Je résisterai

À lire de bas en haut. Ou de haut en bas.

Je glisse entre leurs doigts.
Ils tirent entre mes yeux.
Ça éblouit comme toutes les absences et tous les absolus.
Je n’en ai pas.
Ils craignent mon odeur.
Deux hommes entrent, masqués.
La lumière se contraste, souligne ici mes cernes et mes plis, crayonne là-bas, de l’autre côté de la porte, un monde.
Les murs s’écartent.
La porte s’ouvre.

– Où est-il ?
– Il résonne. Il est creux.
– Le secret…

– Ton regard.
– Et maintenant qu’est-ce qui te voile ?
– Tout est voilé. La nudité n’existe pas…

Le bout des pieds, les genoux butés contre les seins tendres, les épaules et les mains ouvrières, le front baissé, ce visage que je ne vois plus, qui cesse donc d’exister, l’animer, l’animer, ne rien leur céder, se rappeler ses lignes, non trop difficile, son air, rien que son air.
Ne pas se défaire.
Continuer à tisser, broder, tricoter.
C’est la seule manière de lutter.
Il faut continuer à se raconter la vie, ne pas interrompre l’histoire.
Les roses arrosées au tuyau et les allées ordonnées en calendrier, le jardin d’hiver et le jardin d’été, un kiosque où les enfants sculptent une girafe et récoltent du miel pour la fête du Jaune, une oie qui se dandine et récrimine.
Le jet frappe entre les omoplates, les vertèbres craquent, la peau se hérisse, les pieds réfugiés l’un contre l’autre, l’eau s’arc-en-ciele en passant devant la lumière, le pupille trouée par l’ampoule, fuis, fuis.

Depuis le monde est malade.
Leurs corps blessent la terre, des plaies à ciel ouvert, contagieuses, contagieuses.
Des femmes par dizaines, par centaines, nues dans la neige, meurtries, toutes, même les plus fortes et les plus florissantes, se détachant blanc gris, blanc jaune, blanc rose sur le blanc bleu du froid.

S’allonger sur le dos – pour se rappeler les rêves et les morts.
S’asseoir en tailleur – pour pousser comme une fleur.
La manie de se tirer l’oreille – imiter une amie timide et compliquée.
Les mains sèches – prélude à la vieillesse.
Les épaules fermées – la culpabilité.
L’entaille au côté – tombée de l’arbre, traversée par la branche.
La vue basse – la lecture, les jambes dures – la marche.
Les yeux bleus et espacés – viennent de ma mère et de sa mère.
Les pieds maigres et irréguliers – viennent de mon père et de son père.
Ils n’effaceront pas mon histoire et ne savent même la déchiffrer.

Liée par un fil léger, léger, je flotte au-dessus et le regarde respirer.
Lorsqu’ils m’électrocutent, je suis tout extérieure, expulsée de mon corps.
Accepte tout ce que je suis.
M’enveloppe exactement, en tout point et tout pli.
Elle est le vrai vêtement.
J’aime l’eau.
Croyant m’épuiser, ils me ressourcent.
Ils m’immergent au point de m’étourdir, sans me noyer.

Ils ne veulent que vaincre.
Ils ne veulent pas vraiment savoir.
Comme tout ce qui dévaste et ravage.
Le secret est simple et entier.
Ils croient me faire douter de la réalité.

Je frisonne de dégoût.
Les drogues ont amené les fées, glissant, s’envolant et virevoltant le long des murs, y laissant des tracés pailletés qui s’assèchent toiles d’araignée et l’araignée mange les fées prises au piège de leur propre allégresse, puis vient se reposer sur mon genou caillou, avec ses pattes soyeuses et ses yeux en facette.

Tranché et disséqué, loin, avec sa tête de bébé lutin.
Même lui recelait une parcelle d’âme, le plus menu et le plus dispensable, un rien qui permettait l’équilibre du tout.
Je pleure mon petit orteil, mon enfance éternelle.

