Éclats

Ce matin, nous avons l’attente en commun.

L’une, ses cheveux bleu électrique relevés en un chignon lâche autour de son visage gris perle, leggings imprimé d’ovnis et pull brodé de comètes comme si le papier peint de sa chambre d’enfant avait déteint sur sa peau, me sourit longuement. On vient de la même planète et, sous la verrière scintillante de pluie et de soleil, on se parle comme on le fait entre extraterrestres, par ultrasons, ravies de se retrouver après des millénaires de migration. Son fiancé la rejoint : l’anglais, continuité enchantée sans rien qui pèse, heurte ou tranche, auquel elle répond en le détachant et le désarticulant légèrement –  accent allemand. Elle continue de me regarder, du blanc des yeux. Rien ne peut troubler notre entente d’outre-ciel. Une femme croisée dans le métro, qui était moi en noire et j’étais elle en blanche, des sosies de hasard ? de destinée ? On avait ri et le rire était notre manière de toucher nos visages à l’aveugle, de se régaler de ressemblance dissemblante. Sa fille sur les genoux, elle avait entonné en cadence : regarde comme la dame est belle, belle, belle, et joyeuse de la joie de sa mère, l’enfant avait fêté en lançant ses M&M’s en l’air comme des confettis.

Un autre, les coudes sur ses jambes écartées, sa main sur sa nuque inclinée, chante pour lui-même, le corps en caisse de résonnance. Tous l’écoutent en feignant de ne pas. L’espagnol d’Amérique latine, aux inflexions italiennes, purifié de la nasalisation chuintante du Vieux Continent, ayant mêlé à la terre des origines une part égale de soleil, fondu la langue des hommes avec la langue des anges pour un alliage sacré. Une fillette, 3 ou 4 ans, se laisse choir devant lui. Allongée par terre, elle brasse le soleil avec ses bras et ses jambes, imitant l’oiseau de là-bas, de leur pays à eux, gigantesque, moite et bariolé. Il lui sourit. Je le sais sans le voir, à la variation de sa voix. Un Californien rencontré dans un train avait envié ma maîtrise des langues : ça te permet de connaître plein de gens ; et les gens sont bons, n’est-ce pas ? J’avais regardé ailleurs et acquiescé songeuse, pensant : les gens font comme ils peuvent.

Une femme s’assied à côté de moi et me parle en me prenant la main. Mes rêveries sont des rivages pour bien des égarés. Un illuminé croisé sur les marches de Saint Gervais avait eu une révélation dans une église du quartier tapissée de cierges. Il ne parvenait pas à la retrouver et la cherchait dans la lueur jumelle de mes yeux. Les brumes, me dit-elle, comment font-ils pour vivre dans les brumes ? On ne peut pas rester dans le flou comme ça. Ça vous donne le vague à l’âme. Ma fille vit à Milan. Ah votre frère vit à Londres ? Les brumes, alors, vous connaissez. C’est le grand problème des Allemands, les brumes. Un pays trop humide. Vous êtes de Paris ? Bien, bien. Les brumes, ça brouille, ça embrouille. L’italien de la Sardaigne aux arêtes rudes et étincelantes, à la fois pétale et épine du cœur, tour à tour désert et oasis d’une réalité retrouvée.

Un homme se lève. La femme s’interrompt, l’enfant au sol se tord, la fiancée bleue frémit.  Il se lève et s’éloigne, me dérobant son visage, oubliant derrière lui un sac, d’où pourrait s’échapper le souffle de la mort. Clous projetés dans la chair, cet éclat des sans éclat.


————

Contribution à l’atelier de François Bon : trois face à face, rencontre avec des inconnus dans l’espace public, quelle communauté à l’horizon de l’écriture. 

La perte en une phrase

Consigne pour l’agenda ironique de juillet, initié par Carnets Paresseux.

