Morale et moralisme #2

Continuant à lire L’art de la joie.

Un roman freudien. La sexualité, dès le plus jeune âge, détermine l’advenue du sujet à lui-même, elle sert de fil conducteur à son histoire et de pierre de touche à sa construction, empreigne toute relation de sensualité, que ce soit avec hommes ou femmes, entre adultes ou enfants, et s’exprime de manière plus large, selon la définition freudienne de la libido, par une volonté aveugle et obstinée de vivre, en suivant les lois de sa propre nature. Dans ce contexte, toute idéalisation (amour, spiritualité, politique, etc.) se réduit à une illusion complaisante pour se sentir meilleurs que nous ne sommes, ainsi qu’à la survivance d’une mentalité bourgeoise de bienséance et de non-dit, chrétienne de mépris de la chair et de ses plaisirs. De même, la manière dont le passé nous façonne (retour du trauma, morts dont nous empruntons les gestes et les phrases, etc.) reprend assez fidèlement les analyses de Freud. Roman aussi marxiste, mais je ne maîtrise pas assez ces théories pour les aborder. Soit un roman matérialiste.

Découverte intéressante que cette affiliation à Freud, mais aussi assez décevante. Comme s’apercevoir que les livres d’Ursula Le Guin ou d’Olga Tokarczuk illustrent les thèses de Jung. La psychologie de ces penseurs se trouve ainsi mise en scène, en images, en émotions et en motions, bref, en vie fictive sachant si bien réinventer la vraie vie. Cependant, la thèse n’est pas celle de l’auteur.

Et si les romanciers ne créaient pas des idées, mais des univers ? Les penseurs leur fournissent des idées dont ils usent comme de lois pour construire leurs univers, leur donner vraisemblance, voire véracité, travail qui rend service, en retour, aux penseurs, puisqu’un univers entier incarnant une idée persuade mieux de sa réalité que de longs raisonnements.

Existe-t-il des romanciers qui s’exemptent de la psychologie de leur temps et renouvellent la grammaire du sentiment autant que celle de la lettre ? Je précise au passage qu’il n’est pas nécessaire de lire une psychologie pour en être tributaire si elle modèle la mentalité d’une époque. Souvent, les écrivains enrichissent son expression, s’approprient sa syntaxe, déclinent subtilement ses variations, mais sans la déconstruire. On est de notre temps ; et Goliarda Sapienza est très XXe siècle en pensant de manière si freudienne.

À ce propos, peut-on aujourd’hui encore interpréter notre intériorité de manière freudienne ? Je ne le crois pas. Le matérialisme de Freud a été libérateur en son temps, il nous a assaini, lavé de l’hypocrisie et de la haine de soi qu’entraîne le déni du corps et de la sexualité, il nous a rappelé à notre condition humble, mais ô combien passionnante d’êtres de désir et de sens. Cependant, aujourd’hui, sa pensée renforce les contraintes que nous subissons. Il nous prive de tout au-delà de nous-mêmes, alimentant l’individualisme et le matérialisme qui pulvérisent notre âme. Sa conception de la psyché conduit à une éthique de l’égoïsme que Modesta, l’héroïne de L’art de la joie, réalise à merveille et qui, éblouissante à la lecture, dans la réalité me fait passer tout net l’envie de vivre, autant que la duplicité et la turpitude des morales qui l’ont précédée.

Je crois qu’il y a plus que moi, mon bien et ma survie, plus que ce qui tombe sous les sens, ce qui comble les sens, et cette croyance me donne autant si ce n’est plus de joie que les retrouvailles avec ma nature sensuelle et sensorielle. Je crois aussi que l’égoïsme non seulement n’est pas juste moralement, mais qu’il s’agit d’une erreur de logique, toute bête. Je n’existe pas sans tu. Le premier sentiment est l’empathie. Je souris parce qu’on m’a souri. Je parle parce qu’on m’a parlé. Je suis entretissée des autres et de moi-même. Mon intérêt n’existe pas. Mon intérêt, c’est celui qu’un autre me fait imaginer être le mien.

Le moralisme, disais-je l’autre jour, décrète ce qui devrait être à ce qui est, sans le prendre en considération et le déconsidérant s’il ne parvient pas ou n’essaye pas de parvenir à ce qui devrait être. La morale véritable se distingue au contraire par une attention précise et patiente à ce qui est. Elle ne cesse de s’y attarder, d’y revenir pour s’élaborer, mais elle ne se contente pas de l’entériner ni de le célébrer, elle en déduit ce qui devrait être pour accomplir ses potentialités dans l’équilibre et l’harmonie. Il faut donc bâtir une morale par le bas, depuis notre basse et surtout sincère condition, mais viser la hauteur, projeter une verticalité. Pas de transcendance, pas forcément, une verticalité, qui nous est aussi naturelle que celle de l’arbre au soleil, ne réitère pas les illusions de l’idéalisme et sait que le sens est au-delà de soi.

7 commentaires sur “Morale et moralisme #2

    1. J’adore ce roman, émouvant et aussi virtuose. Je partage ici certaines réflexions qu’il m’inspire, pas tout ce que j’en pense.
      Ce qui m’interroge, et le titre le dit d’ailleurs très bien, c’est qu’il se présente comme un art de vivre, une sorte d’éthique, et que pour moi l’art de la joie ce n’est pas du tout ça. Mais on peut aimer et être nourri par des livres qui ne nous ressemblent pas.

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  1. Pour Freud, je suis d’accord avec toi sur ses apports majeurs à la psychologie, notamment grâce à l’étude de l’inconscient. Le problème que je vois, avec lui, c’est qu’il s’est ensuite enfermé dans des schémas pour TOUT expliquer à partir de la sexualité, et notamment du complexe d’Oedipe.
    C’est pourquoi, il est important de connaître sa pensée, mais aussi d’étudier ses continuateurs, notamment Jung, pour qui j’ai un gris faible.
    Bonne soirée, Joséphine.

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  2. Bon jour,
    Un article pointu. En fait, je n’ai pas tout compris de cette démonstration. Mais, peu importe … j’ai retenu qu’il y avait du Freud que je connais de nom … d’ailleurs, je me demande ce qu’il a bien pu changer dans le monde de tous les jours … à la lecture des naturalistes d’une époque à ceux de maintenant, je n’ai pas l’impression que la psychologie de gens s’est modifiée ..
    Max-Louis

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    1. Le sujet serait trop vaste à traiter ! La psychologie des gens ne change peut-être pas, mais la manière de la penser, oui, et la manière de la penser amène aussi à changer la manière de la vivre, donc si notre nature ne change pas, nous n’en faisons pas toujours la même chose – mais voici que je reproduis l’opposition entre nature et culture que je critiquais dans un autre article 😉

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