Flânerie sous les rameaux

Le Rameau d’or est un des ouvrages fondateurs de l’ethnologie. James George Frazer y compare les mythes et les rites antiques et primitifs, signale leur survivance dans le monde contemporain, cherche la signification de la croyance à travers ses diverses manifestations. Théoriquement, sa pensée est unanimement critiquée, à la fois dans le détail (l’authenticité de ses sources, la pertinence de leurs rapprochements) et dans le principe même de sa réflexion, qui suppose une évolution de la culture depuis la barbarie jusqu’à la civilisation, donc une hiérarchisation des civilisations qui serait couronnée, bien entendu, par l’européenne. Mais il a un véritable talent d’écrivain qui lui a assuré une audience bien au-delà des cercles universitaires et m’amène à le lire aujourd’hui. Variété et vivacité des notations, don de l’intrigue et pouvoir d’évocation. Le récit commence par un mystère, celui du bois de Nemi, où Artémis, devenue Diane en terre latine, est adorée au bord d’un lac, près de la source où vit la nymphe Égérie. Le Roi des Bois protège son sanctuaire, en particulier un arbre sacré, où s’incarnerait la déesse. Est-il Oreste venu sur une rive nouvelle se laver du meurtre de sa mère ? ou un esclave fuyant son maître sous la tutelle divine ? ou Hippolyte, le splendide adolescent, acolyte de la déesse, qu’elle aurait sauvé de la mort et dissimulé sous les traits d’un vieil homme pour le protéger de la colère de Zeus — car on ne revient pas impunément du royaume des ombres. Une étrange coutume caractérise son sacerdoce : son successeur accédera à sa charge s’il parvient à couper un rameau de l’arbre qu’il protège, puis à le tuer, comme lui-même a tué son prédécesseur. Double mystère : pourquoi briser le rameau ? pourquoi tuer le prêtre ? Frazer mène l’enquête. À cette fin, il parcourt steppes, jungles, déserts, toutes les civilisations de sa connaissance, de volume en volume, entre magie et religion, désirant prouver la supériorité de la dernière sur la première, mais montrant malgré lui qu’elles sont indissociables.

Dans cette pensée foisonnante, je ne m’engage pas pour apprendre, mais pour voyager. Qu’importe l’idée, c’est l’image qui me charme. Voici, pour exemple, le Roi des Bois.

« À la jouissance de cette tenure précaire s’attachait le titre de roi ; mais jamais tête couronnée n’a dû dormir d’un sommeil aussi fiévreux, hanté de rêves aussi sanguinaires, car d’un bout à l’autre de l’année, hiver, été, sous la pluie ou par le soleil, il avait à monter sa garde solitaire. Fermer, pour quelques brèves secondes, sa paupière lassée, c’était mettre sa vie en jeu ; la moindre trêve à la vigilance lui créait un danger ; un minime déclin de ses forces corporelles, une imperceptible maladresse sur le terrain, un seul cheveu blanc visible sur son front pouvaient suffire à sceller son arrêt de mort. (…) Les troupes de pieux et inoffensifs pèlerins qui visitaient le sanctuaire et qui suivaient des yeux ce prêtre sinistre sans cesse aux aguets auront cru voir le beau paysage se voiler d’ombre, ainsi qu’il arrive quand une nuée obscurcit soudainement le soleil radieux. Quel singulier contraste avec son entourage devait former ce farouche individu, sous le bleu de rêve du ciel italien, sous l’ombrage de la forêt exubérante où le soleil tamisait ses rayons ! En esprit, nous voyons plutôt la scène comme l’aurait vue un voyageur surpris par le crépuscule d’une de ces nuits tumultueuses de l’automne, alors que les feuilles mortes tombent dru et que les vents semblent sonner le glas funèbre de l’année mourante : tableau de désolation qu’accompagne une mélopée lamentable. Au fond, dans la découpure d’un ciel noir et orageux, la sombre forêt se dessine, tandis que la rafale gémit dans les hautes branches, que les pas bruissent sur les feuilles desséchées et que les ondes glaciales clapotent sur la berge. Au premier plan, et sans cesse aucune, le veilleur ténébreux va et vient ; tantôt on l’aperçoit dans le clair-obscur, tantôt il se perd dans la nuit ; mais lorsque la lune se dégage du jeu des nuées et arrive à percer de ses blêmes rayons les rameaux enchevêtrés, la lame d’acier que le triste individu tient à l’épaule lance des éclairs. »

(Traduction de Pierre Sayn)

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