Terfs contre Trans ?

À propos du genre, il est courant d’opposer terfs contre trans, comme si ces termes renvoyaient à des communautés homogènes et soudées en lutte l’une contre l’autre. Il n’en est rien ; et ces désignations servent à diviser au lieu de débattre.

Commençons par trans. La définition s’est considérablement élargie depuis l’ancienne appellation de transsexualité, celle-ci désignant la modification des caractéristiques secondaires du sexe par l’intervention chirurgicale et la prise d’hormones. Cette transition ne change pas le sexe, mais l’altère, afin de conférer l’apparence de l’autre sexe et s’inscrit donc dans la binarité. S’y ajoutent aujourd’hui toutes les variations de la non-binarité : agenre, bigenre, genre fluide, etc. qui prétendent dépasser la binarité. Aussi, le genre ne concerne plus seulement les trans : nous sommes tous supposés avoir une identité de genre, c’est-à-dire une âme au sexe plus ou moins aligné sur celui de notre corps, le genre devenant une entité presque religieuse.

La non-binarité n’a aucun sens. Ou elle se réfère au sexe, mâle ou femelle, et alors elle n’existe pas dans l’espèce humaine : nous sommes tous l’un ou l’autre ou, dans les cas rarissimes de l’intersexualité, une combinaison des deux, mais qui reste duelle et donc binaire, de la même manière qu’une pièce de monnaie tombe toujours pile ou face et exceptionnellement sur le fil. Ou elle se réfère au féminin et au masculin, soit aux goûts, manières, caractères, traits et corpulences que nous associons à tort ou à raison aux sexes, et dans ce cas nous sommes tous un mélange des deux, plus ou moins composé certes et certains sont plus atypiques (femmes très masculines, hommes très féminins), mais personne n’est entièrement et exclusivement féminin ou masculin, et le degré de l’un et de l’autre change au cours de la vie et même de la journée, et leur évaluation dépend également des critères de chaque culture (par exemple, le maquillage, les bijoux, les robes et les cheveux longs ne sont l’apanage de la femme que dans quelques sociétés) et même de chaque personne (ce que j’appelle féminité n’est pas ce que vous appelez ainsi ni ce qu’en pense une tierce personne). Bref, si nous nous référons au genre, nous sommes tous non-binaires et si nous nous référons au sexe, personne ne l’est.

Ces identités reposent sur la confusion entre genre et sexe, dont j’ai déjà assez parlé. Pour résumer, une femme masculine n’est pas un homme, un homme féminin n’est pas une femme, que je sois plus ou moins féminine ne me rend pas plus ou moins femme. Une idéologie qui définit les femmes par la féminité et les hommes par la masculinité est traditionaliste et réactionnaire, et non progressiste et transgressive. Elle cherche à normaliser la divergence, uniformiser les identités et n’a aucune validité en biologie, en psychologie ou en sociologie, puisqu’elle part d’un présupposé erroné, en prenant l’effet (le genre) pour la cause (le sexe).

Je prendrai trans dans son sens premier et limité : ceux qui ont traversé une transition physique. Tous ne croient pas à l’idéologie du genre et à sa version la plus récente, celle de la théorie queer. Les parcours qui amènent à la transition s’avèrent trop variés pour former une communauté : révolte revendiquée face aux prescriptions de la société, ou à l’inverse obéissance à la pression sociale qui ne tolère pas la divergence entre genre et sexe, dissociation d’avec son corps à la suite d’abus ou de traumatismes, fixation autiste sur la notion de genre, symptôme d’une autre singularité psychique ou d’un trouble de la personnalité, forme d’érotisme, notamment chez les hommes, mais aussi philosophie de vie, fiction qui lui donne sens, construction de son identité par l’articulation de l’imaginaire au réel – et il n’y a ici aucune pathologie, nous vivons tous dans des fictions, individuelles et collectives, nous nous nourrissons tous d’imaginaire, qui donne sa saveur au réel. L’âge fait une grande différence comme le sexe ou l’orientation sexuelle : la dysphorie n’a pas le même sens chez une jeune fille traversant la puberté que chez un homme marié avec des enfants, les femmes concernées sont pour la plupart homosexuelles, tandis que les hommes sont en majorité hétérosexuels, etc. De même, il y a peu de rapport entre la vulnérabilité extrême de personnalités atypiques qui ne parviennent pas à trouver leur place dans la société et l’agressivité sans frein des activistes, animés par l’homophobie et la misogynie, qui vont jusqu’à professer l’intolérable, comme la pédocriminalité.

