Haltes

Paolo Maccari est un poète italien contemporain. Je traduis ici trois poèmes de son tout récent recueil Fermate (terme se traduisant selon le contexte par « halte », « arrêt » ou « pause »).

Comme quand quelqu’un de plus grand que toi,
que tu admires au point de ne même pas
espérer un jour l’égaler,
te demande conseil, et même
te demande quoi faire,
et tu es soudain sidéré,
désorienté,
un peu fier, un peu, mais obscurément,
découragé…

Ainsi, il t’arrive de rougir
quand affleure, insoupçonnée, la conscience
que tandis que tu désespérais
d’arriver à vivre
tu n’as pas moins vécu que qui que ce soit.

*

Il me dit qu’il est heureux, plus ou moins,
et moi je ne le crois pas parce qu’il est adulte
intelligent et sans dieu.
Il me le répète et presque me convainc
parce qu’il ne veut pas me le prouver et reste calme.

Tu n’es pas heureux, ni plus ni moins,
dis-je pendant qu’entre nous va et vient
une affection extraordinairement vraie,
mais tu es fort de la force qu’il faut,
ni stoïque ni lysergique :
tu aurais beaucoup à opposer
aux outrages du sort
mais tu ne crois pas aux discours
qui supposent des exemples.

Le bonheur, après beaucoup de recherche,
te semble la forme
la moins vulgaire, c’est-à-dire la plus authentique,
d’élégance.
Mais, au fond, tu sais que seule ta force docile
te fait tenir debout.

Il sourit en répliquant
que s’il est fort
il est fort en ce qu’il est heureux
et que je ne peux pas le comprendre.
Je souris en retour, pour en rester là,
être à ses côtés et me montrer juste.
Je détruis l’arsenal de doutes
que je saurais lui jeter à la figure,
et ainsi je sens en moi aussi
grandir un peu de force.

*

Nous deux proches et la réciproque
exploration de nos yeux
suppliant un signe
de peste sur les joues
des jours sans nombre.

Le moyen âge,
avec ses forêts luxuriantes et ses dragons,
resserre les meurtrières,
murmure dans de vastes silences
des miniatures d’événements.
Et nous deux, seigneurs
de terres dépeuplées.

Nos amis ayant été ravis,
le temps et ses herbes volontaires ont englouti le dessin des chemins.
Nous sommes redevenus des chasseurs.
Des chercheurs de racines.

Chaque soleil meurt en d’intenses lumières tremblantes :
nous avançons sur les balcons
face
aux rouges humides de leurs couchers.

Je me demande qui de nous deux côte à côte
s’en ira
aujourd’hui ou jamais
désarmé léger dans le ventre de la forêt.
Ou qui de nous deux le premier
pensera fortement à mourir.

—-

Come quando qualcuno di te più grande,
che ammiri tanto da nemmeno
sperare di diventargli un giorno simile,
ti chiede consiglio, addirittura
ti domanda cosa fare,
e tu sei preso da stupore,
da disorientamento
un po’ fiero un po’, ma oscuramente,
abbattuto…

così capita di arrossire
se affiora inavvertita la coscienza
che mentre disperavi
di riuscire a vivere
non meno di chiunque hai vissuto.

*

Mi dice che è felice, più o meno,
e io non gli credo perché è adulto
intelligente e senza dio.
Me lo ripete e quasi mi convince
perché non lo vuole dimostrare e resta calmo.

Non sei felice, né più né meno,
dico io mentre circola
tra noi un affetto straordinariamente vero,
ma sei forte della forza che serve,
né stoica né lisergica:
avresti molto da opporre
alle diffamazioni della sorte
ma non credi ai discorsi
che prevedano esempi.

La felicità, dopo molto cercare,
ti appare la forma
meno volgare, cioè più autentica,
di eleganza.
però, in fondo, sai che ti sorregge
soltanto la tua docile forza.

Sorride mentre ribatte
che se è forte
è forte in quanto felice
e che io non posso capirlo.
Sorrido anch’io, per finirla,
per rimanere vicini e perché è giusto.
Distruggo l’arsenale di dubbi
che saprei scaraventargli contro,
e sento anch’io per questo
crescermi dentro un po’ di forza.