Perdre ses clefs, ses repères, ses cheveux, son âme, quelqu’un, un souvenir, une opportunité ; perdre son temps, une habitude, le repos, des kilos, ses feuilles, sa saveur, son parfum, sa raison, sa vanité. La perte est le sujet de ce mois. Elle se dira en une seule phrase, brève ou longue, avec ou sans ponctuation, fluide ou hachée, fuyante chutant avec l’objet perdu et se perdant avec lui, précipitée cherchant à le rattraper et se combler, ou lente, précautionneuse cernant le vide qu’il a laissé. On peut être ironique, ou pas. Sujet moins sombre qu’il n’y paraît : la perte ne se limite pas au manque, elle libère à sa manière, offre un espace où naître. La phrase unique lui donne voix.
Quelques livres d’une phrase, procédé très répandu dans la littérature contemporaine : Comédie classique de Marie N’Diaye, Zone de Matthias Énard, J’aime de Nane Beauregard, Anguille sous roche d’Ali Zamir, Verre cassé d’Alain Mabanckou, La nuit juste avant les forêts de Bernard-Marie Koltès, Réparer les vivants de Maylis de Kerangal, et certainement bien d’autres – n’hésitez pas à les ajouter en commentaire. Autre modèle, les longues phrases de Marcel Proust et Claude Simon, mais vous pouvez aussi vous limiter à sujet verbe complément, ou même un mot, pire rien qu’un point. Prose ou vers. Bref, à vous.

Pour inaugurer, un poème d’Elizabeth Bishop sur l’art de la perte et sa traduction par Alix Cléo Roubaud, Linda Orr et Claude Mouchard :

One art

The art of losing isn’t hard to master;
so many things seem filled with the intent
to be lost that their loss is no disaster.

Lose something every day. Accept the fluster
of lost door keys, the hour badly spent.
The art of losing isn’t hard to master.

Then practice losing farther, losing faster:
places, and names, and where it was you meant
to travel. None of these will bring disaster.

I lost my mother’s watch. And look! my last, or
next-to-last, of three loved houses went.
The art of losing isn’t hard to master.

I lost two cities, lovely ones. And, vaster,
some realms I owned, two rivers, a continent.
I miss them, but it wasn’t a disaster.

—Even losing you (the joking voice, a gesture
I love) I shan’t have lied. It’s evident
the art of losing’s not too hard to master
though it may look like (Write it!) like disaster.

Un art

Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître ;
tant de choses semblent si pleines d’envie
d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre.

Perds chaque jour quelque chose. L’affolement de perdre
tes clés, accepte-le, et l’heure gâchée qui suit.
Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.

Puis entraîne toi, va plus vite, il faut étendre
tes pertes : aux endroits, aux noms, au lieu où tu fis
le projet d’aller. Rien là qui soit un désastre.

J’ai perdu la montre de ma mère. La dernière
ou l’avant-dernière de trois maisons aimées : partie !
Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître.

J’ai perdu deux villes, de jolies villes. Et, plus vastes,
des royaumes que j’avais, deux rivières, tout un pays.
Ils me manquent, mais il n’y eut pas là de désastre.

Même en te perdant (la voix qui plaisante, un geste
que j’aime) je n’aurai pas menti. À l’évidence, oui,
dans l’art de perdre il n’est pas trop dur d’être maître
même s’il y a là comme (écris-le !) comme un désastre.


Déposez un lien vers votre texte en commentaire jusqu’au 23 juillet, je serai absente du 27 juin au 2 juillet, d’où cette consigne anticipée, mais je ne manquerai pas de valider vos commentaires et y répondre à mon retour.

L’immortalité

Ma tante et marraine Agnès – troisième de mes prénoms qui anagrammé appelle les anges – mange du chocolat, une poule au chocolat, dans une cocotte en chocolat, jusqu’au vaisselier où elle va chercher un verre qui est en chocolat. Chaque objet a chez elle une part en chocolat et tout ce qu’elle cuisine, plats français, baigne dans une sauce au chocolat. À cause de sa thyroïde – dont elle a eu un cancer et qui est malade aussi chez mes grands-mères, ma mère et moi – elle ne doit pas arrêter de manger du chocolat et n’en grossit pas. Au contraire, elle fond et il lui fournit un minimum d’épaisseur. Ma mère m’offre du rose manga au lieu du noir et blanc argenté qu’elle m’a promis, c’est-à-dire qu’elle me donne l’immortalisme au lieu de l’immortalité que je lui ai demandée. Rage – déchaînement silencieux en moi. Elle et sa sœur rient sur le canapé tandis que je déballe le rose : ça revient au même, l’immortalisme elles en veulent bien elles, c’est sympa les mangas. Je pense : ça n’existe même pas. Agnès s’éclipse, je la suis. Elle mange en douce le cadre en chocolat d’un tableau de Corot, paysage de verte campagne, cadre large à volutes et stries, noir feuilleté d’or. Elle le tient sous son bras gauche et en brise machinalement de petits morceaux de la main droite qu’elle porte à ses dents et grignote. Elle me demande de toucher ses vêtements, pour voir. Ils sont légers, rêches, délavés. C’est à force de les laver, je dois les laver tous les jours, très fort, à cause des taches de chocolat. La rage de ne pas avoir l’immortalité me revient, contraction à l’estomac qui me fait tellement mal que je me réveille.

