Plumes, plantes et pluie

à Pia

Elles se rencontrent dans une rue en pente balayée et lustrée par une pluie blanche éblouissante. Alice a un parapluie gigantesque et extravagant surmonté d’un ruban qui semble servir de gouttière. Agnès non. Ce n’est pas qu’elle l’a oublié. Même si ça serait son genre. C’est qu’elle n’en a tout simplement pas. La pluie la grise. Déchaînée, imprévisible, ironique, généreuse. Le ciel se glisse sous ses vêtements, caresse et presse sa peau frissonnante. Le sol adhère à ses semelles, les arbres ensemencent ses cheveux, ses collants déteignent sur ses jambes et les murs, les toits sur ses pupilles, toute la ville entre en elle : une odeur d’arbres âgés, de crayon crissant sur le papier, de fraises et de parquet, de fenêtre ouverte sur le printemps et d’enfant qui dort. Elle lève le nez plutôt que de le baisser. La pluie, c’est le monde qui l’arrête au coin de la rue et l’embrasse avec fougue et fierté.

Alice offre un abri à Agnès. Sourire brouillé. Elles ne se parlent pas, préfèrent écouter la pluie qui pour Alice fait ccccchhhhh, quel ennui et pour Agnès plplplplplpl, quel mystère. La grêle frappe maintenant la toile imperméable, de plus en plus dense et pesante. Le monde est jaloux parce que je suis avec Alice, pense Agnès, et elle prend malicieusement son bras. Un grêlon troue alors la paroi et entaille la joue de son amie. Le sang coule, avivé, délavé par la pluie et les larmes.

Agnès aime Alice immédiatement avec l’intuition sage des grands oiseaux qui planent. Alice longtemps, longtemps après, lorsqu’elle voit qu’Agnès n’exige rien, ni récompense, ni sacrifice, et aime comme il pleut – déraisonnée, imprévisible, ironique, généreuse.

Elles vivent dans une serre où les livres se cornent et se décolorent, où les draps s’imprègnent d’humidité et de senteurs, où le pain et les biscuits se durcissent et s’effritent. Des tulipes rayonnent autour du lit, un palmier et un magnolia ombragent le bureau, amandes et abricots caressent leurs silhouettes qui se cherchent. Alice, thérapeute des plantes, écoute croître les troncs, les tiges et les pistils, analyse les pétales, les feuilles et les fruits. Quelle âme compliquée que la végétale. Agnès va lui chercher de nouveaux spécimens dans un grand avion de papier plié. L’une regarde la pâleur vibrante de l’ampoule traverser une feuille rongée par le chagrin, l’autre les rayons rougis du soleil percer une aile picorée par les oiseaux, éraflée par les branches, et toutes deux se rappellent leur rencontre – la grêle qui déchira le parapluie, la grande clarté qui entra dans leur vie.

Alice a hérité de son aïeule, l’Alice au Pays des Merveilles, la perspicacité de son nez retroussé et l’intrépidité de ses yeux limpides. Elle pense avec assurance et enjouement, parle avec la franchise de l’enfant et le raffinement de l’adulte.

Agnès est le jouet de quatre anges qui habitent son prénom. Ils manipulent les fils qui relient ses poignets, ses chevilles, sa tête et son coccyx au ciel, les tirent ou les lâchent en éclatant d’un rire blanc.

Lorsqu’Agnès serre Alice, elle sent un échafaudage extrêmement complexe d’os frêles et obstinés et lorsqu’Alice serre Agnès, elle sent une chair lisse battant d’un sang lent et tendre. Agnès craint de la briser et Alice qu’elle s’enfuie. Agnès d’Alice est la métonymie, l’acier de son épée, le bleu de son ciel, l’iris de son regard, l’une la pensée, l’autre la vie, perdant leur saveur en étant séparées.

Le matin éclaire et cerne leurs travaux respectifs. Il luit aux oreilles d’Alice penchée sur le microscope, autour des deux perles endormies rêvant de l’aiguille qui perça les lobes, du pouce qu’elle érafla en reprisant bas et gilets, du coussinet rouge où elle s’enfonce, rangée dans un tiroir ; et il brille émeraude au nombril d’Agnès qui, en jean et soutien-gorge, enturbannée d’un foulard chamarré, déplace les herbiers d’étagère au sommet d’une échelle. Sa peau noire recèle de profonds reflets bleus. Alice, l’épi blond, la taquine : toi petite, tu es tombée dans l’encrier. Et toi, tu es restée trop longtemps entre les pages, réplique Agnès.

Agnès modèle un vase au tour. La terre caresse les paumes et la pulpe des doigts, le poignet se courbe pour contourner le vide. Un pot à fleurs se trouve à côté d’elle, à l’envers, les trous en l’air, où se glissent les pinceaux propres et secs d’Alice, qui peint les objets déjà finis et cuits, en blanc, bleu, jaune et noir et arabesques fantasques : avec tes vases et tes pots, tu sculptes le manque, délimites l’absence, donnes un socle au vide. Agnès sourit : avec ton pinceau tu théorises, mets plutôt la main à la pâte, la pensée simplifie en séparant, la vie fait tout tenir ensemble, c’est bien plus compliqué… Le manque, le vide et l’absence ne sont pas équivalents. Et il y en a de toutes sortes… Le vide du vertige et le vide qu’on respire, le manque de l’attente et le manque de la perte, l’absence de ce qui a été et de ce qui n’a jamais été.