*

Noi due vicini e la reciproca
perlustrazione degli occhi
supplicando un indizio
di peste sulle guance
dei giorni senza numero.

L’età di mezzo,
con le sue foreste rigogliose e i suoi draghi,
assottiglia le feritoie
mormora in vasti silenzi
miniature di eventi.
E noi due, signori
di terre spopolate.

Rapiti i nostri amici,
il tempo e le sue erbe volitive
hanno ingoiato le sagome delle strade.
Siamo tornati cacciatori.
Cercatori di radici.

Ogni sole muore in intense luci tremanti:
ci affacciamo sui balconi
davanti
agli umidi rossi dei tramonti.

Mi domando chi tra noi due vicini
oggi o mai
se ne andrà via
inerme leggero nel ventre della foresta.
O chi tra noi due per primo
avrà il pensiero forte di morire.

À l’ombre de nos paupières baissées

KUBILAI : Je ne sais pas quand tu as trouvé le temps de visiter tous les pays que tu me décris. Il me semble, à moi, que tu n’es jamais sorti de ce jardin.
POLO : Tout ce que je vois, tout ce que je fais prend sens dans un espace de mon esprit où règnent le même calme qu’ici, la même pénombre, le même silence parcouru par les frémissements du feuillage. Dès que je m’absorbe dans ma réflexion, je me retrouve dans ce jardin, à cette heure du soir, en ton auguste compagnie, alors même que je continue, sans m’interrompre un instant, de remonter un fleuve vert de crocodiles ou de compter les barils de poisson salé qui descendent dans la cale.
KUBILAI : Moi non plus, je ne peux dire avec certitude si je me promène ici parmi les fontaines de porphyre, écoutant l’écho des jets d’eau, ou si je chevauche à la tête de mon armée, crasseux de sueur et de sang, conquérant les pays que tu devras décrire, ou encore tranche les doigts des assaillants qui escaladent les murs d’une forteresse assiégée.
POLO : Peut-être ce jardin n’existe-t-il qu’à l’ombre de nos paupières baissées, et n’avons-nous jamais arrêté, toi de soulever de la poussière sur les champs de bataille, moi de marchander des sacs de poivre dans les marchés lointains, mais chaque fois que nous fermons nos yeux à demi au milieu du vacarme et de la foule, il nous est permis de nous retirer ici vêtus de kimonos de soie, afin d’examiner ce que nous sommes en train de voir et de vivre, d’en tirer des conclusions, de l’envisager avec du recul.
KUBILAI : Peut-être notre dialogue a-t-il lieu entre deux misérables surnommés Kubilai Khan et Marco Polo, qui fouillent une décharge publique en entassant de la ferraille rouillée, des lambeaux d’étoffe et des vieux papiers. Ivres après quelques gorgées d’un mauvais vin, ils voient resplendir autour d’eux tous les trésors de l’Orient.
POLO : Peut-être du monde est-il resté un terrain vague couvert d’ordures, et le jardin suspendu du palais impérial du Grand Kahn. Seules nos paupières les séparent, mais on ne sait lequel est dedans, lequel dehors.