Promenade à Cassel

La Documenta s’ouvre à Cassel avec un Parthénon de livres et une cheminée à nuages. Le premier est l’œuvre de Marta Minujín et se compose de 100 000 livres interdits aujourd’hui ou autrefois, donnés par les citoyens. Maintenus par du film plastique, ils érigent un monument mi réfléchissant mi transparent à la démocratie, en référence à l’Acropole d’Athènes, ville jumelée avec Cassel pour la Documenta. Ce symbole de résistance à la censure prend sens et relief sur cette place, Friedrichsplatz, où le 19 mai 1933 2 000 livres furent brûlés par les Nazis et en 1941 la bibliothèque, le Fridericianum, brûla avec ses 350 000 livres sous un bombardement allié. L’œuvre a connu une première version en 1983 à Buenos Aires : le Parthénon était alors constitué d’ouvrages interdits lors de la dictature qui venait de finir. Il a ensuite été défait et les livres remis en circulation, comme ce sera le cas à Cassel à la fin de la Documenta.

IMG_20170617_150954

La cheminée à nuages s’intitule en vérité Expiration Movement. La tour du Fridericianum a été aménagée par l’artiste roumain Daniel Knorr afin d’exhaler de la fumée pendant les heures d’ouverture de l’exposition (soit tous les jours de 10 à 20h). Mouvement d’expiration, elle invite au laisser-aller et à la détente. Des objets trouvés dans les rues d’Athènes forment des livres, comprimés et insérés dans les pages, et leur vente finance la production de fumée.

IMG_20170618_144516

Originaire du nord de la Suède, fille et femme d’éleveurs de rennes, Britta Marakatt-Labba retrace le récit pénétré de cosmologie de la civilisation same dans une broderie, Historja : longue bande à l’horizon instable comme la migration des troupeaux et la transmigration des âmes, dont la minceur vibre de vastes espaces vierges et sauvages à la blancheur de lin, où la laine par touches vives, précises, poignantes dessine l’action infime et essentielle, mystérieuse et espiègle des animaux et des hommes.

 

Maria Lai hérite de l’art conceptuel et de l’arte povera comme des légendes et des traditions de la Sardaigne. Sa pratique se situe ainsi entre art et artisanat, astucieuse, composite et légère comme introspective, méditative et engagée. Voici un de ses livres en pain. Le matériau du travail féminin qui s’efface sans laisser de traces et subvient aux bas besoins du quotidien prend la forme révérée de la pensée longtemps réservée aux seuls hommes. Mais la hiérarchie s’inverse : c’est le livre qui finit par prendre au pain ses connotations positives de subsistance et régénérescence, de transmission de vie et de savoir-faire. Le pain symbolise le bien : buono come il pane, bon comme le pain, dit-on en Italie ; et la poésie était la première nourriture de Maria Lai.

IMG_20170618_110903

Seize peintures tendues et encadrées de bois forment un pavillon de papier. Entre la tente du shaman et celle du pèlerin, ce fragile édifice raconte l’exil. Il s’appelle Terrain: Carrying Accross, Leaving Behind et est le fait de l’artiste indienne Nilima Sheikh. Chants et poèmes accompagnent les peintures, ou l’inverse. Dans ce dialogue entre le mot et l’image se poursuit l’ancien travail d’illustration qu’est l’enluminure et se sédimentent les histoires de la mémoire collective, représentée comme dans une coupe verticale de la croûte terrestre.

IMG_20170618_112029IMG_20170618_112051IMG_20170618_112410IMG_20170618_112524IMG_20170618_112509

L’installation Interior Decoration: Memento Mori de l’Australienne Bonita Ely porte sur les traumatismes laissés par la guerre qui ne sont pas traités ou diagnostiqués et reviennent hanter les familles et leur maison pour des générations. Tandis que le militaire revient à la vie civile, la vie civile se militarise. La source est autobiographique : souvenirs d’enfance de son père, toujours aux aguets, agressif sans raison, qui lui racontait rarement, par bribes, la guerre. La machine à coudre de sa mère devient une mitraillette et son berceau une tour de guet, l’une et l’autre surveillant une tranchée pour enfant, construite à partir des meubles démantelés de la chambre de ses parents. Une bande de photographies de guerre court le long des murs.