Les témoignages des détrans, de plus en plus nombreux, amènent à une conclusion unanime : la nécessité d’une thérapie privilégiant la réconciliation avec son corps et considérant la dysphorie (incongruence, faut-il dire aujourd’hui) comme le symptôme d’une souffrance plus profonde. Beaucoup me semblent s’être trouvés au mauvais endroit au mauvais moment : on a fourni cette solution à une somme insoutenable de pressions internes et externes, celles de leur passé et de leurs passions, de la famille et de la société. Rien n’assure que la transition résout la dysphorie. Souvent, elle n’améliore pas la santé psychique et toujours elle altère la santé physique : les chirurgies, notamment génitales, restent expérimentales, les hormones de l’autre sexe vont à l’encontre de notre constitution et entraînent de nombreuses complications et les bloqueurs de puberté peuvent causer l’ostéoporose et la ménopause chez des adolescents, ainsi que la stérilité et des retards irréversibles dans le développement du cœur et du cerveau. Il est particulièrement cruel de faire croire que les féministes critiques du genre détestent les trans ou en ont une peur panique (sens de l’expression « transphobie »), alors qu’au contraire, elles prennent à cœur leur souffrance et leurs intérêts, plus que les transactivistes. Ainsi, l’association LGB Alliance ne cherche pas à exclure le T mais à sauver les enfants dysphoriques de la transition, parce qu’il est maintenant avéré que la plupart d’entre eux se découvriront simplement homosexuels en grandissant.

La critique du genre soutient que la dysphorie vient des normes genrées qui nous sont imposées et non de notre personnalité : personne n’est né dans le mauvais corps, aucun corps n’est mauvais, il faut réformer la société et non s’en prendre à notre corps. Notre culture, comme toute culture, nous assigne des rôles et des comportements selon notre sexe et elle a tendance à scinder l’esprit et le corps et mépriser ce dernier. La transition valide ces assignations et cette scission au lieu de résoudre la scission en renouant corps et esprit et d’abolir les assignations en changeant la société. Une telle critique se fonde donc sur l’amour de soi et n’incite à aucune haine. Un amour de soi d’autant plus sain qu’il consiste à penser moins à soi, à formuler notre mal-être en termes collectifs, en prenant conscience de la communauté que nous formons tous et des rapports de force qui la traversent. Je ne vois pas l’intérêt de faire croire aux enfants et adolescents dysphoriques, déjà fragiles et marginaux, que des féministes les détestent, y compris leur autrice favorite, J. K. Rowling, alors qu’au contraire elles ne cherchent qu’à les protéger et leur procurer les meilleurs soins.

