L’ange

Ce n’était pas l’hiver. Ni l’été. Le ciel n’était pas bleu. Les nuages prenaient les ombres dans la leur, vaste, sans contour ni densité. Je les ai mangés.

Je ne peux pas parler plus fort, arrête de me le demander. Il faut chuchoter sinon il se réveille.

Il n’est pas entré par les yeux, ni par les oreilles, ni par le bas, mais par la bouche – et donc un peu le nez : quand j’ai mangé les nuages. Ce n’est ni un homme, ni une femme. Si je l’appelais, je le nommerais Ielle, mais je ne l’appelle pas puisqu’il est toujours là. Il n’a rien de clair ni de léger, comme on imagine un ange. Mais rien non plus de lourd ni de sombre.

Il dérange. Comme une porte ouverte éparpillant les pensées au courant d’air du monde. Je lui dis de la fermer, mais rien n’y fait. Parce qu’il n’est pas la main qui ouvre la porte mais la porte elle-même, et le courant d’air, et même les pensées. Mais la main, non.

Dans mes rêves il me force à avaler une pâte épaisse au sucre cristallisé crissant contre les dents et qui, évidemment, n’est pas une pâte épaisse au sucre cristallisé crissant contre les dents. La cuillère racle le pot et la pâte se pellicule de son goût de vieux bois et d’eau sale. Il m’ouvre la bouche en appuyant sur ma lèvre inférieure avec son pouce d’ange – de marbre froid. Je dois dormir longtemps pour digérer tout ça.

On ne se déteste pas. On ramasse ensemble les papiers tombés dans la rue : aujourd’hui la serviette qui entoura un sandwich, trois mouchoirs, deux tickets de métro et un billet de théâtre, un coin d’affiche et le numéro d’une baby-sitter, un prospectus sur les dents, une liste avec des couches, des emballages de médicaments, jamais ce que j’attends, le message. Il sauvera car ses mots seront des gestes, comme une main ouverte où passe un homme harassé.

Ielle m’inachève, délite l’espérance, dévide le souci. C’est triste d’une tristesse qui est presque un émerveillement. Comme s’il disait : tu n’es que poussière, avant d’ajouter : comme les étoiles.

Il y a de moins en moins de place pour moi. Ce n’est pas qu’il occupe de la place, c’est plutôt qu’il est la place et m’expulse de lui. Il lance : t’en as pas marre de vivre entre quat’ murs de sang ? Je crois que c’est sa manière de dire le corps… Il faudra céder. Si l’on devait se battre il gagnerait, avec son pouce de marbre et son oreille enflammée.

On lutte déjà sans lutter, par jeu, défi, défoulement de la rage, l’impuissance, le désastre d’exister. Et lui que défoule-t-il, puisqu’il n’est rien que le rien, le creux qui dessine mon contour, l’écart qui me distingue du monde, la négation qui m’affirme ? Peut-être son trop plein de lumière, sa puissance ennuyée, son vertige de mourir, infiniment mourir – ou infiniment aimer ?

On a retiré une grille d’égout, moi les doigts et les lèvres ensanglantés d’hiver et lui éclatant de ce sang, et on l’a posée contre la devanture fermée d’un magasin de jouets. Elle a poussé échelle. On y est montés de barreau en barreau – d’une prison que l’on quitte, d’une forêt qui s’éloigne du train. Au sommet régnaient les nuages, de tous côtés, bousculés de bourrasques, le champ blanc et battu du ciel.

Lorsqu’il s’impatiente de la lenteur de mes pensées, il commente chacune d’entre elles en narrateur cruel. Je n’ai plus qu’à me jeter par la fenêtre la plus proche, m’éjecter de moi qui ne suis plus que le rire de moi. Il me retient par le bras. Logé sous l’épaule chaude de douleur, un cœur bat.

Il est le bâillon et la camisole comme les ailes et le chant, le jour avec et le jour sans. Il ne supporte pas ce qui pénètre et s’amalgame au corps. La musique surtout hérisse ses plumes, ternit son auréole, crispe sa mâchoire et ses poings de marbre. Il se réfugie dans la vaisselle et le linge, lavés ou en train de l’être, dans les bruits clairs, perlés des matinées. La ville bleue lui manque avec ses sirènes, ses cloches, son brouhaha, la ville jaune aussi avec ses sifflets, ses pépiements, son charivari.

Grande nausée des déplacements mécaniques. Avion, train, voiture et même ascenseur le détraquent. Il ne tolère que la cadence de mes pas ponctués d’un de ses battements d’ailes et cherche les cages d’escaliers, les tours penchées, les fenêtres biaisées, les ponts alternés. Sur cette marche nous n’avons pas pleuré, dans ce grenier nous n’avons pas brûlé, sur ce parapet nous n’avons rien oublié. Accoudés au-dessus du fleuve, nous n’avons pas noué nos mains et rien promis à demain.

C’est lui qui sent et frémit au souffle, à l’odeur, au sel et à l’épice, travaillé par les inflexions, les cliquetis, les crépitements. Mais c’est moi qui vois. Des fragments de ci de ça et jusqu’à son regard blanc. Je ne serais bientôt réduite qu’à ça : être le regard d’un ange, qui a pour fond l’aveuglement.

Pour le contenter, je devrais ne pas être : ne pas parler car dans le moindre mot manquent tous les autres mots, ne pas bouger car un geste dessine l’absence de tous les autres gestes, ne pas avoir de visage et de voix car c’est refuser tous les autres visages et toutes les autres voix ; et être tous ces visages, toutes ces voix, tous ces gestes, tous ces mots, être leur absence, morte donc, peut-être. Pourtant il est la vie sauvage en moi, le déchaînement enchanté, l’ivresse de matérialité qu’est l’immatérialité.

 

Night Sky 1 Reversed 2002 by Vija Celmins born 1938

Night Sky Reversed, Vija Celmins, 2002, 38,7 x 48 cm, gravure pointe sèche et aquatinte

2 réflexions sur “L’ange

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s