 

Artiste conceptuelle initiatrice du land art, l’une des premières à se préoccuper d’écologie, Agnes Denes élabore de nouvelles possibilités de penser et d’habiter le monde. Ses réalisations charment en ce qu’elles sont aussi abstraites que concrètes, aussi intellectuellement élaborées que profondément enracinées. Pour Tree Montain – A Time Capsule, 11 000 arbres ont été plantés sur une montagne près de Ylöjarvi en Finlande selon une forme elliptique. 11 000 personnes provenant du monde entier ont participé, chacune en plantant un arbre. Le terrain protégé pour 400 ans abritera la première forêt vierge plantée par l’homme. Elle invitait le 8 juin à planter à Cassel sa Living Pyramid.

Montain2

Gauri Gill, artiste indienne, s’intéresse souvent aux plus vulnérables et démunis, aux communautés rurales ou itinérantes. Pour la série de photographies Acts of Appearance, elle s’est rendue dans un village de fabricants de masques traditionnels dans l’ouest de l’Inde et a demandé aux célèbres frères Subdhas et Bhagavan Dharam Kadu avec leur famille et d’autres volontaires de confectionner des masques non des dieux et des démons selon la coutume, mais d’eux-mêmes ou de moments de leur vie quotidienne, durant la veille ou le rêve.

 

Dans la série Fields of Sight, Rajesh Vangad dessine les motifs traditionnels de la peinture warli sur les photographies de Gauri Gill, révélant le paysage tel que l’habite son peuple, sacré, animé, pullulant d’esprits et d’échos jusqu’à l’exubérance, déchiré cependant par la fuite du temps.

IMG_20170618_172810

Dans le parc Karlsaue, l’installation de Benjamin Patterson se compose de branchages réunis en tas épars, évoquant des bûchers ou des fagots, sous le couvert des arbres. De chacun émanent par intermittence des sons, enregistrements de crapauds ou de voix humaines imitant des crapauds, fragments de discours, synchronisés, en décalage ou isolés. Bruits crayonnés rapidement sur le silence, graffiti sonore qui ouvre à une réflexion politique. When the elephants fight, it is the frogs that suffer, annonce le titre : les plus faibles souffrent des luttes des plus forts. Patterson semble réécrire Les Grenouilles d’Aristophane où Dionysos, découragé par la médiocrité de ses contemporains, descend le Styx à la rame accompagné d’un chœur de grenouilles pour ramener Euripide des Enfers et une de ses premières pièces, Pound, où des grenouilles mécaniques allaient et venaient au hasard sur une grille dessinée au sol, guidant les déplacements des participants. Selon les préceptes du mouvement Fluxus dont l’artiste est l’un des principaux protagonistes, l’œuvre intègre les spectateurs dans sa chorégraphie. Ceux-ci s’immobilisent, gestes et pensées suspendus, obéissant aux sons sans en avoir conscience, reproduisant leurs échos par leurs pauses, leurs reprises, leur mimétisme. Quelques pas dans cet espace inquiet, qu’on peine à quitter, ensorcelé par le sens qui se dérobe pour clore cette promenade inachevée dans la Documenta.