L’acronyme Terf, signifiant “ Trans Exclusionary Radical Feminist ”, sert depuis quelques années à susciter et attiser la haine envers ces femmes critiques du genre. Le site Terf is a slur permet de donner une idée de la violence professée et parfois exercée à leur encontre. Le terme est trompeur en ce qu’il fait croire que toutes les femmes critiques du genre sont féministes, qui plus est féministes radicales, et que seules les femmes critiquent cette idéologie. En vérité, dans mon expérience, les hommes sont moins dupes que les femmes, et les pères d’enfants dysphoriques se montrent moins pressés que les mères à valider la transidentité et encourager la transition (parfois avec un sincère désir de lui venir en aide, malheureusement désorienté par les institutions médicales et scolaires, parfois d’une manière clairement abusive, rappelant le syndrome de Münchhausen par procuration). Cette théorie persuade les femmes parce qu’elle se propage à travers le féminisme et en particulier les études de genre et qu’elles semblent plus enclines à l’empathie irréfléchie et à la contagion psychique. Mais aussi, excusez la crudité, parce que, pour les hommes, le pénis fait l’homme et rien ne saurait s’y substituer. Il suffit de les lire, de la psychanalyse à la littérature : leur sexuation et leur sexualité sont définies par la génitalité, ce qui n’est pas le cas des femmes.

Certaines femmes, étant revenues sur leurs positions, ce dont je les remercie, et il faut du courage aujourd’hui pour contrer cette idéologie, ces femmes font porter la faute de leur crédulité passée au patriarcat qui les éduquerait à être trop gentilles : 1) était-ce de la gentillesse ou du conformisme ? Je tiens en trop haute estime la gentillesse pour la confondre avec la folie des foules, le mimétisme des masses, leur lâcheté qui consiste à ostraciser pour souder ; 2) c’était un manque de lucidité et d’honnêteté ou encore un manque d’esprit critique et de réflexion, et personne ne nous éduque à en manquer, au contraire l’éducation que nous avons reçue à l’école et que nous poursuivons par la simple lecture consiste à les développer, mais je reconnais qu’il est difficile de se soustraire à l’endoctrinement sur ce sujet et il est triste de constater que l’être humain est en grande partie conditionnable ; 3) il faut reconnaître ses torts. La puissance vient quand nous prenons nos responsabilités, pas quand nous nous y dérobons. Nous croire à tout propos victimes du patriarcat nous empêche d’être maîtresses de nous-mêmes.

D’autre part, comme je le disais, il ne suffit pas d’être femme pour être féministe et il ne suffit pas de critiquer le genre pour être radicale. Le féminisme radical implique une critique du patriarcat dans son ensemble : accès limité des femmes aux positions de pouvoir, religions confinant les femmes à un rôle subalterne et leur donnant la faute du désir qu’elles suscitent, viols et violences perpétrés à leur encontre par les hommes, encouragés dans ce sens par la culture populaire comme élitiste qui érotise la brutalité, marchandisation de leur chair par le système de la porno-prostitution ou de la gestation pour autrui, aliénation à l’industrie de la mode, de la beauté et de la chirurgie esthétique dont elles sont les premières clientes, etc. Le genre n’est qu’un élément parmi d’autres au sein de cette critique générale, qui ne souhaite pas la simple égalité de droits avec les hommes mais une réforme des rapports entre les sexes, une vraie révolution qui va à la racine (d’où la radicalité) du mal.

Ce féminisme n’a jamais exclu les trans de son activisme. Il valorise la non-conformité de genre, c’est-à-dire la manière dont hommes et femmes se soustraient à leur assignation genrée, et il milite en vérité pour une non-binarité universelle qu’il nomme l’abolition du genre, soit l’abolition de toute assignation selon le sexe à un rôle, une tâche, un comportement, une apparence. À ses yeux, l’idéologie du genre réactualise l’ancien conformisme : si tu fais des trucs de fille, tu es une fille, affirme cette idéologie, et le féminisme radical de répondre : il n’y a pas de trucs de fille. Imaginons la société comme une scène de théâtre, où nous aurions des rôles à jouer en tant qu’hommes et femmes. La théorie queer invite à échanger nos rôles, le féminisme radical met le feu au théâtre. Dans son militantisme, il exclut les femmes trans, mais inclut les hommes trans. Autrement dit : il exclut les hommes qui s’identifient femmes, mais inclut les femmes qui s’identifient hommes. Un féminisme qui exclut les hommes, au sens de mâles de l’espèce humaine, et inclut les femmes, au sens de femelles de l’espèce humaine, et qui analyse les rapports de force entre les deux en se fondant sur l’immuabilité du sexe, un tel féminisme ne me semble pas particulièrement terrible ni même révolutionnaire. C’est en vérité le fondement de tout féminisme : notre condition politique découle de notre condition biologique ; et tous ceux qui récusent cette affirmation promeuvent un antiféminisme plus ou moins dissimulé.