*

KUBLAI: Non so quando hai avuto il tempo di visitare tutti i paesi che mi descrivi. A me sembra che tu non ti sia mai mosso da questo giardino.
POLO: Ogni cosa che vedo e faccio prende senso in uno spazio della mente dove regna la stessa calma di qui, la stessa penombra, lo stesso silenzio percorso da fruscii di foglie. Nel momento in cui mi concentro a riflettere, mi ritrovo sempre in questo giardino, a quest’ora della sera, al tuo augusto cospetto, pur seguitando senza un attimo di sosta a risalire un fiume verde di coccodrilli o a contare i barili di pesce salato che calano nella stiva.
KUBLAI: Neanch’io sono sicuro d’essere qui, a passeggiare tra le fontane di porfido, ascoltando l’eco degli zampilli, e non a cavalcare incrostato di sudore e di sangue alla testa del mio esercito, conquistando i paesi che tu dovrai descrivere, o a mozzare le dita degli assalitori che scalano le mura d’una fortezza assediata.
POLO: Forse questo giardino esiste solo all’ombra delle nostre palpebre abbassate, e mai abbiamo interrotto, tu di sollevare polvere sui campi di battaglia, io di contrattare sacchi di pepe in lontani mercati, ma ogni volta che socchiudiamo gli occhi in mezzo al frastuono e alla calca ci è concesso di ritirarci qui vestiti di chimoni di seta, a considerare quello che stiamo vedendo e vivendo, a tirare le somme, a contemplare di lontano.
KUBLAI: Forse questo nostro dialogo si sta svolgendo tra due straccioni soprannominati Kublai Kan e Marco Polo, che stanno rovistando in uno scarico di spazzatura, ammucchiando rottami arrugginiti, brandelli di stoffa, cartaccia, e ubriachi per pochi sorsi di cattivo vino vedono intorno a loro splendere tutti i tesori dell’Oriente.
POLO: Forse del mondo è rimasto un terreno vago ricoperto da immondezzai, e il giardino pensile della reggia del Gran Kan. Sono le nostre palpebre che li separano, ma non si sa quale è dentro e quale è fuori.

Les Villes Invisibles, Italo Calvino

Irène

Irène est la ville qu’on voit lorsqu’on se penche au bord du plateau à l’heure où les lumières s’allument et on distingue là-bas, au fond, dans l’air limpide, la rosace de l’agglomération : où elle multiplie ses fenêtres, où elle se disperse en sentiers à peine éclairés, où elle amasse les ombres des jardins, où elle élève des tours portant le feu des signaux ; et si le soir est brumeux, une clarté brouillée gonfle comme une éponge gorgée de lait au bas des calanques.
Les voyageurs du plateau, les bergers qui transhument leurs troupeaux, les oiseleurs qui surveillent leurs rets, les ermites qui cueillent des chicorées, tous regardent en bas et parlent d’Irène. Le vent porte des fois une musique de grosses caisses et de trompettes, le crépitement des pétards dans l’illumination d’une fête ; d’autres fois l’égrenage de la mitraille, l’explosion d’une poudrière dans le ciel jaune des incendies qu’attise la guerre civile. Ceux qui regardent depuis là-haut font des conjectures sur ce qui se passe en ville, ils se demandent si ce serait agréable ou non de se trouver à Irène ce soir-là. Non qu’ils aient l’intention d’y aller – et de toute façon les routes qui descendent dans la vallée sont mauvaises – mais Irène aimante les regards et les pensées de qui se trouve en haut.
À ce point du récit, Kubilai Khan s’attend à ce que Marco parle d’Irène vue depuis l’intérieur. Et Marco ne peut pas : quelle est la ville que ceux du plateau appellent Irène, il n’est pas arrivé à le savoir ; d’ailleurs cela importe peu : vue depuis son centre, elle serait une autre ville ; Irène est un nom de ville vue depuis les lointains, et si on s’en approche, elle change.
Une est la ville pour celui qui passe sans y entrer et autre pour celui qui y est pris et n’en sort pas ; une est la ville où l’on arrive pour la première fois et autre celle qu’on quitte pour ne jamais y retourner ; chacune mérite un nom différent ; peut-être d’Irène ai-je déjà parlé sous d’autres noms ; peut-être n’ai-je parlé que d’Irène.

