La Source

Marc Graciano a une prose des plus étranges et dérangeantes. Rien d’étonnant à ce qu’il soit publié chez José Corti, l’éditeur de Julien Gracq. On entre chez l’un et l’autre en débroussaillant son chemin, avec un émerveillement contenu par le mystère profond des lieux, qui s’ouvre parfois brutalement sur l’horreur. L’auteur choisit d’ailleurs un titre qui pourrait être de son prédécesseur : Une forêt profonde et bleue. C’est un livre d’aventures raconté sur le mode exclusivement descriptif, sans un dialogue, comme si l’histoire se déroulait entourée d’un fantastique silence, et presque d’un seul souffle, d’une seule voix, qui hypnotise. Sa syntaxe itérative et accidentée délinée méticuleusement les gestes et les choses, saisissant les moindres détails à la maille des mots, des mots désuets et savants, de vieux mots qui ont fait leurs preuves, pourrait-on dire, ou des mots d’un autre temps pour une histoire d’un autre temps.
Ici l’héroïne, désignée d’un simple « la fille » tout au long du roman, se baigne dans la source de la montagne. Ce passage me donne des frissons.

« Le corps intégralement nu et mat de la fille, à cause du jeu des rayons solaires dans le clapotage léger et presque imperceptible à la surface de l’eau, était animé de fugitifs reflets de lumière morcelée et cela faisait de vivantes et mouvantes ocellures sur sa peau, et, quand la fille replongeait sous la surface après qu’elle fut remontée pour faire provision d’air, ses cheveux longs et défaits ondoyaient dans son dos et un long remous dans l’eau persistait à la surface, un sillon d’eau qui captait les rayonnements solaires et qui continuait à scintiller un peu de temps après que la fille eut replongé sous la surface, et les cheveux de la fille, au moment de l’émersion, captaient pareillement de la lumière et ils chatoyaient dans le soleil et la longue chevelure était chaque fois prise et un moment retenue dans le creux de la vague créée par le bref plongeon du corps et la chevelure ondoyante et luminescente, pendant un court moment, semblait un paquet de grandes algues blondes et phosphorescentes animées librement par le courant et les longs cheveux ondoyants émettaient une lumière qui perdurait bien après que la fille eut replongé sous la surface et, tandis que la fille recommençait sa plongée sous l’eau, ils s’étiraient au-dessus d’elle comme une longue coiffe de lumière brasillante, et les balafres dans son dos pâlissaient sous l’eau et faisaient une grande croix blanche à mesure que la fille descendait dans la profondeur de l’eau puis, expulsant très doucement et continuellement l’air de ses poumons et grandissant ainsi l’effet de son poids, elle fut entraînée vers le fonds du puits, laissant s’échapper de sa bouche entrouverte un long et interminable ruban de bulles toujours plus minuscules et nombreuses qui aboutissait à la surface de la fosse et qui s’y dissipait en un bouillonnement presque invisible et inaudible, en un pétillement quasi imperceptible, et la fille stagna dans une strate d’eau opaque et glacée seulement reliée à la surface par le mince filet de bulles qui continuait de s’évader de ses poumons, et, aveugle, elle resta un bref instant suspendue au cœur de la masse froide, comme une maigre et pâle noyée, une chétive orpheline prisonnière d’un grand utérus de nuit liquide, d’un bain immense et glacial puis la fille connut un moment d’apnée merveilleuse et, dès lors, cessa toute cécité et la fille eut la vision de grandes truites au corps tellement gros et immense qu’elles en parurent monstrueuses, remontées tout exprès des profondeurs de la fosse pour observer la fille, et toutes ondulaient et nageaient subrepticement vers la fille et toutes respiraient par le mouvement régulier et nonchalant de leurs opercules et toutes faisaient onduler gracieusement leurs nageoires pectorales et toutes, quoique semblant puissamment intéressées par la situation, étaient farouches et timides et rebroussaient vivement chemin quand elles estimaient s’être tellement approchées de la fille qu’elles auraient risqué de la heurter ou même simplement de l’effleurer, comme brusquement gênées de s’être trop approchées, comme effrayées de la trop grande promiscuité et de leur trop forte audace et comme le regrettant et fuyant de manière réflexe, mais heurtant parfois presque imperceptiblement la fille avec leur petite gueule prognathe, comme baisant le corps de la fille, comme pour téter un peu de l’énergie de la fille ou, à l’inverse, comme pour la lui insuffler, puis la fille expira la dernière quantité d’air qu’elle possédait en plusieurs grosses bulles qui remontèrent vers la surface en malléables globules puis, quand la fille eut atteint son point d’apnée optimal, elle entreprit sa remontée vers la surface à grands mouvements de brasse lente et longue et décidée, et guidée par le trajet des bulles translucides et déformées au-dessus d’elle. »

11 commentaires sur “La Source

  1. Voilà un écrivain à mettre dans la figure des ennemis de l’adjectif et de l’adverbe. En tout honnêteté, je n’aime pas beaucoup l’écriture de cet extrait, ce qui ne m’empêche pas d’être agréablement éclaboussée par des bulles merveilleuses comme par exemple cet « uterus de nuit liquide ».

    Aimé par 1 personne

      1. Oui, je me suis dit aussi qu’un peu comme chez Péguy, il faut prendre patience. Tu as mentionné une fois que l’écriture de Gracq, que beaucoup qualifient de virtuose, te paraît plutôt parfois maladroite. C’est l’effet que me fait Marc Graciano ici, comme si je m’étais fourré une part de gâteau trop grande dans la bouche. 🙂 Cependant, si son rythme me rebute, ses mots me plaisent.

        Aimé par 1 personne

        1. Cette maladresse dont tu parles, je la ressens aussi mais je l’apprécie : on sent que pour lui le langage n’est pas évident, je l’imagine avoir des difficultés à l’oral, ne pas trouver ses mots. Il y a un empêchement de départ, contre lequel il lutte.

          Aimé par 1 personne

          1. Tu as raison, on sent cette lutte, cette progression entravée, accidentée comme tu le disais en introduction. Il faut accepter d’avancer pareillement, dans une eau épaisse, se courber sous un joug pesant. L’animal en moi regimbe.

            Aimé par 1 personne

      1. Oui, et j’espère toujours que tu écriras un texte sur la nage. J’avais beaucoup aimé le passage inséré dans ton texte sur le thé (c’était quelques lignes, plus puissantes pour moi que Graciano).

        Aimé par 2 personnes

Les commentaires sont fermés.