Le féminisme radical est l’un des seuls féminismes authentiques aujourd’hui, en ce qu’il refuse de donner à crédit à une fiction : que le sexe une fois changé en genre par la baguette de la fée Butler serait fluide, éphémère, décomposable en dégradés et qu’il dépendrait de notre ressenti et non de la réalité. Ce refus obstiné de céder à une fiction qui nous est imposée rencontre des déchaînements de haine et de rage, parce que si nous n’y croyons pas, la fiction ne tient plus. Cependant, malgré notre désir de compatir, cette fiction fait trop de mal pour feindre d’y croire : elle couvre la mise à profit des souffrances, la colonisation des identités, la dépersonnalisation des corps. Souvent de tradition marxiste, le féminisme radical remarque également les conséquences de cette fiction pour l’ensemble de la société et non seulement l’individu concerné. On ne peut contenter une personne en mettant en danger d’innombrables autres, comme le montrent les transferts d’hommes qui s’identifient femmes dans les prisons pour femmes et la terreur dans laquelle ils maintiennent leurs codétenues.

Je comprends que ces interprétations puissent blesser les trans, mais ne pas partager les croyances et les convictions d’une personne ou d’un groupe de personnes ne revient pas à professer de la haine à leur égard. Le désaccord n’est pas de l’intolérance. De même, les affirmations des transactivistes blessent les femmes, parce qu’ils réduisent leur être à leur apparence, en soutenant que leur essence réside dans un costume que nombre d’entre elles refusent de porter et considèrent comme une mascarade. En toute franchise, je ne vois pas comment ce désaccord pourrait être résolu sans donner raison à l’une des parties : un des deux groupes verra son identité niée, mais l’une d’entre elles est une réalité, l’autre une fiction. Cependant, si les féministes radicales refusent l’identification des hommes aux femmes, elles les laissent libres d’exprimer leur identité de genre, c’est-à-dire d’être aussi féminins qu’ils le souhaitent, d’autant que la féminité ne présente aucun attrait à leurs yeux.

L’on m’a dit et répété que je ne pouvais parler au nom des transgenres parce que je suis cisgenre. Déjà, l’expression cisgenre ne me concerne pas : je ne me sens pas femme, je le suis. Et je n’adopterai aucune formule accommodante (« j’ai un corps de femme », « je suis une femme biologique », « je suis une femelle avec tel genre sur le spectre », etc.). Non, je suis une femme, un point c’est tout. Dans mon monde, il n’y a pas de femme non biologique, ni de spectre du genre, ni de corps de femme habité par une âme d’homme. Et je ne dérobe la parole à personne, je ne prétends pas savoir ce que ressentent les trans, mes analyses relayent et résument les témoignages que j’ai lus et entendus, dans leur diversité, des trans aux détrans, et n’oublions pas aussi que le témoignage n’exclut pas le mensonge ou l’illusion : on change d’avis, y compris sur soi-même, comme le montrent les détrans, et j’invite à écouter aussi toutes les versions de l’histoire, celles des partenaires (transwidowsvoices) ou des parents (4thwavenow) des trans et détrans. Enfin, si le ressenti prime sur la raison, je rétorquerai : je suis une femme et seule une femme peut savoir ce que signifie être une femme, aucun homme ne peut venir me l’expliquer et inversement, aucune femme ne peut savoir ce que signifie être un homme. À terme, le ressenti ne me semble pas un argument en faveur de cette idéologie.

