Anna et les mots

img_20160619_212523

Ciel de Paris © Joséphine Lanesem

J’ai une amie charmante, et parfois désarmante, de sincérité et de lucidité. Elle a un nom qui ressemble au miroir devant lequel elle danse, Anna, et moi, m’appelle différemment à tout instant, variant au gré de la journée et de sa luminosité.
Cette invention incessante, j’en ai pris note sans qu’elle le sache. Un échantillon de sa poésie qui ne souhaite toucher juste et découvrir le ciel qu’à l’instant où elle est dite et ignore toute inscription pour la durée ou la postérité.

Baby bulle d’eau
Coton planant
Finesse folle
Plume sans bruit
Ma rareté
Ma luciole
Bébé mûre
Aile d’ange
Sauterelle des bois verts
Plume nacrée
Potiron rose
Pie à branche d’encre
Pétale
Goutte d’eau
Petite coiffe de Rose(s) (Titanic ou fleurs)
Miroir brodé
Coussinet de sable
Risobella
Abeille violette
Boucle à domicile de miel italien
Phinette
Plumette
Boucle d’eau
Luciole bouillante
Boucle soleil modéré (je n’aime pas le soleil brûlant)
La Boucle
Bouquet de bulles
Coquille de verre
Pantoufle
Moufle
Violon blanc
Bulle d’air
Bonnet moltonné
Bébé Jo (je dis n’importe quoi)
Petite ritournelle
Éléphanteau
Gant
Ruisseau de souffle
Poème
Mon enfant
Pioupiou
Bout de chat
Petite flûte
Baby vague
Mousseline
Tasse de thé bleu
Miel bleu
Fraise violette
Miel rose
BB Bougie
Lumière
Utopie de la boucle
Lumière des mers
Libellule
Petit écureuil
Petite écrivaine
Ma pauvre baudruche à brouillard
Couette soie
Moineau
Bris de diamant
Pluie bleue
Petite discrétion
Fiole

Joséphine, c’est mignon. Ça me fait penser à un mini pot de confiture qui se balade et à plein d’autres choses.

Lisbonne avec ses maisons multicolores

img_20151126_152337

© Joséphine Lanesem

Pessoa écrit sous plusieurs noms qui constituent ses hétéronymes, et pas seulement ses pseudonymes, car chacun désigne une personne à part entière, avec son style, son esthétique, son tempérament, son univers de rues, routes, champs ou mers. « Pessoa » signifie justement « personne » en portugais, donc à la fois quelqu’un et la négation de ce quelqu’un.
Il y a la préciosité littéraire de Ricardo Reis, la présence solaire d’Alberto Caeiro, la voix peuplée des bruits du monde d’Alvaro de Campos, l’hémorragie mélancolique de Bernardo Soares, il y a celui qui écrit en anglais, celui qui écrit en portugais, un qui signe Pessoa, essayiste parfois, ou adepte de magie et d’occultisme.
Ce n’est pas un jeu littéraire, un système de pensée ou une comédie humaine, c’est un drame existentiel, notre conscience métamorphe, kaléidoscopique trouée d’un côté par le oui éclatant, tout-puissant de l’enfance évidente (Caiero), de l’autre par le non fascinant, hypnotisant d’un au-delà ou d’un en deçà de l’enfance, terrible et attirant (Soares, parfois Campos).
L’âge adulte ou social, avec ses rôles et ses places, régularisant et normalisant, rassurant en angoissant, il n’en est pas question. Ici on n’est personne.
Et le non gagne sur le oui. Malgré tout. Malgré ce qu’on aurait voulu, ce que Pessoa aurait voulu, peut-être. Le non qu’il note par cette fabuleuse inversion : « Je pense, donc je n’existe pas ».
Ainsi, en lisant Pessoa, on se désincarne, se désagrège, s’inexiste, et c’est étrangement délicieux – ou parfaitement insoutenable. Le réel se déréalise d’avoir été touché, la vérité vitale du poème annule la vie et la vérité.

Un poème qui n’est pas le plus saisissant mais m’émeut dans sa modestie même de ritournelle. Il parle d’une ville où j’ai vécu, dont j’ai la nostalgie, par qui j’ai découvert la nostalgie, la fameuse saudade : Lisbonne.