*

Irene è la città che si vede a sporgersi dal ciglio dell’altipiano nell’ora che le luci s’accendono e per l’aria limpida si distingue laggiù in fondo la rosa dell’abitato: dov’è più densa di finestre, dove si dirada in viottoli appena illuminati, dove ammassa ombre di giardini, dove innalza torri con i fuochi dei segnali; e se la sera è brumosa uno sfumato chiarore si gonfia come una spugna lattigginosa al piede dei calanchi.
I viaggiatori dell’altipiano, i pastori che transumano gli armenti, gli uccellatori che sorvegliano le reti, gli eremiti che colgono radicchi, tutti guardano in basso e parlano di Irene. Il vento porta a volte una musica di grancasse e trombe, lo scoppiettio dei mortaretti nella luminaria d’una festa; a volte lo sgranare della mitraglia, l’esplosione d’una polveriera nel cielo giallo degli incendi appiccati dalla guerra civile. Quelli che guardano di lassù fanno congetture su quanto sta accadendo nella città, si domandano se sarebbe bello o brutto trovarsi a Irene quella sera. Non che abbiano intenzione d’andarci – e comunque le strade che calano a valle sono cattive – ma Irene calamita sguardi e pensieri di chi sta là in alto.
A questo punto Kublai Kan s’aspetta che Marco parli d’Irene com’è vista da dentro. E Marco non può farlo: quale sia la città che quelli dell’altipiano chiamano Irene non è riuscito a saperlo; d’altronde poco importa: a vederla standoci in mezzo sarebbe un’altra città; Irene è un nome di città da lontano, e se ci si avvicina cambia.
La città per chi passa senza entrarci è una, e un’altra per chi ne è preso e non ne esce; una è la città in cui s’arriva la prima volta, un’altra quella che si lascia per non tornare; ognuna merita un nome diverso; forse di Irene ho già parlato sotto altri nomi; forse non ho parlato che di Irene.

Les Villes Invisibles, Italo Calvino

L’enfer des vivants

L’enfer des vivants n’est pas à venir ; s’il existe, il est déjà ici, c’est l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons en étant ensemble. Deux moyens pour ne pas en souffrir. Le premier vient facilement à beaucoup de gens : accepter l’enfer et s’y fondre jusqu’à ne plus le voir. Le deuxième est risqué et exige une attention et un apprentissage continus : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer, et le faire durer, et lui laisser de la place.

*

L’inferno dei viventi non è qualcosa che sarà; se ce n’è uno, è quello che è già qui, l’inferno che abitiamo tutti i giorni, che formiamo stando insieme. Due modi ci sono per non soffrirne. Il primo riesce facile a molti: accettare l’inferno e diventarne parte fino al punto di non vederlo più. Il secondo è rischioso ed esige attenzione e apprendimento continui: cercare e saper riconoscere chi e cosa, in mezzo all’inferno, non è inferno, e farlo durare, e dargli spazio.

Les Villes Invisibles, Italo Calvino

Valdrada

Les anciens construisirent Valdrada sur les rives d’un lac avec des maisons toutes en vérandas, les unes au-dessus des autres, et des rues hautes dont les balcons à balustrade donnent sur l’eau. Ainsi le voyageur en arrivant voit deux villes : l’une s’élève au-dessus du lac, l’autre s’y reflète tête en bas. Rien n’existe ou n’arrive dans une Valdrada que l’autre Valdrada ne répète, car la ville a été construite de telle sorte qu’en chaque point elle se reflète dans son miroir, et la Vadrada d’en bas, dans l’eau, contient non seulement toutes les stries et saillies des façades qui s’élèvent au-dessus du lac, mais aussi l’intérieur des pièces avec leur plafond et leur plancher, la perspective des couloirs, les miroirs des armoires.
Les habitants de Valdrada savent que tous leurs actes sont à la fois un acte et son image spéculaire, à qui appartient la dignité propre aux images, et cette conscience leur interdit de s’abandonner un seul instant au hasard et à l’oubli. Même lorsque les amants tournent et retournent leurs corps nus, peau contre peau, cherchant une position pour prendre plus de plaisir l’un de l’autre, même lorsque les assassins enfoncent leur couteau dans les veines noires du cou et plus le sang grumeleux déborde, plus ils plongent la lame qui glisse entre les tendons, ce n’est pas tant leur accouplement ou leur meurtre qui compte que l’accouplement ou le meurtre de leurs images limpides et froides dans le miroir.
Tantôt le miroir accroît la valeur de ce qu’il reflète, tantôt il la nie. Ce qui semble avoir de la valeur au-dessus du miroir n’en a pas toujours dans le miroir. Les deux villes jumelles ne sont pas égales, parce que rien de ce qui existe ou arrive à Valdrada n’est symétrique : à chaque visage et à chaque geste répondent depuis le miroir un visage ou un geste inverses en tout point. Les deux Valdrada vivent l’une pour l’autre, sans cesse les yeux dans les yeux, mais elles ne s’aiment pas.