Ces remarques me font aussi sourire, avec une certaine amertume, parce que j’ai été confrontée toute ma vie à des réflexions sur mon manque de féminité : non pas dans mon caractère (plutôt doux) ou ma constitution (plutôt menue), mais par mon peu d’intérêt pour une présentation très apprêtée ou sexualisée, ma difficulté à m’insérer dans la sociabilité dite féminine, surtout de groupe, avec son bavardage, ses commérages, ma pensée qui s’impatiente de toute sentimentalité et lui préfère la retenue et la rigueur. Sur leur spectre, je serais sans doute agenre ou bigenre. Sauf que tout ça, pour moi, ce n’est pas la féminité. Je ne ressens ni crainte ni rejet envers les trans, dont je ferais partie d’après les dernières définitions des spécialistes de la question. Simplement, je critique une philosophie dont la sottise n’a d’égal que le vice, et je défends les droits des femmes et des enfants et surtout notre droit à tous le plus fondamental : le droit à la vérité. Ce qui motive ma prise de parole, répétée, sur le sujet, c’est la révolte devant l’injustice et la violence ; et jusqu’à présent, personne n’a su me répondre à ce propos. Ma colère s’exprime contre le mensonge et la manipulation, elle n’alimente aucune haine envers qui que ce soit.

Pour revenir aux terfs, bien des femmes visées par ce terme ne mènent pas une critique radicale du genre, ne militent pas pour son abolition et ne se décrivent même pas comme féministes. Par exemple, elles peuvent penser que la féminité est un attribut naturel et inné de la femme et que les femmes ont tendance à être féminines et les hommes masculins de manière instinctive, bien qu’avec des exceptions. Pour être appelé terf, il suffit de penser que les femmes sont les femelles et les hommes les mâles de l’espèce humaine. La plupart des gens le sont sans le savoir, et ils peuvent être en désaccord avec les féministes radicales autant qu’avec les transactivistes. Ciblé par l’acronyme, on se l’approprie et le détourne : il signifierait “Tired of Explaining Reality to Fools”, ou “Totally Excellent Radical Feminist.” Pour ma part, bien que proche du féminisme radical, je ne partage pas entièrement sa position. L’interaction entre genre et sexe est plus complexe, j’ai déjà tenté de l’expliquer, mais il vaudrait mieux se passer du terme genre, qui ne veut plus rien dire à force de glissements de sens, et parler plus précisément des caractéristiques des sexes, en distinguant ce qui leur est propre et ce qui leur est prescrit.

De ce que j’ai compris, entre les sexes, le cerveau diffère comme le visage. Sans être d’une autre sorte, il est facile de l’identifier, avec très peu de marge d’erreur, à l’un ou l’autre sexe par des récurrences de structure. On a aussi montré qu’il est façonné par son exposition à plus ou moins de testostérone in utéro, peu après la naissance, puis à la puberté. Tout au long de la vie, les hormones ont une incidence. Par exemple, l’ocytocine suscitée par l’accouchement facilite l’attachement à l’enfant malgré les douleurs de sa délivrance et dès la naissance la mère n’a pas le même rapport que le père à leur progéniture. Il y a des différences entre les sexes, psychiques comme physiques, parce que le psychisme n’est pas dissocié du physique. Rien d’essentialiste à cela : je me contente de décrire la réalité et de la distinguer de l’imaginaire (radical comme transactiviste et traditionaliste). Je suis radicale dans la mesure où je suis enracinée, au sens que Simone Weil donnait à ce terme. J’en reste à notre matérialité, je pars des phénomènes, j’observe les faits et si je me trompe à leur sujet, je changerai d’avis pour leur rester fidèle. Par ailleurs, l’idée d’une identité psychique entre hommes et femmes est aussi essentialiste que l’idée de leur différence : dans les deux cas, on traite de leur psyché comme d’une essence, et la seule manière d’éviter l’essentialisme, c’est d’en rester à la description du réel, avec ses variations et ses invariants.