Lisbonne avec ses maisons
Multicolores,
Lisbonne avec ses maisons
Multicolores,
Lisbonne avec ses maisons
Multicolores….
À force d’être différent, c’est monotone,
Comme à force de sentir, je ne fais que penser.
Si, la nuit, couché mais réveillé,
Dans l’inutile lucidité de l’impossibilité de dormir,
Je veux imaginer quelque chose
Et qu’il en surgit toujours une autre (parce que le sommeil est là,
Et aussi, parce que le sommeil est là, un petit morceau de rêve),
Je veux allonger la vue avec quoi j’imagine
Jusqu’à de grandes palmeraies fantastiques,
Mais je ne vois rien,
Sur une espèce de surface interne des paupières,
Que Lisbonne avec ses maisons
Multicolores.

Je souris, parce que, d’ici, couché, c’est autre chose.
À force d’être monotone, c’est différent.
Et, à force d’être moi, je m’endors et j’oublie que j’existe.

Reste seule, sans moi, qui l’ai oubliée parce que je dors,
Lisbonne avec ses maisons
Multicolores.

(Derniers poèmes, Alvaro de Campos, traduction du portugais par Patrick Quillier)

Des ciseaux

img_20170122_005213-2

© Joséphine Lanesem

Des ciseaux, petits, de précision, dit-on. Luisant sur l’émail blanc, leur acier recèle d’infinies querelles et l’éclat d’une étoile.
Ils ne m’appartiennent pas, je les utilise comme si. Des objets de lui qui modèlent mon corps, comme il y en a tant ici.
Ils coupent, étincelle d’extrême, coulée de saignée, épuisement du trop plein d’exister, entaille dans les ténèbres du corps. Le soulagement de laisser un peu de soi devenir chose parmi les choses, des ongles pâles, les nœuds de boucles indémêlables, la peau tendre aux coins des doigts ou dure sous le talon. Le dégoût et la fascination qui l’accompagne. Le frisson, la caresse piquante, de se tailler comme un buisson.
Sans symbolique, ces petits ciseaux. En série. Aussi monotones que la pluie. Une fois par semaine. Les pieds puis les mains. L’occasion de regarder ses pieds, ses mains, merveilleusement articulés, enchantés.
Ici on ne les appelle pas ciseaux, mais forbici. Et les ongles unghie, les pieds piedi, les mains mani. Des mots qui prennent les objets, pénétrant le réel par leur étrangeté même, alors que la langue maternelle les laisse glisser et cherche leur essence dans les débris épars, servante de l’âme seulement, fluide, fuyante, tourbillonnante, ruisseau de l’émoi sur la roche des choses que rident en passant les pensées.
Les lames courtes et courbes, ridiculement minuscules face aux lobes larges et plats qui les prolongent, réservés aux doigts. Une disproportion folle, fantasmée, transformant la main entre géant et nain.
Jointes l’une à l’autre par une vis, un point, deux lames croisées comme nos deux langues, la sienne & la mienne. Avant, quand il n’y en avait qu’une, je ne savais que lacérer le monde, ou moi. Avec deux je commence à découper des formes, faire des images, raconter des histoires.

Contribution à l’e-musée de l’objet

Que ma joie demeure

Que ma joie demeure de Jean Giono est un livre cosmique, Bible et Babel à la fois. Je me souviens de sa lecture comme d’un éblouissement. J’en mets ici quelques éclats.

« C’était une nuit extraordinaire.
Il y avait eu du vent, il avait cessé, et les étoiles avaient éclaté comme de l’herbe. Elles étaient en touffes avec des racines d’or, épanouies, enfoncées dans les ténèbres et qui soulevaient des mottes luisantes de nuit.
(…)
Il y avait tant de lumière qu’on voyait le monde dans sa vraie vérité, non plus décharné de jour mais engraissé d’ombre et d’une couleur bien plus fine. L’œil s’en réjouissait. L’apparence des choses n’avait plus de cruauté mais tout racontait une histoire, tout parlait doucement aux sens. »

