La dysphorie de genre

Encore un article sur le genre, vous m’excuserez. Chaque fois que j’aborde ce sujet, je distingue entre la dysphorie de genre et l’idéologie du genre, ou bien entre les trans, forcément divers dans leurs parcours et leurs opinions, et le dogme transgenriste actuel qui formate les esprits et les comportements. Mais l’on me répond souvent comme si je n’opérais pas cette distinction, sans doute parce que beaucoup n’arrivent pas à la cerner. Je partage aujourd’hui l’interview d’Aaron Kimberly par Benjamin Boyce, qui permettra d’éclaircir la situation, sans qu’on puisse me reprocher de parler à la place des concernés.

Kimberly est transsexuel (c’est lui qui préfère ce terme), ayant transitionné de femme à homme, parce qu’il souffrait de dysphorie, étant né intersexuel, homosexuel (donc lesbienne, puisqu’il était femme) et ayant croisé dans sa jeunesse, à l’université, la théorie queer. Il est ensuite devenu psychothérapeute auprès des jeunes (de 14 à 25 ans, si je me souviens bien), notamment ceux qui souffraient de dysphorie. Mais il a renoncé à travailler dans ce champ quand il a remarqué que la théorie queer devenait une pratique clinique, un soin psychique, ce qu’elle ne devait jamais être. Rhétorique assez creuse, à laquelle je peine à accoler l’adjectif philosophique, elle vise à perturber les normes sociales, en invitant à endosser, pour la performance, le rôle de l’autre sexe, allant jusqu’à affirmer que l’être se limite à son apparence et donc que nous sommes homme ou femme si nous en jouons le rôle, indépendamment de notre biologie. Elle ne prétend pas décrire la réalité, encore moins comprendre notre psyché – ou si elle a ces prétentions, son échec est cuisant. Or, non seulement elle envahit la pratique clinique, mais le clinicien ne peut la remettre en question sans encourir les remontrances de sa hiérarchie. Il n’est plus question de dysphorie de genre, mais d’identité trans, qu’il faut affirmer immédiatement, en facilitant l’accès à la transition, alors que la dysphorie ne s’améliore pas forcément ainsi, qu’elle peut se vivre voire se résoudre sans porter atteinte au corps.

Kimberly décrit la dysphorie de genre comme un trouble mental, qu’il situe dans la cognition davantage que dans le sentiment (le fameux ressenti). Pris dans une sorte de dissonance, il sait être femme, mais se reconnaît homme et ne saurait l’expliquer – il l’impute à sa condition intersexuelle. La transition l’a aidé à se sentir mieux dans son corps, tout en apportant quelques complications de santé. Il ajoute l’avoir choisi parce qu’il, alors elle, était confrontée au rejet social, étant une femme masculine, et surtout à l’homophobie. Comme beaucoup de dysphoriques, ayant transitionné ou non, dont j’ai écouté les témoignages, il raconte que la théorie queer entretient la souffrance. Elle semble d’abord la soulager, en vérité elle l’aggrave, parce qu’elle encourage la conviction d’appartenir à l’autre sexe, tandis que la réalité ne cesse de contredire cette conviction. Il se montre très inquiet de l’emprise qu’elle a sur les jeunes et les soignants et va jusqu’à la qualifier de transphobe, parce qu’elle nie la réalité de la transition, le fait de vivre avec un corps à mi-chemin, entre deux sexes, ou de devoir intégrer peu à peu les codes et les comportements de l’autre sexe, en s’adaptant progressivement à son rôle social.

Enfin, il rappelle quelques distinctions, presque impossibles à esquisser sans être accusé de discrimination. Que la transition ne vient pas toujours de la dysphorie. Que la dysphorie ne mène pas toujours à la transition. Qu’il s’agit d’un trouble exceptionnel qui ne devrait pas s’ériger en nouvelle norme. Il compare la célébration actuelle de la dysphorie à une célébration de la schizophrénie pour en souligner l’absurdité. Cette publicité entraîne des phénomènes de contagion psychique. Le mal-être adolescent se manifeste de cette manière. L’autisme l’emprunte comme symptôme. Etc.