Alors qui est l’ennemi ici ? Contre quoi luttons-nous ? D’abord contre l’antiféminisme déguisé en féminisme libéral et/ou queer (deux courants différents qui en viennent aujourd’hui à se confondre). Son succès dans la culture savante et populaire, relayée par les médias et le marketing ne devrait pas nous surprendre : il est la publicité idéale pour un système néolibéral et ultracapitaliste, la façade complaisante, pseudo-compatissante du commerce des corps, qui se décline de l’industrie esthétique, chirurgicale et pharmaceutique à celle de la porno-prostitution et de la gestation. Il n’a pas gagné contre le féminisme radical parce qu’il était plus pertinent, juste ou intelligent, mais parce qu’il était rentable, promotion gratuite à d’énormes marchés, et ne nous y trompons pas : le véritable ennemi, ce sont ces industries dont il n’est que la vulgaire affiche. À l’inverse, le féminisme radical est pauvre et déplaisant. Il ne profite à personne et risque de ruiner les puissants, en sabotant leurs lucratives industries, ou en révélant une continuité entre la rapacité dans l’économie et la politique et la prédation sexuelle dans le privé. En même temps, il ne cesse de nous entretenir des trafics les plus inhumains et des souffrances les plus indicibles. Qui a la force de soutenir son regard ? Qui a le courage de répondre à son appel ? Pas le féminisme des femmes qui en ont le moins besoin, des privilégiées qui préfèrent se concentrer sur le partage des tâches et l’égalité des salaires, sujets importants mais qui semblent être les seuls à les préoccuper, et leur mouvement a de toute évidence été infiltré par des masculinistes qui se présentent comme des transactivistes. À ces oppositions s’ajoute celle entre un féminisme radical qui vient de l’expérience de terrain et un féminisme libéral/queer issu de la théorisation de salle de classe. Je ne voudrais pas discréditer tout féminisme universitaire, mais celui d’aujourd’hui manque de rigueur scientifique : il ne servira les femmes et plus généralement la collaboration entre les sexes que s’il devient moins politique et idéologique, plus empirique et rationnel.

Inconscient de son ridicule, ce nouveau féminisme qui s’inscrit plus largement dans le wokisme passe son temps à critiquer ce qui le définit. Il se réclame du socialisme tout en exposant les plus pauvres : les femmes à la rue, ou dans les refuges et les prisons, ou encore les enfants dont les parents n’ont pas les moyens symboliques ou économiques pour les soustraire à une idéologie qui a gagné l’école et la clinique. Il fustige l’Occident mais impose au monde entier une théorie qui est le pur produit de ses universités et ignore allègrement les sociétés traditionnelles et les religions qui tiennent à la distinction des sexes. Il ne pense qu’en termes d’identités tout en encourageant la dissociation corporelle et l’appropriation culturelle. Il prétend se soucier d’autrui et œuvrer pour le bien commun alors qu’il se fonde sur la transgression des limites que notre société a instaurées pour préserver l’intégrité des personnes. Ou encore, il dénonce les violences faites aux femmes et incite à frapper les terfs, il confond anarchisme et néolibéralisme dans un même refus d’interdire. Etc. Gardons à l’esprit qu’il ne représente pas plus les trans qu’il ne représente les femmes, ne laissons pas son aveuglement nous égarer.

Cet (anti)féminisme adopte une stratégie typique du patriarcat : entraver la transmission du savoir et de l’expérience entre les générations de femmes. Il diabolise les féministes de la vieille école, accusées d’être racistes ou classistes et professe ainsi une haine à peine dissimulée envers les femmes âgées, cœur de toute misogynie. Lisez Olympe de Gouges, Simone de Beauvoir ou Andrea Dworkin : les femmes ont toujours défendu, en même temps que leur cause, celle de tous les opprimés, luttant contre l’esclavage puis pour les droits des noirs et des homosexuels en même temps que pour leur liberté. Bien sûr, la parole a d’abord été accordée aux plus favorisées d’entre elles, qui avaient la disponibilité pour s’informer et le pouvoir de se faire écouter, mais elles ont toujours été sensibles à la pauvreté, comme le montrent leur intérêt pour la condition des ouvrières et des veuves et leur lutte dès le début contre la prostitution à laquelle étaient contraintes les plus misérables.