« Alors le cerf dansa pour lui-même. Il était sur une lande nue. Il se sentait triste en se souvenant du cheval. Il levait les jambes l’une après l’autre. Il baissait la tête, il la relevait. Il éternuait. Il était triste. La lande nue, le printemps, pas de femelles, le cheval, le vieil homme, le jeune homme qui arrosait.
Il dansa le vieil homme, il dansa le jeune homme aux yeux paisibles. Il dansa le cheval malheureux et le cerf malheureux. Il dansa la lande. Il dansa son désir de printemps. Il dansa la brume et le ciel. Il dansa toutes les odeurs, et tout ce qu’il voyait, et tout ce qui était sensible à ses yeux, à ses oreilles, à ses narines et à sa peau. Il dansa le monde qui était ainsi entré en lui. Il dansa ce qu’il aurait dansé s’il avait été joyeux. Et il redevint joyeux. »

« Il sentait à ce moment-là la petite main dans sa main. Elle était chaude et lisse. La peau un peu molle. Les doigts craquants et tendres comme les petites branches des aulnes. Il regarda la main, le poignet, le bras, l’épaule, puis le visage.
Elle avait des yeux violets et laiteux et le bord des paupières était d’une pureté de sable.
« D’habitude, dit-elle, on ne m’aime pas.
— Pourquoi dire d’habitude ? Car, continua-t-il, en recommençant à balancer la petite main, si un ne vous aime pas, si deux, si trois, si cinquante ne vous aiment pas, celui qui arrivera après les cinquante trouvera peut-être des raisons de vous aimer, et quand vous vous en irez avec lui sur les chemins vous ne penserez plus aux ingrats, mais à lui seul, et vous direz : d’habitude, on m’aime.
— Je ne sais pas, dit-elle. Quand vous parlez longtemps, on vous comprend moins. »

D’autres livres de lui m’ont bouleversée : Le poids du cielNaissance de l’Odyssée… Je ne suis pas arrivée à entrer dans certains, comme Les Âmes fortes. On réduit souvent Giono à un écrivain régionaliste alors qu’il est exactement l’inverse, l’écrivain absolu – il n’y a pas de joie, d’herbe, de peine et d’étoile qu’il ne sache chanter. Et les animaux, comme il les anime… J’en reste émerveillée.
Dans ce livre il pose la question fondamentale : comment et si la poésie peut changer la vie, pas seulement la vie individuelle, intérieure, mais la vie sociale, politique. C’est l’histoire de ses pouvoirs et de son impuissance, de ses illuminations et de son désastre.

Les mots de Giono, je les lis et c’est comme si on un dieu empruntait ma voix pour réciter la formule de ma métamorphose.

gionojoie

L’ange

Ce n’était pas l’hiver. Ni l’été. Le ciel n’était pas bleu. Les nuages prenaient les ombres dans la leur, vaste, sans contour ni densité. Je les ai mangés.

Je ne peux pas parler plus fort, arrête de me le demander. Il faut chuchoter sinon il se réveille.

Il n’est pas entré par les yeux, ni par les oreilles, ni par le bas, mais par la bouche – et donc un peu le nez : quand j’ai mangé les nuages. Ce n’est ni un homme, ni une femme. Si je l’appelais, je le nommerais Ielle, mais je ne l’appelle pas puisqu’il est toujours là. Il n’a rien de clair ni de léger, comme on imagine un ange. Mais rien non plus de lourd ni de sombre.

Il dérange. Comme une porte ouverte éparpillant les pensées au courant d’air du monde. Je lui dis de la fermer, mais rien n’y fait. Parce qu’il n’est pas la main qui ouvre la porte mais la porte elle-même, et le courant d’air, et même les pensées. Mais la main, non.

Dans mes rêves il me force à avaler une pâte épaisse au sucre cristallisé crissant contre les dents et qui, évidemment, n’est pas une pâte épaisse au sucre cristallisé crissant contre les dents. La cuillère racle le pot et la pâte se pellicule de son goût de vieux bois et d’eau sale. Il m’ouvre la bouche en appuyant sur ma lèvre inférieure avec son pouce d’ange – de marbre froid. Je dois dormir longtemps pour digérer tout ça.

On ne se déteste pas. On ramasse ensemble les papiers tombés dans la rue : aujourd’hui la serviette qui entoura un sandwich, trois mouchoirs, deux tickets de métro et un billet de théâtre, un coin d’affiche et le numéro d’une baby-sitter, un prospectus sur les dents, une liste avec des couches, des emballages de médicaments, jamais ce que j’attends, le message. Il sauvera car ses mots seront des gestes, comme une main ouverte où passe un homme harassé.