Ce que sème l’hirondelle

Un livre présage, l’écho d’une révélation à venir, encore confidentiel, un oiseau qu’on se passe sous le manteau. Il lui manque un éditeur. Pour vous le procurer, vous pouvez vous adresser à son auteur : Quyên Lavan. Vous devrez passer quelques épreuves dont je ne peux vous révéler la teneur. Elle tentera, entre autres, de vous décourager en vous disant que c’est trop long (335 pages), que le début est lent et ce passage-là mal démêlé. Il ne faut surtout pas l’écouter.
L’histoire se consacre aux personnages secondaires, à leur grâce particulière d’effacement et d’écoute, à leur solidarité qui fait tenir le monde : « c’est la place du second qui s’avère nécessaire et d’une valeur intrinsèque ; l’émotion se joue dans la relation entre les personnages, la reconnaissance dans toutes ses acceptions, l’interdépendance ».
Le héros, Frankie, est absent ; et tous tournent autour de cette absence, interrogent ce manque, François surtout qui, en suivant les traces de Frankie, double sa destinée comme son nom de manière imprévisible et énigmatique. Celle qui m’a bouleversée est le personnage secondaire de ce personnage secondaire, la lointaine Meryam, nimbée de la force de la faiblesse, vous savez celle du roseau qui ploie et ne casse pas. Vous tomberez sous son charme en l’écoutant rendre hommage à l’arbre déraciné : « Je chante le circoulier à la vaste mémoire, l’arbre aux mille patries, honoré de la Chine au Portugal. Sa branche posée sur le chapeau des jeunes hommes en mal d’amour, son bois qui tend les cordes du violon, sa feuille, bouclier contre le mauvais œil, sa fleur d’où naît un miel plus précieux que l’or, son fruit lumineux qui délecte et guérit l’âme aussi bien que le corps. Je chante le circoulier où se penchent les anges, son épine qui couronne le Christ, sa cendre victorieuse du serpent. Je chante le jujubier du Paradis, bruissant d’autant de feuilles qu’il est d’êtres vivants. »
Composé en saisons, mois et jours de la semaine avec la virtuosité d’un découpage et d’un montage filmiques, le roman évoque l’Angleterre, la France, le Liban, les États-Unis et la Nouvelle-Zélande à travers une famille recomposée et éparpillée. Ce monde éclaté de l’exil et de la séparation, on ne peut plus contemporain, est analysé de manière inédite et subtile, avec toute l’inactualité nécessaire à un regard clairvoyant et un humour décapant, destructeur juste ce qu’il faut pour être libérateur – François se trouve « aussi captivant qu’une flaque en Bretagne » et le chignon de son amie semble « une pelote d’énergie concentrée pour l’action imminente ». Les liens du sang se mêlent et se démêlent, ainsi que les relations entre générations, dans l’impossibilité de se couper, dans leur inexplicable nécessité. La jeunesse y a un avantage, un seul : celui de vivre selon la vérité.
De la spiritualité qui habite le livre, je connaissais l’immanence de la transcendance mais j’ignorais la pugnacité de l’espérance que décrit une adolescente zébrée par les ronces du soleil et de la mort : « Depuis sa disparition, j’apprends ce qu’est l’espérance. Certainement pas une jolie chose mièvre qui fait voir la vie en rose. C’est une épreuve difficile et très physique, une course de fond. »
Enfin, c’est un livre sur le jardinage. Oui, oui, le jardinage, mais comme vous n’en avez jamais entendu parler, sauvage : « Le jardinage a cet effet de clarifier la plus byzantine des natures. Rien de tel que de se mesurer à la résistance de la terre pour se défouler. Rien de tel, surtout, pour oublier la cacophonie, les à-peu-près, le merdier intérieur, que de sentir entre ses doigts les pousses encore translucides, à peine matérielles, les graines où l’énergie concentrée à l’extrême n’est encore que rayonnement, et d’en contempler l’explosion patiente et inexorable, le crescendo déferlant sur une fréquence inaudible aux mortels, modulant à l’infini la puissance du vivant. Voilà son addiction, sa folie douce à lui. »
Le style de Quyên est un jonc, jonction entre ciel et terre, coupant l’horizon de sa verticalité tranchante et ondulante, délicate et obstinée, alliant la précision à la suggestion. Dans sa poésie ce jonc est isolé et fascine, dans la prose il fait foule et bruisse autour de l’âme.

