La perte en une phrase

Consigne pour l’agenda ironique de juillet, initié par Carnets Paresseux.

Perdre ses clefs, ses repères, ses cheveux, son âme, quelqu’un, un souvenir, une opportunité ; perdre son temps, une habitude, le repos, des kilos, ses feuilles, sa saveur, son parfum, sa raison, sa vanité. La perte est le sujet de ce mois. Elle se dira en une seule phrase, brève ou longue, avec ou sans ponctuation, fluide ou hachée, fuyante chutant avec l’objet perdu et se perdant avec lui, précipitée cherchant à le rattraper et se combler, ou lente, précautionneuse cernant le vide qu’il a laissé. On peut être ironique, ou pas. Sujet moins sombre qu’il n’y paraît : la perte ne se limite pas au manque, elle libère à sa manière, offre un espace où naître. La phrase unique lui donne voix.
Quelques livres d’une phrase, procédé très répandu dans la littérature contemporaine : Comédie classique de Marie N’Diaye, Zone de Matthias Énard, J’aime de Nane Beauregard, Anguille sous roche d’Ali Zamir, Verre cassé d’Alain Mabanckou, La nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès, Réparer les vivants de Maylis de Kerangal, et certainement bien d’autres – n’hésitez pas à les ajouter en commentaire. Autre modèle, les longues phrases de Marcel Proust et Claude Simon, mais vous pouvez aussi vous limiter à sujet verbe complément, ou même un mot, pire rien qu’un point. Prose ou vers. Bref, à vous.

Pour inaugurer, un poème d’Elizabeth Bishop sur l’art de la perte et sa traduction par Alix Cléo Roubaud, Linda Orr et Claude Mouchard :

One art

The art of losing isn’t hard to master;
so many things seem filled with the intent
to be lost that their loss is no disaster.

Lose something every day. Accept the fluster
of lost door keys, the hour badly spent.
The art of losing isn’t hard to master.

Then practice losing farther, losing faster:
places, and names, and where it was you meant
to travel. None of these will bring disaster.

I lost my mother’s watch. And look! my last, or
next-to-last, of three loved houses went.
The art of losing isn’t hard to master.

I lost two cities, lovely ones. And, vaster,
some realms I owned, two rivers, a continent.
I miss them, but it wasn’t a disaster.

—Even losing you (the joking voice, a gesture
I love) I shan’t have lied. It’s evident
the art of losing’s not too hard to master
though it may look like (Write it!) like disaster.

Un art

Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître ;
tant de choses semblent si pleines d’envie
d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre.

Perds chaque jour quelque chose. L’affolement de perdre
tes clés, accepte-le, et l’heure gâchée qui suit.
Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.

Puis entraîne toi, va plus vite, il faut étendre
tes pertes : aux endroits, aux noms, au lieu où tu fis
le projet d’aller. Rien là qui soit un désastre.

J’ai perdu la montre de ma mère. La dernière
ou l’avant-dernière de trois maisons aimées : partie !
Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.

J’ai perdu deux villes, de jolies villes. Et, plus vastes,
des royaumes que j’avais, deux rivières, tout un pays.
Ils me manquent, mais il n’y eut pas là de désastre.

Même en te perdant (la voix qui plaisante, un geste
que j’aime) je n’aurai pas menti. À l’évidence, oui,
dans l’art de perdre il n’est pas trop dur d’être maître
même s’il y a là comme (écris-le !) comme un désastre.


Déposez un lien vers votre texte en commentaire jusqu’au 23 juillet, je serai absente du 27 juin au 2 juillet, d’où cette consigne anticipée, mais je ne manquerai pas de valider vos commentaires et y répondre à mon retour.

Un chant de sirènes

Aussi précise qu’insaisissable, la poésie de Guillaume Sire paralyse la réflexion discursive, tour à tour analytique et synthétique, pour mobiliser la raison en son entier ; et l’on comprend sans pouvoir dire comment, on sait d’un savoir insu et d’autant plus puissant. C’est un chant de sirènes qui envoûte la pensée en s’adressant à sa part divine et enchantée et, indéchiffrable, lui offre son chiffre.

Je vous renvoie vers l’un de ses poèmes : Le goût de la vase.

Ce qu'il reste des brumes

Nous avons détesté l’enfance au point d’apprivoiser les loups. Ceux-ci ont refusé pourtant de remplacer nos espérances, empoisonnés par les fœtus que nous leur donnions à manger en promettant que ce n’était personne.

S’il n’est plus capable de déchirer le pli que l’homme a derrière les yeux, le langage est une couronne rouillée au fond de la mer — la vase, le goût révéré de la vase entre la langue et le palais.

Le sommeil n’est pas reposant s’il ne se défend de rien. Les morts ne se reposent pas.

Nous avons détesté l’enfance parce que nous étions des enfants, et, enfants, ignorions que les loups avaient peur de nous.

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La miraculeuse

Il y a quelques semaines, j’ai découvert le blog de Quyên (alias Frog), c’est un trésor éclatant et disparate comme la vie même : détails de jardins et de pâtisseries, coins de peinture et de pensée, aperçus vers une Méditerranée envoûtante ou une maternité sans gravité, et surtout des poèmes ciselés de présence, transperçants de clarté. De vrais miracles.
C’est une soeur de pensée que j’ai trouvée. Mais elle l’exprime mieux que moi, dans ce poème qu’elle m’a offert aujourd’hui, qui dit tous nos échos.

A Joséphine … Que la route te soit belle Comme tu remontes le printemps Légère, c’est promis D’amandier en peuplier Vers un pays de noirs mélèzes Sème derrière toi L’éclat des oliviers La mélodie des pins Tresse leurs parfums Que je suive ta route Les brumes du Nord Tendres et traîtresses Sous ton pas feront […]

via Le dos à l’Ile — A FROG’S BLOG