À la fenêtre, deux figurines les représentent, creuses et nues. Elles s’enlacent la tête inclinée, le pas accordé, se détachant contre le crépuscule. Dehors Alice rejoint son amie au bord du puits. Il est tard, murmure-t-elle. Agnès se tait et fixe sa silhouette, là en bas, enfouie dans la terre et entourée de brillants comme une âme prisonnière. C’est le seul reflet qu’elle tolère. Une fois le vendeur de miroirs est venu. Il a deux cœurs qui battent en s’alternant. Sa voix en résonne d’un écho permanent. Alice lui a acheté une grande glace à trois panneaux pour se voir sous tous les angles et à l’infini. Agnès l’a brisée de ses poings, le bois terne du fond taché de sang qui sécha brun et les éclats à terre verts si verts de toutes les plantes de la serre, comme l’émeraude à son nombril qu’on ne voyait pas.

Une voisine arrive, Alice se précipite à la porte et Agnès se réfugie dans le champ de coquelicots, où elle regarde sa compagne et son hôte s’agiter autour de la lampe, leurs larges jupes étroitement serrées à la taille déployant leurs riches couleurs sur l’épaisse et pressante obscurité des plantes, deux papillons ignorants des ténèbres, allant d’un sujet à l’autre avec tant d’art et de naturel, accordant leurs humeurs, associant leurs souvenirs, deux jeunes femmes inconscientes de la mort.

Au réveil le soleil découpe les motifs des volets sur le drap, rosaces et entrelacs. Derrière eux le ciel parsème les champs. La pluie a rempli les traces de pas de son bleu et son blanc. Alice et Agnès dans les bras l’une de l’autre se transmettent chaleur et courage. La pomme de douche projette une eau fraîche et étincelante. L’oreille d’Alice la recueille dans ses méandres qui tracent l’empreinte digitale de son âme. Les cils mouillés d’Agnès étoilent ses yeux, qui semblent dessinés schématiquement par un enfant. En se savonnant, elle remarque que sa peau est toute trouée, comme une chair de poule à l’envers. Pour ne pas inquiéter son amie, elle n’en dit rien et applique ensuite la pommade destinée aux feuilles rongées par le chagrin, espérant se refermer.

Sur la table de bois, dans un chiffon rayé de rouge, repose le pain. Alice le découvre et le tranche avec un long couteau dentelé. Le soleil entre par le verre de la serre et s’attarde aux gouttes qui perlent à son front, sous ses cheveux enroulés dans une serviette. Elle lève devant lui la première tranche pour en évaluer les alvéoles, puis la met de côté et coupe la suivante. Ses mains ne prennent pas les choses, elles les effleurent, les portent, les poussent. Tout se fait du bout des doigts entre une orchidée et un bonzaï. Agnès la regarde assise sous le figuier, parmi les pots de confitures, céréales et épices. Entre ses genoux elle tient le moulin à café dont elle tourne fermement la manivelle, se régalant du crissement et de l’odeur qu’il libère.

Les trous se sont élargis. Il en sort à présent une lumière dorée qui ne cesse de s’intensifier. Alice regarde Agnès se mouvoir, irradiée, entre les allées du potager. Elle s’approche et la touche avec précaution. La lumière est souple, nerveuse, soyeuse, dégageant un faible parfum abricoté. Agnès, ce sont des plumes qui te poussent. À ces mots le vent se lève, soulève l’automne et tourbillonne autour de l’illuminée. Alice recule, piquetée par la terre, les brindilles, les insectes emportés, fascinée par la lueur de flamme qui se répand. Puis la bourrasque se défait, les objets retombent dispersés. À la place d’Agnès vole, étourdi, un oiseau d’or, au bord des ailes et à la gorge orange, le bec et les yeux noirs. Il se dirige vers Alice immobile, soulève un pan de sa robe, se loge sous sa main entrouverte, se pose sur son épaule, puis picore le creux de sa nuque, nidifie la boucle de son chignon, tourne autour de sa tête, effleure ses lèvres, et enfin s’envole, haut, loin, laissant une plume à ses pieds.

Les mois passent. Alice peint le panneau au-dessus de leur lit, le plat du bureau et de la table à manger, les carreaux de la douche, d’arbres tortueux et de plantes grimpantes, de trapèzes ouvragés et de cerceaux fleuris. La plume d’or bordée d’orange attend près de l’encrier. Le cœur enflammé d’Agnès bat au loin et irrigue la main délicate et sereine d’Alice à l’abri sous le verre. Reviens, écrit-elle, je serai ta cage et ta forêt.

Histoire tirée du recueil Je serai ta cage et ta forêt

Monserate
© Joséphine Lanesem

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