*

Gli antichi costruirono Valdrada sulle rive d’un lago con case tutte verande una sopra l’altra e vie alte che affacciano sull’acqua i parapetti a balaustra. Così il viaggiatore vede arrivando due città: una diritta sopra il lago e una riflessa capovolta. Non esiste o avviene cosa nell’una Valdrada che l’altra Valdrada non ripeta, perché la città fu costruita in modo che ogni suo punto fosse riflesso dal suo specchio, e la Valdrada giù nell’acqua contiene non solo tutte le scanalature e gli sbalzi delle facciate che s’elevano sopra il lago ma anche l’interno delle stanze con i soffitti e i pavimenti, la prospettiva dei corridoi, gli specchi degli armadi.
Gli abitanti di Valdrada sanno che tutti i loro atti sono insieme quell’atto e la sua immagine speculare, cui appartiene la speciale dignità delle immagini, e questa loro coscienza vieta di abbandonarsi per un solo istante al caso e all’oblio. Anche quando gli amanti dànno volta ai corpi nudi pelle contro pelle cercando come mettersi per prendere l’uno dall’altro più piacere, anche quando gli assassini spingono il coltello nelle vene nere del collo e più sangue grumoso trabocca più affondano la lama che scivola tra i tendini, non è tanto il loro accoppiarsi o trucidarsi che importa quanto l’accoppiarsi o trucidarsi delle loro immagini limpide e fredde nello specchio.
Lo specchio ora accresce il valore alle cose, ora lo nega. Non tutto quel che sembra valere sopra lo specchio resiste se specchiato. Le due città gemelle non sono uguali, perché nulla di ciò che esiste o avviene a Valdrada è simmetrico: a ogni viso e gesto rispondono dallo specchio un viso o gesto inverso punto per punto. Le due Valdrade vivono l’una per l’altra, guardandosi negli occhi di continuo, ma non si amano.

Les Villes Invisibles, Italo Calvino

Armilla

 

Là où je voudrais vivre (et où peut-être je vis déjà)

Si Armilla est ainsi parce qu’inachevée ou démolie, s’il y a à son origine un sortilège ou seulement un caprice, je l’ignore. Le fait est qu’elle n’a ni murs, ni plafonds, ni planchers : elle n’a rien qui la fasse ressembler à une ville, excepté les canalisations de l’eau, qui montent à la verticale là où devraient être les maisons et se ramifient là où devraient être les étages : une forêt de tuyaux qui se terminent en robinets, douches, siphons, déversoirs. Contre le ciel resplendit le blanc de quelque lavabo ou baignoire ou autre faïence, comme des fruits tardifs restés accrochés aux branches. On dirait que les plombiers ont terminé leur travail et sont partis avant l’arrivée des maçons ; ou que leurs installations, indestructibles, ont résisté à une catastrophe, tremblement de terre ou corrosion des termites.
Abandonnée avant ou après avoir été habitée, Armilla n’est pas pour autant déserte. À toute heure, en levant les yeux vers les canalisations, il n’est pas rare d’apercevoir une ou plusieurs jeunes femmes, fluettes, pas bien grandes, qui se prélassent dans les baignoires, qui se cambrent sous les douches suspendues dans le vide, qui font leurs ablutions, ou se sèchent, ou se parfument, ou démêlent leurs longs cheveux devant les miroirs. Sous le soleil brillent les filets d’eau éventés par les douches, les jets des robinets, les giclées, les éclaboussures, la mousse des éponges.
L’explication à laquelle je suis arrivée est la suivante : de l’eau qui court dans les canalisations d’Armilla, les nymphes et les naïades sont restées les propriétaires. Habituées à remonter les veines souterraines, il leur a été facile de pénétrer dans le nouveau règne aquatique, de jaillir de ses sources démultipliées, de trouver de nouveaux miroirs, de nouveaux jeux, de nouvelles manières de jouir de l’eau. Il se peut que leur invasion ait chassé les hommes, ou il se peut qu’Armilla ait été construite par les hommes comme un don votif pour se concilier les nymphes offensées par leur mainmise sur l’eau. En tous cas, à présent, elles ont l’air contentes, ces demoiselles : le matin, on les entend chanter.