Ce désir de lutter contre toutes les oppressions fait la beauté comme la fragilité du mouvement des femmes : il risque de les diviser et de disperser leurs forces, on ne peut pas lutter sur tous les fronts et toutes les luttes ne se recoupent pas, parfois elles entrent en contradiction, comme dans le cas des droits des trans. Par ailleurs, il y a de la vérité dans ces critiques. Il existe un clivage de classes entre les femmes. Plus précisément, la condition des femmes (de leur moindre force physique à leur capacité de procréation) les expose à l’exploitation, les hommes en profitent et des femmes font de même quand elles disposent du pouvoir des hommes (mais certains hommes, comme certaines femmes qui sont leurs égales, choisissent au contraire de les protéger et d’établir leurs droits). Aucun des sexes n’est plus vertueux. Les femmes exploitent d’autres femmes, dans leur être-femme, quand elles en ont l’envie et les moyens, par exemple lorsqu’elles participent à la GPA. De même, le féminisme, sans être raciste, reste dominé par l’Occident. La force de frappe du féminisme libéral/queer le prouve. Par sa médiatisation et son rôle dans les institutions internationales, il s’impose aux pays du reste du monde dont les féminismes adoptaient jusqu’ici la plupart des principes du féminisme radical, principes de simple bon sens. Disons plus exactement dominé par les États-Unis : au sein de l’Occident, les féminismes britannique, espagnol ou français, pour ne citer qu’eux, ont des traditions différentes et tentent de résister au féminisme américain (et la catégorisation du féminisme en radical, libéral et queer vient encore des États-Unis).

Méfiez-vous d’un mouvement qui cherche à nous priver de nos mères, de notre mémoire, de notre matrimoine. Que l’on soit ou non d’accord avec ce qu’elles ont pensé et accompli, il ne faut pas se retourner contre elles pour plaire aux hommes – même s’ils s’identifient femmes. Ce n’est pas un hasard si la théorie du genre exclut les femmes âgées, qui ne répondent pas à ses critères de féminité (elles ont cette troublante habitude d’avoir les cheveux courts) et n’entrent pas dans leurs définitions de la femme biologique (elles ne sont ni menstrueuses ni gestatrices). Bref, elles mettent en crise cette binarité que les idéologues du genre prétendent déconstruire et qu’en vérité ils ne cessent de reconduire. Tout ce qu’ils font, pensent et ressentent doit s’inscrire sur le spectre du genre, être qualifié de plus ou moins féminin ou masculin, alors que la plupart des gens, plus affranchis du genre, vivent sans catégoriser et étiqueter leur moindre geste.

Pour autant, on ne devrait pas proscrire le féminisme libéral/queer : au contraire, étudions-le, lisons très soigneusement ses œuvres, ses déclarations, sa propagande, et soumettons-les à l’épreuve des faits et de la logique. Je me demande combien de ces féministes, toutes fières de dénoncer les violences faites aux femmes, savent que Judith Butler fait l’apologie de l’inceste comme forme d’« amour de l’enfant ». Ce qui caractérise ce mouvement, c’est son ignorance. Sur tous les sujets, y compris le féminisme. Il ignore surtout qu’il sert de cheval de Troie à d’autres intérêts que les siens : mercantiles, masculinistes et transhumanistes ; et il préfère continuer à n’en rien savoir.

Que ses militantes se rappellent l’un des plus beaux gestes de femme : Ève qui croque dans la connaissance, sans craindre d’être bannie.

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