Le néant est fertile

Le cimetière de Dorotheenstadt à Berlin, dans le quartier de Mitte, accueille la sépulture de grands hommes.
Ce matin, un vent glacial agite les branches incandescentes du soleil. La douceur naît de la rencontre de ces extrêmes, et l’impression de connaître enfin le vent en soi, circonscrit de soleil, et le soleil en soi, souligné de vent, distingués l’un et l’autre, l’un par l’autre, des éléments que d’ordinaire ils mêlent et du paysage qu’ils enchantent. Le souvenir éclot et se répand, mousse vert d’eau sur la peau, de lacs striés par les roseaux.
Je parviens au cimetière prestigieux en traversant celui, plus modeste, des Français. La pancarte où je me reflète sur un palimpseste de feuillages à fond bleu m’apprend que vers 1700 un Berlinois sur cinq était d’origine française. Les réfugiés mouraient tellement souvent de maladie ou d’épuisement que le cimetière fut vite fermé pour « surcharge ». Détruit en 1772 parce que jugé « peu esthétique », un nouveau est établi où je me trouve. Selon la coutume, poussent et s’enracinent avec les tombes des mûriers destinés à l’élevage des vers à soie – il y en a 220 en 1798. Jusqu’en 1945 le cimetière est réservé aux paroissiens de l’église réformée française. Présentation décousue qui ne pouvait mieux m’introduire : elle me fait perdre mes repères au lieu de m’en donner.
L’architecture des sépultures, sobre ou chargée, menue ou massive, me laisse de marbre, mais l’échafaudage du végétal me ravit. Les tombes ici ne restent pas dans leur coin, polies et rangées, elles débordent sur les allées et leurs voisins. Précipités intenses d’une nature grandiose, reprises en miniature du paysage natal, monde chaotique recomposé dans l’harmonie d’un jardin, déclinaisons maladroites et naïves du paradis. Le néant est fertile. Sacrilège, je photographie ces visages qui surgissent des profondeurs de la terre et ambitionnent le ciel, ces âmes redevenues sauvages qui franchissent et effacent les contours et les noms qui leur furent imposés.
Une classe applaudit la tombe de Bertolt Brecht qui ressemble à une fête champêtre. Sur un banc deux ouvriers prennent leur pause et l’orange de leur blouse se retrouve dans la bouteille que se partagent les deux étudiantes qui les remplacent une demi-heure plus tard. Deux sœurs âgées arrangent les lanternes et les paniers d’osier d’une tombe ruisselante d’ombre et de clochettes, ouvrant une grotte aux fées. Un jardinier s’enthousiasme au téléphone, en arrosant les plates-bandes avec un tuyau. Lorsqu’il raccroche, il m’indique la tombe de Hegel d’un clin d’œil. Elle voisine celle de Fichte, chacun accompagné de sa femme. Le soleil s’y arrête. Quelqu’un a déposé un caillou à son sommet, en hommage. Fichte, quant à lui, n’a le droit qu’à un soleil autocollant, tache fluo sur son socle. Ils partagent le même tapis de lierre et portent la plaque symbolisant le land de Berlin – ours et couronne. Un chat noir somnole, ses yeux s’arrondissent de sidération lorsque je m’approche et il s’échappe d’un bond. Je note dans un carnet couvert d’azulejos, comme au revers des façades éventrées de Lisbonne : Le cimetière est une blessure de verdure dans la ville anesthésiée de soucis et de monotonie. Il ouvre, avive et répand la vie, empêchant la vérité de se cicatriser en son oubli.
Me reviennent des pages de Hegel que je chercherai à mon retour, sur la recherche progressive de la vérité qui semble à la pensée commune une suite de contradictions. « Le bouton disparaît dans l’éclatement de la floraison, et on pourrait dire que le bouton est réfuté par la fleur : à l’apparition du fruit, également, la fleur est dénoncée comme un faux être-là de la plante, et le fruit s’introduit à la place de la fleur comme sa vérité. Ces formes ne sont pas seulement distinctes, mais encore chacune refoule l’autre, parce qu’elles sont mutuellement incompatibles. Mais en même temps leur nature fluide en fait des moments de l’unité organique dans laquelle elles ne se repoussent pas seulement, mais dans laquelle l’une est aussi nécessaire que l’autre, et cette égale nécessité constitue seule la vie du tout. »

IMG_20170614_104925

IMG_20170614_105101

IMG_20170614_110147

IMG_20170614_104552

IMG_20170614_105723

À deux pas de la maison, l’occasion manquée d’une amitié : une vieille dame avec qui j’attends au feu rouge s’accroche à mon bras, me complimente sur mes chaussures puis me parle de je ne sais quoi, comprend que je ne comprends pas l’allemand, mime ce qu’elle veut dire en crachant par terre et se donnant une claque, continue à m’expliquer en traversant, arrivée au trottoir d’en face éclate de rire, me sert affectueusement le bras et repart en trottinant.

