A Line Made by Walking

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A Line Made By Walking, Richard Long, 1967

 

C’est un champ de pâquerettes, modeste. Richard Long y marche, aller-retour inlassable le long d’une ligne droite, jusqu’à ce que l’herbe et les fleurs ploient et blanchissent. Il s’arrête, recule de quelques pas et prend une photographie. Il la nomme. A Line Made By Walking. Il la date. 1967.

Ce sont les années 1960, non loin de Londres. Mais ici pas de rock n’ roll. Juste une image fixant le vide : traits géométrisants, grisaille du noir et blanc. Le chemin tracé s’arrête avant d’atteindre le spectateur ou le bois, à l’arrière plan. La distance est distanciée. La marche détache de soi et du monde, aussi raisonnée et insensée qu’un ascétisme.

Ou se réfère-t-elle aux premiers pas d’un tout petit allant d’un parent à l’autre dans le jardin public ? Ou aux dernier pas d’un disparu ? Car celui qui marchait est parti. Était-ce même Long ? Ces pas ne semblent ceux de personne. Ils s’épurent à force de se répéter, se réduisent à des pas, rien que des pas, sans passant ni passage. Et le sillon qu’ils creusent en prolonge d’autres, plus anciens, celui du paysan devenu vers du poète, poète romantique dans les campagnes anglaises dont les vers riment et rythment la promenade.

Premiers pas, derniers pas… Ce qui est certain, c’est que l’on tourne en rond. Serait-ce l’aller-retour du méditant, du philosophe – péripatéticien ? Cheminement du corps qui est celui de la pensée. Dans A Line Made By Walking, la marche se fait démarche : acte conceptuel permettant de réinventer l’espace artistique. Elle n’est pas une promenade – qui se promène en ligne droite ? Demandant concentration et précision, elle est un outil intellectuel pour pénétrer le paysage, penser le rapport de l’homme à la terre, sa verticalité, égale à celle des arbres en face de lui.

Mais plus qu’à un système de raison, la marche conduit à une sagesse. Marcher, c’est passer et vivre son passage, penser son impermanence dans la permanence de ses pas. Le moi se défait de l’identité et de la localité. Le chemin prolonge la silhouette en une ligne de vie.

Long ne cesse de dire son désir de préserver la nature, de n’y laisser par son art que des traces effacées s’effaçant. Pourtant, aussi superficielle que soit la blessure qu’il inflige, elle est réelle : pour une fleur, une destruction éphémère est définitive, et par-delà ces quelques fleurs, c’est le paysage de la tradition picturale que Long détruit, il en piétine la ligne de fuite, en monotonise et égalise le divers pittoresque en aplats noirs et blancs pour créer son paysage : celui de la présence contre la représentation.

Dans son inlassable va-et-vient il parcourt un espace réduit, inversant la logique de nos transports modernes : il utilise le temps pour dilater l’espace au lieu d’utiliser l’espace pour écourter le temps (d’ailleurs ne s’appelle-t-il pas Long ?). La marche ne franchit alors aucune frontière, n’accumule aucun kilomètre, mais traverse l’épaisseur de la durée, et ce faisant l’épaissit. Elle est un trou dans la vie comme dans le paysage. Un trait ouvert au sol qui ne délimite aucune propriété et permet pourtant d’y séjourner en y inscrivant le chiffre d’un sens.

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