*

Se Armilla sia così perché incompiuta o perché demolita, se ci sia dietro un incantesimo o solo un capriccio, io lo ignoro. Fatto sta che non ha muri, né soffiti, né pavimenti: non ha nulla che la faccia sembrare una città, eccetto le tubature dell’acqua, che salgono verticali dove dovrebbero esserci le case e si diramano dove dovrebbero esserci i piani: una foresta di tubi che finiscono in rubinetti, docce, sifoni, troppopieni. Contro il cielo biancheggia qualche lavabo o vasca da bagno o altra maiolica, come frutti tardivi rimasti appesi ai rami. Si direbbe che gli idraulici abbiano compiuto il loro lavoro e se ne siano andati prima dell’arrivo dei muratori; oppure che i loro impianti, indistruttibili, abbiano resistito a una catastrofe, terremoto o corrosione di termiti.
Abbandonata prima o dopo essere stata abitata, Armilla non può dirsi deserta. A qualsiasi ora, alzando gli occhi tra le tubature, non è raro scorgere una o molte giovani donne, snelle, non alte di statura, che si crogiolano nelle vasche da bagno, che si inarcano sotto le docce sospese sul vuoto, che fanno abluzioni, o che s’asciugano, o che si profumano, o che si pettinano i lunghi capelli allo specchio. Nel sole brillano i fili d’acqua sventagliati dalle docce, i getti dei rubinetti, gli zampilli, gli schizzi, la schiuma delle spugne.
La spigazione cui sono arrivato è questa: dei corsi d’acqua incanalati nelle tubature d’Armilla sono rimaste padrone ninfe e naiadi. Abituate a risalire le vene sotterranee, è stato loro facile inoltrarsi nel nuovo regno acquatico, sgorgare da fonti moltiplicate, trovare nuovi specchi, nuovi giochi, nuovi modi di godere dell’acqua. Può darsi che la loro invasione abbia scacciato gli uomini, o può darsi che Armilla sia stata costruita dagli uomini come un dono votivo per ingraziarsi le ninfe offese per la manomissione delle acque. Comunque, adesso sembrano contente, queste donnine: al mattino si sentono cantare.

Les Villes Invisibles, Italo Calvino

Isidora

 

À l’homme qui chevauche longuement sur les terres sauvages vient le désir d’une ville. Il arrive finalement à Isidora, ville où les immeubles ont des escaliers en colimaçon incrustés de coquillages marins, où l’on fabrique selon les règles de l’art longues-vues et violons, où l’étranger qui hésite entre deux femmes en rencontre toujours une troisième, où les combats de coqs dégénèrent en rixes sanglantes entre les parieurs. À tout cela il pensait quand il désirait une ville. Isidora est donc la ville de ses rêves : avec une différence. La ville rêvée l’entourait jeune ; à Isidora il arrive à un âge avancé. Sur la place il y a le muret des vieux qui regardent passer la jeunesse ; lui est assis parmi eux, à la file. Les désirs sont déjà des souvenirs.

*

All’uomo che cavalcava lungamente per terreni selvatici viene desiderio d’una città. Finalmente giunge a Isidora, città dove i palazzi hanno scale a chiocciola incrostate di chiocciole marine, dove si fabbricano a regola d’arte cannocchiali e violini, dove quando il forestiero è incerto tra due donne ne incontra sempre una terza, dove le lotte dei galli degenerano in risse sanguinose tra gli scommettitori. A tutte queste cose egli pensava quando desiderava una città. Isidora è dunque la città dei suoi sogni: con una differenza. La città sognata conteneva lui giovane; a Isidora arriva in tarda età. Nella piazza c’è il muretto dei vecchi che guardano passare la gioventù; lui è seduto in fila con loro. I desideri sono già ricordi.

Les Villes Invisibles, Italo Calvino

En réponse à un article de Frog : Un livre de retour – Isidora