Ielle m’inachève, délite l’espérance, dévide le souci. C’est triste d’une tristesse qui est presque un émerveillement. Comme s’il disait : tu n’es que poussière, avant d’ajouter : comme les étoiles.

Il y a de moins en moins de place pour moi. Ce n’est pas qu’il occupe de la place, c’est plutôt qu’il est la place et m’expulse de lui. Il lance : t’en as pas marre de vivre entre quat’ murs de sang ? Je crois que c’est sa manière de dire le corps… Il faudra céder. Si l’on devait se battre il gagnerait, avec son pouce de marbre et son oreille enflammée.

On lutte déjà sans lutter, par jeu, défi, défoulement de la rage, l’impuissance, le désastre d’exister. Et lui que défoule-t-il, puisqu’il n’est rien que le rien, le creux qui dessine mon contour, l’écart qui me distingue du monde, la négation qui m’affirme ? Peut-être son trop plein de lumière, sa puissance ennuyée, son vertige de mourir, infiniment mourir – ou infiniment aimer ?

On a retiré une grille d’égout, moi les doigts et les lèvres ensanglantés d’hiver et lui éclatant de ce sang, et on l’a posée contre la devanture fermée d’un magasin de jouets. Elle a poussé échelle. On y est montés de barreau en barreau – d’une prison que l’on quitte, d’une forêt qui s’éloigne du train. Au sommet régnaient les nuages, de tous côtés, bousculés de bourrasques, le champ blanc et battu du ciel.

Lorsqu’il s’impatiente de la lenteur de mes pensées, il commente chacune d’entre elles en narrateur cruel. Je n’ai plus qu’à me jeter par la fenêtre la plus proche, m’éjecter de moi qui ne suis plus que le rire de moi. Il me retient par le bras. Logé sous l’épaule chaude de douleur, un cœur bat.

Il est le bâillon et la camisole comme les ailes et le chant, le jour avec et le jour sans. Il ne supporte pas ce qui pénètre et s’amalgame au corps. La musique surtout hérisse ses plumes, ternit son auréole, crispe sa mâchoire et ses poings de marbre. Il se réfugie dans la vaisselle et le linge, lavés ou en train de l’être, dans les bruits clairs, perlés des matinées. La ville bleue lui manque avec ses sirènes, ses cloches, son brouhaha, la ville jaune aussi avec ses sifflets, ses pépiements, son charivari.

Grande nausée des déplacements mécaniques. Avion, train, voiture et même ascenseur le détraquent. Il ne tolère que la cadence de mes pas ponctués d’un de ses battements d’ailes et cherche les cages d’escaliers, les tours penchées, les fenêtres biaisées, les ponts alternés. Sur cette marche nous n’avons pas pleuré, dans ce grenier nous n’avons pas brûlé, sur ce parapet nous n’avons rien oublié. Accoudés au-dessus du fleuve, nous n’avons pas noué nos mains et rien promis à demain.

C’est lui qui sent et frémit au souffle, à l’odeur, au sel et à l’épice, travaillé par les inflexions, les cliquetis, les crépitements. Mais c’est moi qui vois. Des fragments de ci de ça et jusqu’à son regard blanc. Je ne serais bientôt réduite qu’à ça : être le regard d’un ange, qui a pour fond l’aveuglement.

Pour le contenter, je devrais ne pas être : ne pas parler car dans le moindre mot manquent tous les autres mots, ne pas bouger car un geste dessine l’absence de tous les autres gestes, ne pas avoir de visage et de voix car c’est refuser tous les autres visages et toutes les autres voix ; et être tous ces visages, toutes ces voix, tous ces gestes, tous ces mots, être leur absence, morte donc, peut-être. Pourtant il est la vie sauvage en moi, le déchaînement enchanté, l’ivresse de matérialité qu’est l’immatérialité.

 

Night Sky 1 Reversed 2002 by Vija Celmins born 1938

Night Sky Reversed, Vija Celmins, 2002, 38,7 x 48 cm, gravure pointe sèche et aquatinte