L’homme-joie

Christian Bobin est la joie, et la sagesse qui naît de la joie. Moraliste sans morale, mystique ensauvagé, d’un amour plein d’humour et d’une bienveillance clairvoyante. Chacune de ses phrases me met en fête et en déroute, poème condensé prononcé aussi modestement qu’un commentaire sur le beau temps. À le lire je renonce à écrire et même à lire d’autres que lui. Il est tout ce à quoi j’aspire. On trouve la beauté éparse dans les vers et la vie, et lui vous la donne entière, s’ébattant follement entre ses mains et votre visage.
Dans La dame blanche, il raconte par bribes la vie d’Emily Dickinson, la seule qui l’égale dans mon cœur. Je résiste à la tentation de recopier le livre entier et vous livre quelques extraits.

Qu’est-ce que la vie « réelle » ? Le père et la fille ont là-dessus deux réponses très différentes. Pour le père, la vie réelle est horizontale : on fait venir le train et le télégraphe à Amherst, on signe des contrats, on relie les hommes les uns aux autres, ce qui permet à la richesse de grandir au rythme des échanges. Pour la fille, la vie réelle est verticale : on va de l’âme au maître de l’âme – et pour ça, nul besoin de chemin de fer. On ne commerce qu’avec le ciel, celui qui brille au-dessus de nos têtes comme au fond de nos pudeurs. Dans ce commerce, rien à gagner, juste une sensibilité accrue au sang caillé du Christ sur le poitrail des rouges-gorges, ainsi qu’une compréhension de plus en plus fine, donc douloureuse, des conduites de chacun.
Un jour arrive où plus personne ne vous est étranger. Ce jour-là, terrible, signe votre entrée dans la vie réelle.

Sa mère recommande à Emily de ne pas aller seule dans les bois environnants : les serpents l’y piqueraient, les fleurs l’empoisonneraient et un sorcier l’enlèverait. L’enfant que ces dangers émerveillent s’échappe, bat la campagne, revient, dit n’avoir vu « que des anges » encore plus intimidés qu’elle par cette rencontre.

Le silence est l’épée des mères lunatiques. Elles la plongent dans l’âme nomade de leurs enfants sidérés. Bénies soient-elles : qui nous rend la vie impossible donne à notre cœur toutes les chances d’être grand.

Éprouvant la faiblesse du monde, [Emily] découvre en retour la force de l’écriture. Celle qui se servait du soleil ébouriffé des pissenlits pour se faire des boucles d’oreilles s’éloigne dans une vie éteinte et confortable. La gloire des pissenlits demeure : même martyrisées par les pluies en lacets de l’automne ou broutées par les vaches enchaînées à leur faim monotone, ces fleurs irradient le langage qui sait les dire et les aimer. Le verbe est un soleil impérissable.

La voix d’Emily – celle qui sort du sarcophage doré d’un poème au moment de l’ouverture – est une voix précipitée, comme de quelqu’un qui accourt vers nous de si loin qu’il arrive hors d’haleine. Beaucoup de tirets et de condensations : la voix d’un ange asthmatique, ou celle d’une petite fille porteuse d’une nouvelle si incroyable que tous les mots se bousculent dans sa bouche, tant elle est persuadée que nous l’entendrons pas.

Les plus sensibles perdront toujours. Ils sont les favoris de Dieu qui essuie leurs visages argentés de crachats.

Certaines personnes sont si ardemment présentes à elles-mêmes que, devant elles, on se découvre douloureusement une âme. Emily porte à son visiteur une attention qu’il ne s’est jamais accordée lui-même. Pour la première fois de sa vie, il sent l’océan de son cerveau battre contre les falaises osseuses de son crâne. Le soir même, à l’hôtel, comme un journaliste égaré sur le front de l’éternel, il prend des notes sur cette rencontre qui l’a épuisé. L’intelligence n’est pas de se fabriquer une petite boutique originale. L’intelligence est d’écouter la vie et de devenir son confident. Jamais Higginson n’aura été plus intelligent que ce mardi soir 16 août 1870, à l’instant où il écrit ce qu’il vient d’entendre et qu’il n’arrive pas à croire. Son âme a tremblé toute la soirée. Sa main sur la page est l’aiguille du sismographe enregistrant chaque secousse de l’invisible. Emily est l’épicentre du séisme, sa cause miraculeuse, insupportable.

Il y a toujours un étranger qui regarde notre mort, et l’insouciance de ce témoin fait de notre fin un événement paisible, endimanché, accordé à l’énigmatique suite des jours simples.