son tempérament, son univers de rues, routes, champs ou mers. « Pessoa » signifie justement « personne » en portugais, donc à la fois quelqu’un et la négation de ce quelqu’un.
Il y a la préciosité littéraire de Ricardo Reis, la présence solaire d’Alberto Caeiro, la voix peuplée des bruits du monde d’Alvaro de Campos, l’hémorragie mélancolique de Bernardo Soares, il y a celui qui écrit en anglais, celui qui écrit en portugais, un qui signe Pessoa, essayiste parfois, ou adepte de magie et d’occultisme.
Ce n’est pas un jeu littéraire, un système de pensée ou une comédie humaine, c’est un drame existentiel, notre conscience métamorphe, kaléidoscopique trouée d’un côté par le oui éclatant, tout-puissant de l’enfance évidente (Caiero), de l’autre par le non fascinant, hypnotisant d’un au-delà ou d’un en deçà de l’enfance, terrible et attirant (Soares, parfois Campos).
L’âge adulte ou social, avec ses rôles et ses places, régularisant et normalisant, rassurant en angoissant, il n’en est pas question. Ici on n’est personne.
Et le non gagne sur le oui. Malgré tout. Malgré ce qu’on aurait voulu, ce que Pessoa aurait voulu, peut-être. Le non qu’il note par cette fabuleuse inversion : « Je pense, donc je n’existe pas ».
Ainsi, en lisant Pessoa, on se désincarne, se désagrège, s’inexiste, et c’est étrangement délicieux – ou parfaitement insoutenable. Le réel se déréalise d’avoir été touché, la vérité vitale du poème annule la vie et la vérité.

Un poème qui n’est pas le plus saisissant mais m’émeut dans sa modestie même de ritournelle. Il parle d’une ville où j’ai vécu, dont j’ai la nostalgie, par qui j’ai découvert la nostalgie, la fameuse saudade : Lisbonne.

Lisbonne avec ses maisons
Multicolores,
Lisbonne avec ses maisons
Multicolores,
Lisbonne avec ses maisons
Multicolores….
À force d’être différent, c’est monotone,
Comme à force de sentir, je ne fais que penser.
Si, la nuit, couché mais réveillé,
Dans l’inutile lucidité de l’impossibilité de dormir,
Je veux imaginer quelque chose
Et qu’il en surgit toujours une autre (parce que le sommeil est là,
Et aussi, parce que le sommeil est là, un petit morceau de rêve),
Je veux allonger la vue avec quoi j’imagine
Jusqu’à de grandes palmeraies fantastiques,
Mais je ne vois rien,
Sur une espèce de surface interne des paupières,
Que Lisbonne avec ses maisons
Multicolores.

Je souris, parce que, d’ici, couché, c’est autre chose.
À force d’être monotone, c’est différent.
Et, à force d’être moi, je m’endors et j’oublie que j’existe.

Reste seule, sans moi, qui l’ai oubliée parce que je dors,
Lisbonne avec ses maisons
Multicolores.

(Derniers poèmes, Alvaro de Campos, traduction du portugais par Patrick Quillier)

2 réflexions sur “Lisbonne avec ses maisons multicolores

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