Je mords mon genou caillou à m’y briser les dents.
Et si je suis sans sang ?
Les poils, les cheveux, les ongles sont tombés, c’est doux, pâle, vulnérable à grincer.
J’ai dedans un écho énorme, difforme.
Il faudrait le baisser, un peu.
Je pourrais lui parler.
Le plafond est hautain, condescendant, mais dans ses coins tendre, indulgent.
Le sol est traître, je ne lui confie rien.
Ce sont leurs pas qui se répercutent de pièce en pièce en corridor, jusqu’ici.
Des vagues basses et puissantes secouent les dalles, frappent contre mes tibias, laissent des bleus.
Mes cellules sont autant de caméras et mes orifices de micros tournés vers l’intérieur, me vidant à mesure qu’ils m’enregistrent.
Ils m’ont remplie de récepteurs, guettant un mouvement révélateur.

Ils n’arriveront à rien.
Ça revient à abattre les murs pour saisir leur murmure.
Les cicatrices me couturent comme une poupée de chiffon flasque et floue.
Les incisions, les prélèvements, les amputations, les implants.

J’ai raconté dehors, le ciel qui martèle liberté, liberté, liberté et les foisons d’étincelles que m’en jaillissent sous la plante du pied.
Inutile, ils ne sauraient pas l’entendre.
Ils sont venus m’interroger et j’ai parlé autant qu’il le fallait pour couvrir le murmure des murs.
Il suffit de fermer les yeux.
L’obscurité je la recèle, je l’incarne.
Je suis une tache sur la lumière.

Mes yeux pendent à ses oreilles.
Au-delà il n’y a rien, rien que tu puisses toucher ou tenir, mais au-delà il y a.
La nudité est la limite dernière.
Je ne me réfugierai pas dans le délire ou le souvenir, leur abandonnant mon corps réduit à une chose.
Mon âme présente dans chacun de ses pores résiste à leur regard.
Même s’ils me retournent la peau.
Je ne serai jamais nue.
La lumière est nue.
Les murs sont nus.

Peut-être qu’il m’espionne.
Je me méfie.
Devant moi le mur a une porte.
Toi qui as le cœur gai, chante, rossignol, chante…
Jamais je ne t’oublierai, il y a longtemps que je t’aime…
Derrière moi le mur berce, il a la souplesse du drap.
Son blanc est net, d’une honnêteté d’hôpital.
Ce dense embrouillamini emprisonne les enfants insignifiants, les animaux aveugles.
Le mur de droite grouille de larves transparentes, plantes grimpantes et paroles tortueuses aux voix noueuses.
C’est le passage du vent, du Saint-Esprit.
Son blanc tremble et se grise.
Il résonne de cloches et de bois coupé, sent le pré et le lait.
Le mur de gauche est long et grave.

Maintenant je les écoute.
Ça ne m’appartient plus.
Je leur ai tout dit.
Chut.
Le secret est dans les murs.

On m’appelle Claire.
Je suis la lumière même.
Ils pensent éclairer le moindre de mes recoins, mais je n’ai pas de coin.

Sans miroir, les pupilles s’effacent.
C’est atrocement blanc.
La peau piquetée de froid et de frayeur a le grain des murs.
Les rayons m’écartèlent.
Les cils constellés de larmes.
Tout est extérieur.
Ils me torturent à la cellule blanche – sans une couleur, une ombre, pas un moment d’obscurité, une minute de sommeil, le voile d’un vêtement.

On appelle ça le silence.
Les murs hurlent et personne n’entend.
Le secret restera dans les murs, leur grain, leur épaisseur, leur plein, leur résonance.
Je résisterai.

2 commentaires sur “Je résisterai

  1. Vous n’avez pas choisi un sujet facile ! Quelle force. On peut le lire dans les deux sens, mais je suis mieux le flot de bas en haut. Et cette remontée vers la libération est lourde de sens. Ce texte m’a fait penser à la troisième histoire de Trois Femmes Puissantes de Marie Ndiaye, qui m’a bouleversée (de loin le meilleur des trois récits inclus dans le livre, à mon avis) – son héroïne, traversant de terribles épreuves, se récite son nom et garde une foi, une joie incoercibles dans la certitude de son identité. « Mon âme présente dans chacun de ses pores résiste à leur regard. Même s’ils me retournent la peau. Je ne serai jamais nue »…

    J'aime

Les commentaires sont fermés.