L’un des sophismes de l’idéologie du genre consiste à se réclamer de la dysphorie pour légitimer la transition et considérer toute remise en question comme une violence envers des êtres en souffrance, tout en proclamant que la transidentité ne procède pas d’un désordre psychique et que la considérer ainsi revient à la stigmatiser. Il faut choisir. Un trouble mental, par définition, méconnaît la réalité, allant de la dissonance au délire. On ne peut pas d’un côté brandir une telle condition pour attirer la compassion et de l’autre l’enterrer pour imposer son interprétation dissonante voire délirante de la réalité comme la réalité elle-même.

Autrement dit, ou l’idéologie du genre renvoie à la dysphorie de genre. Dans ce cas, la thérapie devrait être le premier traitement et accompagner le sujet, y compris vers la transition, s’il choisit ce chemin ; et la société devrait également se remettre en question, puisque son intolérance à la divergence entre sexe et genre alimente ce type de dissonance. Ou bien, cette idéologie ne relève pas de la dysphorie et revendique une identité qui n’est pas la sienne en toute lucidité, mais alors elle s’approprie une souffrance qu’elle ne connaît pas et une identité qu’elle ignore tout autant. Le geste ne surprend guère. La théorie queer est une pratique d’appropriation qui vide tout ce qu’elle touche de son sens, que ce soit la condition féminine, l’intersexualité, la dysphorie de genre, la partition des rôles sexués selon les cultures, elle les réduit à un spectacle, une mascarade.

Les dysphoriques qui choisissent la transition veulent en général vivre discrètement et à l’abri des discriminations, ils se passeraient volontiers de la publicité qui leur est faite dernièrement. Ils semblent donc ne pas faire partie ni être représentés par les activistes actuels et il nous revient de ne pas les confondre avec eux.

Sur sa chaîne, Boyce réserve toute une série à la question du genre. Il interviewe trans et détrans, parents et thérapeutes, journalistes et universitaires, dont de nombreux acteurs du débat en cours (Forstater, Blanchard, Soh, Shrier, etc.). Je n’ai pas voulu ici imposer mon avis, mais vous inviter à examiner un phénomène d’autant plus dangereux qu’il est omniprésent tout en passant inaperçu, parce qu’il ne semble pas nous concerner directement. Lisez, écoutez, informez-vous autant que possible.

J’ajoute l’entretien avec Lisa Marchiano, qui propose une interprétation jungienne de la dysphorie de genre. Celle-ci révèlerait une tentative d’intégration de l’animus ou de l’anima, ou bien illustrerait la traversée des enfers comme initiation féminine. Mon appétence pour Jung vient de ce qu’il rend compte de ma réalité, qu’il est, d’après mon expérience de la vie, le plus proche de la vérité. Mais au-delà de mon goût personnel, cette psychologue offre une réponse nuancée et sensible, en un mot sage, à ces questions, en évitant de pathologiser les parcours psychiques, aussi atypiques qu’ils puissent nous sembler.

3 commentaires sur “La dysphorie de genre

  1.  « La théorie queer entretient la souffrance. Elle semble d’abord la soulager, en vérité elle l’aggrave, parce qu’elle encourage la conviction d’appartenir à l’autre sexe, tandis que la réalité ne cesse de contredire cette conviction » et « elle nie la réalité de la transition, le fait de vivre avec un corps à mi-chemin, entre deux sexes » sont deux passages de votre article qui alertent particulièrement sur l’hypocrisie atroce des personnes qui véhiculent ces idées rétrogrades.
    Hauts les cœurs, courage !

    Aimé par 1 personne

    1. Oui, une duplicité, une cruauté qui font frémir. Je comprends qu’on puisse promouvoir une idéologie délétère par ignorance, mais quand on se rend compte, faits à l’appui, du mal qu’elle inflige, et qu’on continue à la défendre, ça dépasse mon entendement, on touche à une véritable malveillance.

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